La course du lièvre

Dominique Combaud

 

 Pendant les vacances scolaires, quand les copains allaient voir le dernier Besson, je secouais la tête en affirmant que ce genre de cinéma ne m'intéressait guère, j'évoquais Bresson ou n'importe quel autre réalisateur qui me passait par la tête. Je n'avais rien contre Nikita ou Léon à vrai dire, mais mon argent de poche ne me permettait pas d'aller visionner les derniers films à la mode. Comme les concerts ou les soirées en boîte, je prétextais la plupart du temps un empêchement de dernière minute, une tuile, une obligation dont je me serais bien passée pour justifier mes absences. Je vivais mal mon manque d'argent, laissant croire à chacun mes choix difficiles et mes goûts pointus sur le septième art alors que mes connaissances en la matière étaient proches du zéro absolu. Comme Bresson avait l'habitude de sortir un film tous les huit ou dix ans, ça me laissait le temps de me retourner. Le leurre fonctionnait, stupide certes, mais à cette époque cela me convenait merveilleusement bien. J'avais plein de copains et personne n'a jamais évoqué mes problèmes pécuniaires, devant moi en tous cas.

En fait, j'avais découvert une autre occupation bien moins onéreuse, un spectacle en direct et gratuit de surcroît ! Je n'allais pas au Palais des Sports, ni des Glaces, mais tout bonnement au Palais de Justice où je ne ratais rien des procès d'assises. J'entrais sans bourse déliée, la salle était chauffée, je m'asseyais où bon me semblait sans chercher du coin de l'œil le radiateur. Et ce n'était pas de la fiction, quand un type s'en prenait pour vingt ans, il ne signait pas d'autographes en sortant et aucune limousine ne l'attendait pour le ramener chez lui. Juste un fourgon cellulaire entouré de mitraillettes en bandoulière, les flashs ne crépitaient guère.

J'étais souvent abasourdi par la sévérité des peines, les jurés enfilaient les années comme des perles, j'en restais sur le flanc. Quinze années de réclusion, par exemple, pour une vague tentative de casse avec un pistolet en plastique qu'un gamin n'aurait même pas voulu pour Noël, personne semblait s'en émouvoir. Les avocats se tapaient sur l'épaule à la sortie du prétoire, discutant sans doute de leurs prochaines vacances, et je rentrais chez moi en réfléchissant sur la meilleure façon d'apitoyer les jurés. Peut-être braquer une banque avec le petit chapeau, la plume, l'arc et les flèches en jurant œuvrer pour la bonne cause. Prendre aux riches pour donner aux pauvres, comme moi, et pouvoir ainsi me payer quelques toiles avec les copains!

Je ne me doutais pas le moins du monde que, des années plus tard, j'allais franchir le Rubicon et traverser la salle pour me retrouver de l'autre côté du miroir. Non pas sur le banc des accusés, j'avais rangé mon carquois et mis de côté mes belles idées, mais celui des jurés. Une lettre anodine qui aurait pu finir sa course au fond de la poubelle sans le cachet de la Gendarmerie Nationale, et tout s'était enchaîné très vite.

 

J'ai hésité pourtant, soupesé longuement, de quel droit allais-je juger une ou des personnes que je ne connaissais pas, des gens qui ne m'avaient rien fait pour reprendre grosso modo les paroles de Cassius Clay lors de son refus de partir au Vietnam. Certes j'étais censé représenter la société, mais ne me reconnaissais aucunement en elle, cruel dilemme. C'est finalement le climat ambiant qui m'a décidé, mes opinions sur la sévérité de certains jugements n'avaient guère changé depuis les années lycée, bien au contraire. La justice devenait de plus en plus répressive, me semblait-il, poussée par des médias belliqueux et une opinion publique vengeresse, ou inversement, sans qu'on sache vraiment qui était le véhicule, le véritable vecteur… vaste controverse, n'est-ce pas? Enfin, si je pouvais par ma seule présence infléchir un verdict, diminuer une peine, rappeler que le doute bénéficie à l'accusé, oser le dire, je devais accepter ce foutu hasard tombé dans ma boîte aux lettres.

