Croisement

Pierre Ricour

 

- Marie, écoute-moi ! Je te dis qu’il est très dangereux !
- Mais oui, il est dangereux… mais comme il ne concerne personne, il n’est dangereux que dans ton esprit, Claude !

Marie doit toujours avoir raison. Marie connaît toujours tout mieux que personne. Mais Claude sait que ce carrefour est ultra dangereux. Deux routes départementales qui se coupent à angle droit sans aucun panneau pour signaler le croisement, aucune indication de ralentissement, aucun « Stop », deviennent un danger public, un piège mortel, une tentative de meurtre prémédité et officiel.
Claude l’a déjà signalé à la Mairie : on lui a ri au nez. La D212 était peu fréquentée, quant à la D114… il n’y avait que lui qui passait par là et il connaissait le coin ! Tout au plus, pouvait-il percuter un lapin ou accrocher un chevreuil égaré. Mais dans les deux cas, ni l’un ni l’autre n’aurait réussi à lire les plaques routières. Il pouvait cependant dénoncer le fait par écrit à la Mairie : « on ferait suivre », car il y avait effectivement un manque de signalisation.

Sortant de sa réflexion, Claude se dit qu’il avait raison et qu’il ne voulait pas cautionner un accident grave. Il insista.
- Marie, je t’assure qu’il y aura des morts un jour ou l’autre.
- Mais oui, mon chéri, renchérit Marie d’un air compatissant et moqueur.
- Moque-toi, vas-y ! s’exclama Claude. As-tu bien vu la configuration des lieux ? La D212 est une grande ligne droite qui traverse la lande d’Est en Ouest. On peut y rouler facilement à plus de cent à l’heure.
- C’est interdit, mon chéri… !
- Je sais, mais la tentation est forte ! Et la D114 qui la coupe à angle droit est plus sinueuse mais très rapide aussi.
- Oui, mais personne ne l’emprunte, s’écria Marie un peu énervée. Les voitures passent toutes par la nouvelle Nationale !
- Le problème, reprit Claude, est qu’à moins de cent mètres du carrefour, un talus élevé long de quarante mètres bloque toute visibilité vers la D212 et que celle-ci, avant le croisement, subit une courbe qui met la D114 hors de vue du chauffeur pendant quelques secondes. Si l’on conjugue les deux…
Marie se décida à mettre fin à la discussion. D’une voix très posée et gentille, elle susurra :
- Tu as raison, mon chéri. Mais il y a si peu de chances, ou plutôt de malchances, que deux engins se rencontrent sur ces deux routes désertes, que l’on pourrait changer de sujet, tu ne crois pas ?

Puis s’énervant quelque peu, elle insista
- Maintenant, si le cœur t’en dit, si tu veux dégager ta conscience, écris à la Mairie ! Et que l’on installe quatre poteaux pour signaler le croisement, ou des « stops » obligatoires, ou des feux rouges… Pourquoi pas un rond-point ? Il paraît que l’on reçoit des subventions de l’Europe en installant des ronds-points ! Cette aide fera plaisir à la Mairie et l’ouvrage d’art devrait amuser les pies du coin…
- Tu peux rire, Marie, et te moquer de moi. Mais il suffit d’une fois, murmura Claude, renfrogné, déçu du manque de considération de son épouse.

Là-bas, dans le lointain, un camion rouge de 18 tonnes fonçait à vive allure sur la D212. Comme souvent, Georges, son chauffeur, faisait fi des limitations de vitesse imposées aux poids lourds. Il était sûr de ses freins. De toutes façons, son gros camion était visible de loin et quasiment personne ne roulait sur cette route droite. Il était temps qu’il rentre à l’usine car quelques bâillements successifs prouvaient à eux seuls la fatigue de Georges : une longue journée de travail précédée d’une nuit où il avait dû remplacer au pied levé un autre chauffeur. Vingt heures de conduite d’affilée, cela épuisait son homme, tout costaud qu’il fût.

