Cul de sac
Roland Goeller
Les persiennes joignent mal. Le clair de lune lutte contre l’obscurité. Mathilde
ne dort pas. Elle surveille la masse informe de Jérôme, endormi sur un matelas
posé à même le sol. De temps à autre une longue plainte emplit la chambre, comme
venue de nulle part, mais Mathilde hésite à se lever.
La maison est silencieuse, isolée sur la lande. Le vent du nord souffle à
travers les carreaux cassés. Les deux autres dorment dans une pièce au
rez-de-chaussée. Ils ont veillé longtemps en buvant des canettes de bière,
l’oreille collée à un poste radio. Ils avaient discuté de l’état de Jérôme.
Mathilde les avait entendus.
Une plainte plus longue que les précédentes déchire le silence. Mathilde se lève
d’un bond. Elle promène dans la chambre le faisceau de la lampe torche. Le rai
de lumière éclabousse les traits de Jérôme. Malgré le froid, son front ruisselle
de sueur. Mathilde pose la main dessus et constata une forte fièvre.
- Jérôme.
Elle appelle le plus doucement possible, espérant encore. Mais Jérôme ne répond
pas. Une grimace déforme son visage. Mathilde n’a pas besoin d’en savoir plus.
L’angoisse monte d’un cran sur ses traits.
- Jérôme, on va s’en sortir, dit-elle, tu vas guérir et après on ira en Amérique
ou au Pérou, comme on avait dit.
Jérôme ouvre les yeux et la regarde.
- On n’ira nulle part, dit-il. Je suis foutu, je ne m’en tirerai pas cette fois.
- Ne dis pas ça, Jérôme ! Il faut un médecin, je vais le dire à Jeff et à Louis,
il faut faire venir un médecin.
- Inutile, Mathilde, tu sais bien que c’est impossible !
- Décone pas, Jérôme, je vais te sortir de là, tu entends, je vais te sortir de
là, ne lâche pas, tiens le coup, je vais en parler à Jeff et à Louis.
Elle n’avait jamais vu Jérôme comme ça, méconnaissable. Il se tenait l’abdomen
des deux mains, à la hauteur de la blessure. Le sang avait traversé le
pansement, celui qu’elle avait fait il y a quelques heures seulement.
A quatre heures du matin, elle descend, sa décision était prise. L’escalier
craquait à chacun de ses pas. Dans la salle elle entend Jeff et Louis dormir.
Leur souffle est régulier. Elle braque la lampe torche dans leur direction.
Aussitôt, ils se hissent sur leurs coudes et la regardent, les yeux hagards.
Louis avait brandi une arme.
- C’est moi, dit-elle, il faut chercher un médecin, Jérôme va mal.
Jeff se lève et vient vers elle. Il la toise d’un regard dur.
- Va te coucher Mathilde, on ne va rien chercher du tout, il va s’en sortir !
- Je te dis que Jérôme va mal !
- Mathilde, dit Jeff en haussant le ton, tu sais bien que c’est impossible,
notre signalement a été diffusé, si on cherche un toubib, il nous donnera,
autant se rendre tout de suite.
- Je ne peux pas laisser crever Jérôme sans rien faire. Je vais prendre la
voiture et trouver un toubib, dit-elle.
Louis se lève à son tour.
- Tu n’iras nulle part, Mathilde !
- Salauds, alors vous préférez le laisser crever plutôt que prendre un risque ?
- Écoute, Mathilde, on était d’accord au départ, il y avait des risques, on
savait tous qu’il n’y aurait pas de filet si ça tournait mal. Si on se fait
ramasser, on en prend tous pour vingt ans. Pour Jérôme, il y a deux
alternatives, guérir ici et partir après, ou guérir en taule et y moisir pendant
vingt ans. Qu’est ce que tu préfères ? Et lui, qu’est ce qu’il préfère ?
Elle lance aux deux hommes un regard noir, ils ne plaisantent pas, ils ne la
laisseraient pas partir.
- Je peux pas laisser Jérôme crever, il ne passera pas une journée de plus, il
faut tenter le coup, c’est pas obligé que le toubib nous donne !
- Oui, et il viendra gentiment ici, sans poser de questions, comme s’il rendait
visite à une petite vieille !
- C’est pas obligé, j’te dis, dit-elle, l’air menaçant.