Les jours précédant le procès furent les plus durs. Le mardi, l'avant veille, je pris trois rendez-vous chez des toubibs en m'inventant un mal incompatible avec deux journées de box dans une salle d'audience, la veille je décidai de visiter le Mexique sur-le-champ puisque j'étais en bonne santé et l'obtention d'un arrêt de travail devenait un vrai parcours du combattant, voire l'Amérique du Sud dans la foulée le temps qu'on m'oublie un peu, et la dernière nuit fut un cauchemar. Deux malheureuses heures de sommeil où un type en costume rayé me martelait sans cesse la même rengaine: quand on condamne un innocent, le coupable se trouve forcément parmi les jurés. J'ouvrais un œil pour vérifier l'heure, trempé de la tête aux pieds, et aussitôt ça recommençait, le coupable se trouve forcément parmi les jurés… parmi les jurés… parmi les jurés

Je débarquai au Palais de Justice un beau matin de mai dans l'état que vous imaginez…

Numéro 7, c'est tout ce dont j'étais capable de me rappeler. Tiré au sort le premier, j'avais traversé la salle dans un état second sans entendre quiconque broncher. Une fois assis, je compris le sens du terme récusé. Deux jeunes femmes à la suite firent demi-tour pour aller prendre place parmi le public. Une troisième, plus âgée et assez forte, vint s'asseoir près de moi en me décochant un sourire entendu comme si nous étions les deux premiers reçus d'un concours d'entrée à je ne sais quelle école. Je me déplaçai légèrement sur ma droite pour garder un minimum d'autonomie. Et ainsi de suite jusqu'à ce que le quorum fût atteint. Sept hommes et deux femmes, dont celle qui me décochait maintenant des coups de coude dans les côtes en fouillant dans son sac à main, de quoi me réveiller pour de bon. Elle me proposa un cachou que je refusai poliment.

Une volée d'applaudissements salua l'arrivée du prévenu, difficilement interrompue par le marteau du Président. Du jamais vu, adolescent. J'avais déjà entendu des sifflets, des huées, des cris de colère ou de joie à l'annonce d'un verdict, mais jamais un tel engouement avant même l'ouverture des débats. Je compris vite dès la lecture des faits.

Vincent H., charcutier de 42 ans, comparaissait pour homicide. Deux ans plus tôt, lors d'une tentative de vol dans son commerce, il avait tué un jeune braqueur de 19 ans à l'aide d'une esse; un crochet de boucher, précisa un assesseur, j'en avais la gorge sèche. La salle réclamait déjà l'acquittement alors que le procès ne faisait que commencer, le Président martelait sans cesse en menaçant de la faire évacuer si le chahut persistait. Jugeant que la journée risquait d'être longue, je revins finalement sur ma décision à propos du cachou.

Pendant que les experts défilaient à la barre, s'exprimant dans un langage peut-être compris d'eux seuls, je cherchais en vain dans la salle un adolescent égaré là, un jeune susceptible de me ramener quelques années en arrière. Je ne découvris que des types au-delà de la quarantaine, assez excités pour la plupart, des petits commerçants sans doute. Le parterre semblait tout acquis à la cause de l'accusé, il ne manquait que les banderoles et les insultes pour en faire de parfaits petits supporters, mais l'ambiance était assez bien recréée.

Aucun murmure ne parcourut la salle quand l'arme du crime circula de main en main parmi les jurés. De mains en mains devrais-je dire vu la taille du crochet, une bonne cinquantaine de centimètres, et d'un poids respectable lorsque ma voisine me le tendit. Son contact froid me fit frissonner l'échine, comment pouvait-on harponner un gamin, ou qui que ce fût d'ailleurs, avec un tel engin...? Sans trouver de réponse, je levai les yeux vers l'accusé, qui me regardait avec l'air satisfait du boucher vous collant son rumsteck premier choix sous le nez. Je remerciai d'un hochement de tête l'huissier venu me débarrasser de cet hameçon effroyable, comme s'il me soulageait d'une infâme lourdeur sur l'estomac.

Comme la salle, et dès la première matinée des deux journées d'audience, mon opinion était déjà faite, diamétralement opposée, certes, mais tout aussi irréversible. Profitant d'une petite interruption, je tâtai le pouls de ma voisine, au jugé…

- C'est ignoble, glissai-je, ne parvenant pas à m'ôter de la tête ce crime, ce crochet, ce regard…

Elle marmonna un truc incompréhensible où je crus discerner les mots "racaille" et "voyou", le tout se terminant par un bon débarras parfaitement audible. Je n'insistai pas.

Du reste de la journée, je ne retins pas grand chose, mélangeant les experts en la matière avec les pères, les beaux-pères et les quelques témoins. Je faisais des efforts désespérés pour maintenir mes paupières aux aguets, me mordant la joue, changeant de position à chaque instant, regrettant de ne pas avoir une petite boîte d'allumettes sous la main. J'avais l'impression d'être dans un train, ou une voiture, côté passager, de temps en temps un ralentissement ou un éclat de voix me faisait sursauter. Ce n'était plus de cachous dont j'avais besoin, mais d'un jerricane de café pour me tenir éveillé. Je craignais par-dessus tout un moment d'égarement où ma tête irait se nicher sur l'épaule de ma voisine, et le pire, en fin d'après-midi, je faillis me lever pour aller ouvrir alors que le Président cognait sur son bureau de façon hystérique. La salle était debout, réclamant sans doute le penalty qui n'avait échappé à personne, sauf à l'arbitre. Comme je ne disposais d'aucun ralenti pour me faire une idée précise, je restai sur ma réserve, me promettant désormais de suivre le match jusqu'à son terme.