Plus au Nord, sur la D114, un beau car bleu-roi transportait quarante enfants revenant d’une excursion scolaire. Les gamins avaient visité une exposition scientifique agrémentée d’expériences qu’ils s’évertuaient à reproduire à grands cris dans l’autocar, au grand dam de Bruno, le chauffeur, épuisé par le bruit et le grand détour qu’il était en train de faire. Le raccourci qu’un collègue lui avait conseillé était une grande fumisterie et Bruno s’était égaré. Maintenant, il essayait de rattraper le temps perdu, mais il en avait marre de ces sales mouflets, de leur professeur laxiste qui les laissait hurler, et de cette route qui n’en finissait pas. Heureusement, elle était dégagée et rapide quoique un peu sinueuse et, s’il pouvait maintenir sa vitesse, Bruno n’arriverait pas trop tard à l’école où tous les parents devaient déjà s’impatienter.

Les deux gros véhicules, à équidistance du carrefour, s’en approchaient à près de cent à l’heure.

Georges prit la courbe sur les chapeaux de roue, mais les larges pneus crissèrent à peine.

Au même instant, Bruno remarqua cet énorme tumulus recouvert de peupliers disposés de façon étrange au bord de la route. Après les quarante mètres, il se rendit compte en même temps que Georges qu’un autre bolide allait lui couper la route. Le camion rouge klaxonna, bloqua les gaz et freina de toutes ses forces. Le beau car bleu-roi en fit tout autant. Trop tard !
Et ce fut l’horreur ! Chocs des masses rouge et bleue, explosions, éclatement des vitres et des pneus, écartèlement des ferrailles, déchirement et écrasement des corps des ados brisés par les sièges du car et les caisses transportées par le camion… Les deux monstres de la route s’étaient enchevêtrés au centre du croisement, l’un contre l’autre dressés comme une croix funéraire dans une énorme mare de sang…

Claude vit les âmes des enfants s’échapper des tôles froissées et s’envoler vers le ciel quand il sursauta aux cris de sa femme.
- Mon chéri… mon chéri…, tandis qu’elle le secouait par l’épaule.
- Vite, vite ! Appelle les secours, hurla Claude qui reprenait ses esprits.
- Mais de quels secours veux-tu parler, Claude ?
- Mais dépêche-toi, bon sang ! Il y a des dizaines de morts, des enfants, les deux chauffeurs…
- Cloclo, calme toi ! s’écria Marie. Tu ne risques rien ! Détends-toi… Mais qu’est-ce qu’il t’a pris ?

Claude écarquilla les yeux. Il était debout près d’un lit, …son lit. Il portait un pyjama bleu-roi avec un grand motif rouge. Marie semblait très inquiète.
- Tu vas bien, Claude ? Tu commences à m’inquiéter. Cela fait vingt minutes que tu rêves tout haut, que tu tournes en rond comme un malade mental dans la chambre en tenant un volant imaginaire et en imitant des cris d’enfants, des bruits de klaxon, des crissements de pneus, des explosions…

Claude s’assit sur le bord du lit et sortit définitivement de son cauchemar, puis regarda sa femme, à la fois perturbé, un peu rassuré.
- J’étais vraiment somnambule ? Et je parlais ?

Marie se mit à rire.
- Oui, Claude. Tu roulais avec des vroum vroum, des pouêt pouêt, des hiiiiiiii…

Claude réfléchit un instant, regarda Marie droit dans les yeux. Elle était inconsciente de se moquer d’une catastrophe prévisible. Il se leva et, toujours en pyjama, se rendit à son bureau. Il mit ses petites lunettes de vision rapprochée, prit une feuille de papier à son entête, tapa côté gauche et en capitales le terme « RECOMMANDEE », puis commença sa lettre.

« A l’attention de Monsieur le Maire ».

  ©  Argelès -  5 octobre 2005 - Pierre Ricour -Tous droits réservés.