Jeff la regarde et lit dans ses yeux une détermination infaillible. Dès le
début, il avait su que l’histoire de Mathilde et de Jérôme leur poserait des
problèmes, un jour ou l’autre. Ils se connaissaient depuis longtemps tous les
quatre, le chômage et les galères, ça crée des liens. Ils avaient fait des
petits coups, comme ça, pour survivre, rien de méchant. Et puis un jour, ils se
sont dits qu’ils devraient faire un coup en grand, pour arrêter, couper les
ponts pour de bon et partir loin. Entre temps, Jérôme et Mathilde s’étaient mis
ensemble. Il avait vu ça d’un mauvais œil, quand on est dans la galère, il ne
faut pas s’embarrasser de liens. En cas de pépin, c’est chacun pour soi. Quand
on est lié à quelqu’un, on risque de couler avec lui en voulant le sauver. En
cherchant un toubib, Mathilde ameuterait toute la clique et ils plongeraient
tous.
Pourtant, il ne parvient pas à soutenir l’intensité du regard qui le défiait.
- Très bien, dit-il, Mathilde, toi, tu restes là, Louis, tu vas chercher un
toubib !
Louis semblait hésiter.
- Fais le, Louis. De toutes façons, on ne peut pas rester longtemps ici.
- Et s’il fait des difficultés ?
- Tu le bouscules un peu !
- OK, fit Louis
Le regard de Mathilde s’apaise, il croise celui de Jeff, puis elle remonte à
l’étage. Jérôme délirait, la température ne baissait pas.
- Tiens bon, Jérôme, dit-elle, Louis est parti chercher un médecin !
Jérôme ne répondit pas. Son souffle s’emballait.
Hier dans la nuit, ils avaient pris possession de la bicoque, c’est ainsi que
Jeff appelait la maison abandonnée où ils avaient trouvé refuge. Jeff leur avait
dit, elle est vide depuis plus de vingt ans, quand j’étais gamin, on jouait
dedans à se faire peur.
La fusillade n’avait pas été prévue au programme. Les choses avaient été réglées
comme du papier à musique, chacun avait un rôle qu’il connaissait à la
perfection, les impondérables avaient été envisagés, l’opération, répétée
plusieurs fois. Mais il y eut une fusillade ! Ils avaient mis les types en joue,
les mains au-dessus de la tête, face contre le mur. Les types dans la banque
étaient censés crever de trouille, mais l’un d’eux avait perdu les pédales. En
une fraction de seconde, le type avait sorti de nulle part une espèce de flingue
que personne n’avait remarqué. Il avait fait feu sur Jérôme, presque à bout
portant. Jeff avait aussitôt répliqué mais il était trop tard, l’opération avait
commencé à foirer.
On se casse, avait dit Jeff, après avoir évalué la situation. Louis avait eu le
temps de faire main basse sur une partie du butin, tandis que Mathilde et Jeff
attrapaient Jérôme sous les épaules tout en continuant de tenir les autres en
joue. Peut-être auraient-ils dû avoir, à ce moment là, la présence d’esprit de
prendre un otage !
Puis tout est allé très vite, l’évacuation en voiture, à tombeau ouvert, les
sirènes de police, beaucoup plus rapidement que prévu, la voiture abandonnée
dans un parking souterrain et la fuite dans une autre voiture, forcée. Jérôme
qui perdait beaucoup de sang. L’arrêt devant une pharmacie de garde, les cris de
la pharmacienne. L’escale improvisée dans cette maison abandonnée que Jeff
connaissait, en attendant. L’état de Jérôme qui n’avait cessé d’empirer.
La crise de Jérôme était en train de passer. Il trouvait un peu de repos. Il
semblait paisible, comme s’il n’avait au ventre qu’une égratignure. La blessure
n’était peut-être pas profonde, se dit-elle. Dans peu de temps, le toubib serait
là, il dirait ce qu’il faudrait faire. Si elle avait su prier, elle prierait
maintenant. Elle joignit les mains mais elle savait bien qu’au bout, c’était le
silence. Elle se rappelait de Jérôme, au bahut, lorsqu’ils n’étaient pas encore
ensemble. Puis après, lorsqu’ils cherchaient du boulot, entre les puits qui
fermaient les uns après les autres et les corons qui resteraient là, pour
l’éternité, sous une coiffe de mauvaises herbes. Il y avait bien eu un répit,
avec cette usine de composants japonaise. Ça a duré trois ans. Après les choses
ont recommencé, un renversement des marchés, les coûts de la main d’œuvre trop
élevés… Ils vivaient en équilibre instable, les choses ne s’arrangeraient
jamais, disait Jeff. A quoi bon ? Alors, aux grands mots, les grands remèdes.
Jérôme avait marché. Pour une fois, il avait dit. Une seule fois, après on s’en
va. On recommence une vie, ailleurs.
Louis et le toubib revinrent au bout d’une heure. L’homme était petit, il n’en
menait pas large. Jeff lui indiqua que c’était ici, en désignant l’étage. Le
toubib scrutait chaque détail de la maison, des murs, des affaires qui
traînaient sans ordre. Il monta les escaliers d’un pas rapide et s’approcha de
la couche de Jérôme.