D'ailleurs le procès s'apparentait plutôt aux jeux du cirque, pouce levé quand l'avocat plaidait déjà la thèse de la légitime défense bien avant les réquisitoires et plaidoiries du lendemain, tollé dans les travées lorsqu'un témoin s'aventurait à soutenir la victime ou quand la partie civile osait employer le mot assassinat. La reconstitution des faits par deux gendarmes et les commentaires d'un nouvel expert médical me firent l'effet d'un grand café serré. La pointe du crochet avait pénétré à la base du cou, entre l'omoplate et les cervicales, perforant le poumon puis l'artère pulmonaire avant de finir sa course dans l'oreillette gauche. Un coup fatal, asséné avec une extrême violence, entraînant une mort quasi instantanée. Même un taureau n'y aurait pas survécu, conclut froidement le médecin légiste.

Outre le caractère abominable du geste, la question fondamentale restait la position et la place de chacun lors du drame. L'expert était formel, la victime tournait le dos à son agresseur lorsqu'elle avait reçu le coup mortel, ce qui provoqua un nouveau tohu-bohu dans la salle. Je crus un instant qu'elle contestait bruyamment les faits concernant le coup porté dans le dos, mais j'avais tort. Des dizaines de poings levés criaient leur colère pendant qu'une multitude d'index désignait à haute voix la véritable victime, qui bombait le torse dans son box. Rocambolesque. Par un étonnant tour de passe-passe, l'agresseur gisait maintenant six pieds sous terre, six feet under, ça valait bien un petit cachou…

Prié par le Président de s'expliquer, l'accusé se leva, boutonna sa veste puis lissa à plusieurs reprises son épaisse moustache. Il était petit, râblé, avec de grandes oreilles, le cheveu court et la nuque dégagée.

- J'avais son pistolet sous le nez, Monsieur le Président, j'ai seulement voulu sauver ma peau…

Sa voix fluette tranchait avec son tour de cou. Le président insista:

- Vous maintenez donc qu'il se tenait face à vous quand vous l'avez frappé, malgré l'avis des experts… ?

L'accusé hocha la tête.

- Dites-le! s'emporta le Président.

- Oui, il me faisait face.

- A-t-il essayé de se baisser, ou peut-être s'est-il retourné pour tenter de parer le coup…?

- Je suppose, Monsieur le Président. Tout s'est passé si vite.

- Vous devez vous souvenir tout de même! Vous n'aviez pas affaire à du bétail ce jour-là…

Vincent H. secoua la tête.

- Tout ce que je peux vous dire, c'est que je n'ai pas frappé dans le dos. Je ne comprends pas pourquoi certains disent de telles âneries, ils n'étaient pas à ma place…

Quelques coups de marteau savamment dosés firent avorter un début de liesse parcourant la salle.

- Cette esse, ce crochet, poursuivit le Président, vous l'avez toujours sous la main en cas de besoin…?

Murmure dans l'assistance.

- C'est là que je les range, sous l'étal, à droite de la caisse.

- Pratique! conclut singulièrement le Président avant de laisser la main à la partie civile.

Puis j'appris par inadvertance, au détour d'un témoignage, que le pistolet n'était pas chargé et ce fut un concert de tam-tam sous les huées d'une foule en folie jusqu'à ce que le Président décidât de remettre à demain ce qu'il n'arrivait plus à faire d'une seule. Un début de tendinite devait lui titiller le poignet et il clôtura les débats en prévenant l'auditoire que le lendemain serait un autre jour. Au moindre chahut il ferait évacuer la salle puis conseilla aux plus excités une petite séance de yoga s'ils tenaient à suivre le procès jusqu'à son terme, ou de vaquer à leurs occupations dans le cas contraire.

Si la salle était déjà copieusement garnie le premier jour, elle surabondait le second. On jouait à guichets fermés, le trop-plein se déversant sur les marches du Palais de Justice et jusqu'aux rues avoisinantes. Une vraie manif improvisée en plein cœur de la ville, je n'arrivais pas à m'ôter le refrain de la tête en prenant place parmi les autres jurés, même si je n'en croyais pas un traître mot: Vin-cent - innocent - Vin-cent - acquittement. Sans oublier un "li-bé-rez l'char-cu-tier" scandé à pleins poumons qui franchissait à intervalles réguliers les murs du prétoire.

J'étais en bien meilleure forme que la veille après une nuit réparatrice sans costume rayé ni mise en garde. Je ne courais plus le risque de condamner un innocent puisque l'accusé reconnaissait les faits et semblait même s'en pourlécher, comme la totalité de l'assistance d'ailleurs. Quant à mes "collègues", j'avais quelques doutes, certaines réflexions entendues la première journée lors des différentes pauses n'augurant rien de bon. Et j'avais beau me redresser, me déhancher, tourner la tête de droite et de gauche, je ne voyais toujours pas un seul visage juvénile, un gamin qui m'aurait donné l'impression d'être moins seul. Il est vrai que nous étions fin mai, hors vacances scolaires et en pleine période de révision. Je devais assumer, comme un grand, faire entendre un son discordant quitte à mettre le souk dans ce jury.

Le Président expédia les derniers témoins, les avocats lui emboîtant le pas en restant les trois-quarts du temps soudés à leur siège, juste un petit geste de la main pour signifier qu'ils en savaient suffisamment. Pas question de jouer les prolongations, le week-end se profilait à l'horizon…

Le Procureur fut d'une sobriété absolue, trois minutes montre en main, il réclama une peine de principe de deux années incluant une période de sursis dont il nous laissa juges. D'au moins douze mois, recommanda-t-il cependant. Quelques réactions secouèrent brièvement la salle, vite apaisées par ceux qui avaient compris la clémence d'un tel réquisitoire. En se levant pour sa plaidoirie, l'avocat de la défense ne put contenir un large sourire. Il jouait sur du velours et s'en donna à cœur joie, insistant lourdement sur la solitude des honnêtes gens ne disposant que de leurs tripes pour se défendre de la pègre environnante. Il passa et repassa devant nous en continuant de débiter ses salades sur l'insécurité, mit la salle dans sa poche en un tournemain, calmant d'un revers de manche les manifestations d'enthousiasme qu'il venait de provoquer. Du gâteau! Puis il nous fit une démonstration selon le principe des vases communicants, arguant que la présence de l'accusé dans le box n'était due qu'à son grand courage. Sans l'incroyable instinct de survie dont il avait fait preuve devant l'indicible, il ne serait plus là pour répondre à nos interrogations et reposerait sans doute dans le caveau familial, pleuré par les siens, laissant un vide immense parmi ses proches. Oui, sans cet acte de bravoure, il ne serait probablement plus qu'ossements dans une tombe…, ou réduit en cendres au fond d'une urne, ajouta-t-il après un temps de silence, les yeux rivés au plafond comme s'il s'interrogeait sur ses propres choix funéraires. Son regard bascula ensuite vers les jurés, un à un, deux à trois secondes pour chacun, et comme j'étais le dernier de sa liste j'eus tout le temps de m'y préparer. Je tentai de mettre au fond de mes prunelles une pointe de scepticisme teintée d'ironie mais il passa finalement sur moi en coup de vent, réclamant pour son client comme seul choix et unique alternative l'acquittement.

L'accusé n'avait rien à ajouter, il opinait du bonnet en se frottant les mains. Je n'avais jamais vu la salle si détendue. J'en fis de même en m'étirant de tout mon long dès que ma voisine se leva. Pour nous la journée n'était pas finie, la deuxième mi-temps s'annonçait chaude et difficile.

Le temps d'un gobelet de café, on se retrouva dans la salle de délibération, le Président, ses deux assesseurs et les neuf jurés. Après un résumé des épisodes précédents, pour ceux je suppose qui se seraient légèrement assoupis durant les moments clés du procès, le jeu consistait à inscrire sur des petits bouts de papier la peine que nous jugions adéquate, comprise de préférence entre la relaxe demandée par la défense et les deux années réclamées par le Procureur.

Je griffonnai en songeant à la victime. J'avais souvent été scandalisé par la sévérité des jurys, mais cette fois l'affaire ne ressemblait en rien à tout ce que j'avais pu connaître auparavant , je n'y étais pas allé de main morte…

Quand tous les papiers furent réunis, un des assesseurs procéda au dépouillement en nous rappelant que la majorité des deux tiers devait être atteinte sur une seule et même peine pour valider le vote.

- Acquittement, un an, six mois, commença-t-il en épluchant un à un les bulletins.

Puis suivirent deux nouveaux acquittements et un autre six mois avant qu'il se figeât sur le septième bulletin. Après un bref regard alentour, il se recula sur son siège en tendant le bras devant lui, pour confirmation.

- Vingt ans! annonça-t-il, les yeux dans le vague.