En écartant le pansement que Mathilde avait fait, il fit la grimace. Il ne posa
aucune question et évita de croiser les regards de Jeff et de Louis. D’un
mouvement de pincette, il voulut examiner la blessure de plus près. Mais Jérôme
poussa une longue plainte.
- Il faut l’emmener à l’hôpital, dit-il, je ne peux rien faire ici. Il faut des
soins intensifs.
Personne n’osa déchirer le silence. Le docteur leva lentement les yeux,
quémandant une approbation qui ne venait pas.
- Ne dites pas que vous ne pouvez rien faire, menaça Mathilde !
Le toubib tourna vers elle des yeux apeurés. Mathilde y lut une sentence.
- Il me faudrait du matériel de chirurgie, des anesthésiques puissants, la balle
est profonde, il a perdu beaucoup de sang…
Il n’osa poursuivre, le mot balle lui était resté en travers de la gorge. Les
autres avaient compris, seule Mathilde luttait encore, malgré l’espoir qui
partait par petits morceaux, comme une banquise qui se dérobe sous les pieds.
- On va vous ramener, docteur, fit Jeff !
D’un geste nerveux, le toubib rassembla ses affaires et se leva, puis il suivit
Louis. Ce dernier se tourna vers Jeff et l’interrogea des yeux, Jeff fit un
signe de tête.
Mathilde et Jeff restèrent seuls à côté de Jérôme. Ils se regardèrent puis
sortirent, Jeff avait à lui parler.
- On ne peut pas rester ici beaucoup plus longtemps, notre signalement est
diffusé partout, le filet se resserre et on ne peut pas emmener Jérôme. Il y a
une porte de sortie, une seule, Louis demande au toubib de prévenir les flics et
l’ambulance, ils trouveront Jérôme et ça nous laissera le temps de filer.
Mathilde le regarda sans réagir. Elle n’était pas prête pour affronter ce genre
de situations. Elle n’avait pas été prête non plus pour affronter son
indépendance, les emplois qui crevaient comme des bulles de savon, les galères
qui s’enchaînaient. Elle avait pensé que la vie serait plus facile que ça.
Gamine, elle avait tout, elle n’avait même pas le temps de demander. Après il y
eut les contrats précaires payés trois fois rien, un jour elle décida de prendre
ce qu’elle ne pouvait acheter ! Et maintenant elle était responsable de la vie
de Jérôme et le temps jouait contre elle. Jeff et Louis avaient pris leur
décision, ils mettraient les bouts. Il ne resterait qu’elle et elle ne pouvait
abandonner Jérôme. Si elle l’abandonnait, elle ne pourrait plus se regarder en
face !
- Qu’est ce que tu décides, Mathilde, demanda Jeff.
- Je reste, dit-elle.
- Réfléchis bien, ça n’aidera pas Jérôme et, avec la fusillade, tu risques d’en
prendre pour vingt ans.
- C’est tout réfléchi !
- Comme tu voudras, dit Jeff en baissant la tête.
Il passa les bras autour des épaules de Mathilde, comme pour en éprouver la
force. Ils avaient un passé, ensemble.
- Ça devait pas foirer comme ça, hein, dit-il.
- Non, répondit Mathilde, ça devait pas foirer !
Elle remonta vers Jérôme. Jeff téléphona à Louis, il lui dit de demander au
toubib de faire le nécessaire. Puis il s’affaira, ramassant les trucs qui
traînaient et qu’ils voulaient emporter. Louis revint une demi-heure plus tard.
- On n’a pas beaucoup d’avance, dit-il.
- Mathilde reste, dit Jeff
- Ah, fit Louis !
Ils détalèrent très vite, leurs adieux furent sommaires, tout comme le fut leur
courte vie insouciante. Mathilde s’accroupit à côté de Jérôme, il respirait,
elle l’écoutait respirer en lui faisant des sourires.
- Va-t-en, parvint à articuler Jérôme. Sauve-toi !
- Après, lui répondit-elle, quand tu seras entre de bonnes mains.
Elle attendit en se balançant doucement d’avant en arrière, en chantant une
berceuse. C’est ce que consignèrent les policiers dans leur rapport. Elle
n’opposa aucune résistance.
Trois jours plus tard, l’avocat commis d’office lui apprit que ses complices
avaient été appréhendés. Jérôme, lui, est mort pendant son transfert à
l’hôpital. Ils avaient trop attendu pour chercher le toubib. Mathilde ne pleura
pas, elle pensa à l’Amérique.
© 20 février 2007 -
Roland Goeller -Tous droits réservés.