Ce qui fit tousser le Président et provoqua une sorte de frémissement autour de la table, chacun regardant chacun et tout le monde à la fois. Je me contentai d'observer l'assesseur, qui semblait hésiter à poursuivre ou non le dépouillement. Le Président lui fit signe de continuer, hochant la tête comme pour lui signifier qu'il interviendrait lui-même aussitôt la clôture du premier tour.

Face à moi, un juré notait scrupuleusement les votes, un bout de langue pointant de temps à autres au coin de ses lèvres. Il leva la tête, l'air surpris, à l'annonce d'un cinq ans qui me fit sentir moins seul. Après la lecture du dernier bulletin, encore un acquittement, le Président chaussa ses lunettes afin de nous communiquer le résultat. Six acquittements, quatre peines légères comprises entre trois et douze mois, le cinq ans…

- Et…, fit-il en agitant mon petit bout de papier, vingt années de réclusion, rien de moins!

Quelques ricanements fusèrent autour de la table. La dame aux cachous me regardait du coin de l'œil en soupirant exagérément. L'instant d'après, et bizarrement, une palanquée de regards convergea dans ma direction.

- Je vous rappelle que les votes sont secrets, intervint le Président, me dévisageant lui-même sans la moindre retenue.

Me sentant pris dans le faisceau des projecteurs, je balançai la première idée qui me passa par la tête.

- Vingt ans, c'est l'âge qu'aurait ce gamin s'il n'avait été assassiné! Et je ne vois pas ce qu'il y a de drôle, ajoutai-je en entendant de nouveaux rires sur ma droite.

- Ce gamin, comme vous dites, n'était pas venu non plus pour acheter de la tête de veau! rétorqua le Président.

- Et alors, c'est une raison pour se faire embrocher! Le pistolet n'était même pas chargé! Si vous acquittez ce type, c'est la porte ouverte à toutes les dérives, on va finir suspendu à un crochet pour avoir eu le malheur de dire un mot plus haut que l'autre, d'avoir jeté un regard jugé équivoque vers l'épouse ou pour le simple fait de chercher un malheureux billet dans sa poche revolver!

Ca grondait maintenant autour de moi, j'avais l'impression d'être revenu quelques minutes en arrière, quand la salle se déchaînait pour un qualificatif qu'elle ne voulait entendre. On m'interpella de toutes parts, comme si j'étais le véritable coupable, le responsable de la misère du monde. Le temps de répondre à l'un, son voisin me traitait de laxiste et un autre de gauchiste, je ne savais plus où donner de la tête. Et je m'apprêtais à répondre vertement à Dame-Cachou qui venait de mettre l'insécurité sur le tapis quand une autre voix féminine me cloua le bec. La seconde jurée, la trentaine, à l'autre bout du banc, les yeux à demi cachés derrière de longues mèches brunes laissant deviner un charmant minois, la peau assez mate. Je ne l'avais pas encore entendue s'exprimer mais son intervention me fit l'effet d'un bon bol d'air pur.

- Nous allons, si je comprends bien, acquitter une personne ayant commis un crime horrible pour sauvegarder sa recette, quelques centaines d'euros je crois…

Le Président se redressa sur son siège, les mains au ciel.

- Comment pouvez-vous affirmer cela, nous sommes seulement en train de débattre sur une sanction appropriée et rien ne vous permet…

- Du moins ça en prend le chemin, le coupa-t-elle sèchement en rejetant brusquement ses mèches comme pour appuyer son propos. J'imagine aisément que votre discours serait tout autre si les rôles étaient inversés, si l'agresseur se trouvait dans le box des accusés.

Après un léger temps de silence, j'entendis Dame-Cachou s'agiter sur ma droite.

- Il y en a encore qui sont du côté de la racaille! soupira-t-elle, les yeux au plafond. C'est peut-être ceux-là qu'il faudrait juger…

La petite brune se figea littéralement sur place, les mains bien à plat sur la table.

- Qu'est-ce qu'elle jappe, la primate! fit-elle en ne bougeant que les lèvres, les yeux toujours rivés sur le Président.

Dame-Cachou devait être un peu dure d'oreille car elle ne releva pas l'agression verbale, mais je buvais du petit lait en observant les regards alentour, l'incompréhension pour certains, l'incrédulité pour d'autres, et ceux des assesseurs qui couvaient leur Président comme pour le prémunir d'une intervention déplacée, d'un crime de lèse-majesté. Et je repris une gorgée en voyant le malaise persister, me mordant la joue pour ne pas exploser de rire.

Pour couper court au débat qui venait tout juste de commencer, le premier assesseur proposa un second tour afin dit-il de mieux cerner les intentions de chacun.

Je repris mon stylo en réfléchissant sur la meilleure façon de remercier la petite brunette et son humour décapant. Sans doute s'inspirer de son premier jugement, vu son discours elle seule avait pu voter pour une peine de cinq années d'emprisonnement. Un lustre, me dis-je en observant l'éclat de son opulente chevelure noire, la voyant déjà griffonner à l'autre bout de la table.

Nos regards se croisèrent enfin lors du dépouillement. Surpris, je levai les yeux vers elle à la lecture d'un "dix ans", mais réfugiée derrière ses chiens elle semblait perdue dans la contemplation de ses mains, posées sagement sur la table. Elle s'ébroua soudain à l'annonce de mon vote et leva le menton dans ma direction, l'air étonné comme j'avais pu l'être quelques instants auparavant. Puis elle esquissa un charmant sourire vite assombri par la lecture des derniers bulletins, tous en faveur de l'acquittement. Après une petite moue désabusée que je lui rendis au centuple, elle bascula la tête vers le Président qui s'apprêtait à nous donner le résultat du vote.

- Que disais-je, fit-elle. Si j'ai bien compté je crois que les jeux sont faits. On vient d'acquitter un type qui a commis un crime affreux et dans un même temps on en jette d'autre en prison pour des peccadilles, quelques brins d'herbe, arrachés ou non...

Un des assesseurs lui intima l'ordre de se taire, et elle rentra à la niche après nous avoir fait savoir ce qu'elle pensait de ce procès et de la justice en général.

Cachée derrière ses mèches, elle semblait sourde maintenant aux slogans du dehors, réclamant toujours la libération du charcutier, et au résultat du vote qui confirma ses craintes. Avec huit voix en faveur de l'acquittement, les délibérations étaient closes. La foule avait gagné. Les quelques dizaines de commerçants qui s'époumonaient depuis des heures allaient bientôt apprendre leur victoire, j'imaginais aisément la suite…

On regagna la salle d'audience en rangs dispersés. Au détour d'un couloir, je ralentissais le pas pour laisser Dame-Cachou s'échapper en compagnie d'un groupe qui ne me passionnait guère, espérant secrètement le retour de la jeune femme coiffée à la chien que je sentais proche dans mon dos, le petit briard rebelle qui avait osé mordiller le Président. J'en avais la truffe tout humide et les oreilles aux aguets.

- J'aurais mieux fait de rester chez moi, me glissa-t-elle en arrivant à ma hauteur. Ne pas être complice de ce simulacre.

Je me tournai vers elle.

- Nous nous serions rencontrés trois jours plus tôt en sachant cela, on partait ensemble au Mexique, fis-je en haussant une épaule, fataliste.

Comme elle semblait écarquiller les yeux en se demandant sans doute le pourquoi du comment, nous arrivâmes juste devant la petite porte qui nous séparait de la salle d'audience et je n'eus guère le loisir de lui expliquer mes propres craintes, mon désir d'évasion, et le reste…

D'autorité, un huissier nous rangea par ordre du tirage au sort et me plaça en tête du petit peloton des jurés, juste derrière les magistrats. J'avais de nouveau dans le cou le souffle de Dame-Cachou. Elle semblait d'humeur joyeuse, faisant claquer sa langue contre le palais, imitant le cheval au trot. J'eus la soudaine envie de lui expédier mon coude dans les naseaux, mais on entrait déjà dans la salle, à la queue leu leu. L'huissier nous conduisit à nos places respectives, pas question de changer de voisine en cours de trimestre comme je l'avais espéré.

Sitôt la lecture du verdict, une véritable folie furieuse s'empara de la salle. On levait les bras, on sautait par-dessus les travées, on s'embrassait à qui mieux mieux. Après une brève accolade à son avocat, l'accusé se précipita vers nous, les bras tendus. Le Président martelait, la salle trépignait et je vis sur ma gauche quelques jurés acceptaient la poignée de main. J'en restai groggy sur mon banc, jambes écartées. Et quand ma voisine se leva pour lui faire la bise j'étais définitivement K.O. assis, pour le compte. Une insulte s'échappa cependant de ma gorge, un dernier râle, mais parfaitement audible à voir l'œil assassin du charcutier. Il me considéra un instant comme une carcasse potentielle, et heureusement qu'il n'avait pas un crochet sous la main sinon on jouait le remake de l'affaire en plein tribunal, une reconstitution sanglante. Il tourna finalement les talons après un petit gloussement menaçant, genre ne croise jamais mon chemin sinon je te taille les oreilles en pointe, ou plutôt, vu les antécédents, je fais du boudin avec tes intestins…

Avachi sur la banquette, les yeux dans le vague, je restai ainsi plusieurs minutes en attendant sans doute que la salle se vidât peu à peu. J'aurais bien visité le Mexique si j'en avais eu les moyens, avec la petite brunette. Ou le Brésil, je l'imaginais assez bien allongée sur le sable fin ou courant dans les vagues, elle n'aurait pas dénaturé la plage ni le paysage. Je sursautai soudain quand un huissier me tapota l'épaule. Tous les jurés avaient disparu. Je bondis sur mes pieds en cherchant parmi les dernières personnes qui s'évacuaient vers la sortie. Rien, pas la queue d'un chien! L'instant d'après je dévalai les marches du Palais de Justice en slalomant dans la foule, l'œil fureteur. Une fois sur l'esplanade, je la traversai en jouant les derviches tourneurs pour ne pas perdre une miette du panorama. 360 degrés avec vue sur l'avenue et toujours pas la moindre Brésilienne à l'horizon. Les gens rigolaient autour de moi, se tapaient sur l'épaule ou sur le ventre, la température était estivale, je devais être le seul du coin à promener une mine si déconfite. Je restai ainsi de longues minutes à tourner en rond; une vague intuition me fit bifurquer sur la gauche, vers une terrasse ensoleillée garnie de parasols. Il n'y avait plus une seule table de libre, la bière coulait à flot. Je jetai un œil à l'intérieur sans trop y croire. Comme au dehors, la clientèle était essentiellement masculine; pire qu'un virage de foot. J'hésitai un instant à poursuivre mes recherches, quand une parcelle de comptoir vide m'attira. Je me glissai parmi les consommateurs, de profil, avant de poser enfin un coude sur le zinc. Je ne connaissais pas cette fille, j'étais complètement stupide, elle avait dû rentrer chez elle - où quelqu'un l'attendait sans doute - sans éprouver le besoin de parler, de recommencer le procès, de refaire le monde. Comme certain. Je commandai un demi en me traitant d'idiot, même si une main soudainement posée sur mon épaule ne m'aurait pas déplu. Vous êtes là… on pourrait peut-être prendre un verre… je connais un petit café tranquille… Mais, vu la foule, je devais jouer des coudes pour lever ma chope et les chances semblaient minces. J'en étais là de mes réflexions, entre le Mexique et Copacabana, lorsqu'une immense clameur venant du dehors envahit le bistrot tout entier. Je me retournai comme chacun, vaguement surpris pour ma part, pensant voir débarquer pour le moins le roi Pelé. Mais c'était Blücher… Enfin, le charcutier!

Il venait d'arriver sur la terrasse, bras levés, et commença à se frayer un passage entre les tables en serrant et en tapant dans toutes les mains et les paumes qui se présentaient. Puis il entra dans le café. Je réalisai tout à coup que j'étais entouré par tous les commerçants de la cité, qui devaient jouer ville morte et rideaux baissés pour défendre leur collègue. Sauf ici. J'étais tombé en plein cœur du comité de soutien, au beau milieu des aficionados parmi lesquels je reconnus soudain des boulangers, des cafetiers, des poissonniers, des maraîchers, des fromagers, des bouchers…, en costume et cravate pour la plupart. Méconnaissables. En l'espace d'une demi-heure, c'était la deuxième fois que je voyais le charcutier venir vers moi la main tendue. Il se figea en me reconnaissant, son regard basculant de l'autre côté du comptoir.

- Hé, Robert, fit-il. Tu trouves pas que ça pue dans ton rade… tu sers n'importe qui à présent!…

Ma chope à la main, j'hésitai un instant à lui balancer le restant à la figure, mais on ne joue pas avec la nourriture. Je la vidai aussi posément que je pus.

- C'est vrai, affirmai-je en reposant la chope plus lourdement que je ne l'aurais voulu. Ca ne sentait déjà pas la rose mais maintenant ça empeste vraiment… Je vais aller prendre l'air si vous n'y voyez pas d'inconvénients, respirer un peu…

Je sortis avec l'impression d'avoir une forêt de mitraillettes pointée dans le dos, d'un pas légèrement heurté. Et c'est seulement une centaine de mètres plus loin, après avoir tourné le coin de l'avenue, que je réalisai être parti sans régler ma consommation. Mon petit doigt me conseilla de continuer ma route.

 

Dans les semaines qui suivirent, je sentis une certaine animosité à mon encontre dès que j'entrais dans un magasin. Des messes basses, des regards en coin, et, plus grave, je ne tombais que sur des baguettes rassises, des steaks immangeables et du poisson ayant dépassé depuis belle lurette la limite d'âge, l'écaille terne et l'œil éteint. Même les primeurs n'avaient plus leur fraîcheur coutumière quand je les sortais du cabas. Et j'avais beau traverser la rue ou changer de quartier, zigzaguer à travers la ville, entrer dans des échoppes où je n'avais jamais mis les pieds, le mal persistait. Je commençais à avoir les crocs à vrai dire, mon caractère s'en ressentait, je n'étais pas de bon poil. Jusqu'au jour où je dus me résoudre à franchir la rocade pour aller faire mes courses dans une grande surface. D'ordinaire je m'accommodais des commerçants du coin, mais on devinait à présent mes côtes sous le t-shirt, je n'avais plus que la peau sur les os.

En remplissant mon caddie ce matin-là, de la salive dégoulinait de mes babines, je devais me retenir pour ne pas arracher les emballages à pleines dents. La viande semblait appétissante, j'avais pris des barquettes de tous calibres et de toutes races. Seul l'autruche n'avait pas trouvé grâce à mes yeux. La prochaine fois peut-être. Les gens s'écartèrent sur mon passage pendant que je fonçais vers les caisses, un pain au chocolat dans la gueule.

Je la reconnus aussitôt, avant même de jeter mes achats sur le tapis, derrière sa caisse enregistreuse. Elle passait les produits du client précédent et n'avait pas encore tourné la tête dans ma direction. J'avalai d'une goulée ma viennoiserie, le cœur battant et manquant m'étouffer. Allait-elle me reconnaître après ces longues semaines de diète? Apparemment non puisque je passai devant elle sans l'émouvoir, juste un petit bonjour professionnel sans lever la tête, les yeux toujours cachés derrière ses mèches lui tombant sur les pommettes. Je rangeai mes affaires un peu déconcerté, hésitant encore sur la conduite à adopter. Elle prit mes billets de façon machinale et se braqua légèrement en me rendant la monnaie. D'un souffle savamment dirigé, elle se dégagea la vue une poussière d'instant, son visage s'éclairant soudain.

- Tiens, comme on se retrouve! fit-elle en s'aidant cette fois-ci de la main. Vous avez disparu la dernière fois?

- Comment ça, disparu? m'étonnai-je en rangeant ma monnaie dans la poche arrière de mon jean.

            - Je ne vous ai pas vu à la sortie du tribunal, vous avez couché là-bas!

- Euh, non, répondis-je bêtement, un peu surpris par la tournure des événements. Je vous ai un peu cherchée moi-même, mais je ne vous ai pas vue…

Son sourire devint amusé.

- Vous m'avez un peu cherchée…

- Je… enfin…

Un coup de caddie à hauteur de hanche m'ôta une belle épine du pied. Du moins provisoirement. Je me détournai vers l'impatiente, une dame d'une cinquantaine d'années qui me rappelait vaguement la "cachou" du procès, en lui signifiant de bien vouloir m'accorder une petite minute afin de terminer notre conversation. D'un geste et à l'aide de quelques mimiques appropriées.

Et je reçus un nouveau choc alors que je n'avais pas encore réussi à mettre trois ou quatre mots bout à bout, à formuler une phrase cohérente avec un sujet, un verbe et un compliment dans le bon ordre.

- Bon! fis-je en désespoir de cause et tout en me frottant la hanche. Je crois que ce n'est ni le lieu ni le moment. Peut-être pourrions-nous en discuter ailleurs…

Elle acquiesça, toujours souriante.

- Je termine à 18 heures, si vous voulez m'attendre sur le parking… Ou je vous donne mon numéro…

- Très bien le parking, répondis-je en hochant la tête sans doute plus que de raison. A ce soir…

- Vous me parlerez du Mexique…

- …

Je me contentai d'un petit signe de la main, ne sachant que dire, avant de laisser la place à la cliente pressée sans trop savoir si je devais lui décocher un regard glacial ou l'embrasser sur les deux joues.

A l'heure dite, j'avais déniché un emplacement stratégique sur le parking. Adossé à une murette, j'avais une vue imprenable sur la sortie du magasin, un pied calé sur la roue d'un caddie abandonné. Le soleil était de la partie, j'avais encore quelques minutes devant moi avant qu'il ne disparaisse derrière le bâtiment.

Mais j'avais toujours aussi faim. Le faux filet acheté ici le matin même avait fini à la poubelle, comme les cochonneries que j'achetais depuis quelques semaines chez les commerçants du quartier. Je ne supportais plus les pâtes ou le riz, j'avais ma dose. Je rêvais de pâté en croûte, d'entrecôte persillée et j'arrête d'en parler car rien que d'y penser j'en ai les papilles qui geignent. Stop. Je ne me souviens même plus du goût des choses d'avant le procès. Si ça continue je vais être obligé de déménager. Juré. Bon, je vous laisse, la voilà.

 

                        
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