Zolma
C’est banal, mais il y a des jours où il vaudrait mieux rester couché.
Normalement, celui-là n’en faisait pas partie. A priori, cela devait être une
journée ordinaire, une journée simple, où on se lève avec le sentiment d’être un
petit peu plus con que la veille et un peu moins que le lendemain. A priori…
Elle a d’ailleurs commencé sans surprise, cette journée. Avec ce putain de
radio-réveil. L'ennui, c'est que c'était samedi. L’appareil aurait dû être
éteint et me laisser pioncer, mais j’avais certainement oublié de l’arrêter. Dès
sept heures, les infos ont grésillé. A moitié endormi, j’en ai gobé quelques
bribes :
- « Face à la carence de l’attaque française, Marco Molitor a été préféré à
Charly Loubet afin de mettre fin à une série de cinq matches sans le moindre but
».
Marco Molitor ! Pourquoi pas ma grand-mère ? C’est pas ça qui va remuer
Colombes.
Devant la portée considérable de cette nouvelle, j’ai balancé un coup du plat de
la main sur le réveil et je me suis rendormi. L’engin était têtu et, quelques
minutes plus tard, il s’est remis en marche. Cette fois, c’était Edith Piaf :
-« Moi j’essuie les verres, au fond du café,
J’ai bien trop à faire pour pouvoir rêver ».
J’aimais bien cette chanson. Le problème, c’est que maintenant, j’allais l’avoir
dans la tronche toute la journée. Rassure-toi, Edith, moi j’ai rien à foutre,
mais je ne rêve pas plus. Edith a terminé sa ballade et le type des infos a
annoncé les titres. Il devait être huit heures et j’étais lucide :
-« La grève des convoyeurs de fond se poursuit. Afin de faire face à la pénurie
d’argent liquide, les sociétés ont mis en place des transports dans des
véhicules banalisés. Quelques banques peuvent être ainsi approvisionnées.
Parallèlement, et comme toujours en situation de crise, la délinquance se
développe : la police signale une recrudescence de faux billets et appelle les
commerçants et les consommateurs au civisme et à la vigilance. Et puis, pour
terminer, en fin de ce journal, une interview exclusive de Marco Molitor qui
remplacera Charly Loubet, ce soir à Colombes ».
J’ai éteint la radio. Je n’avais aucun projet pour la journée. Pas d’urgence
identifiée, pas d’ampoule à changer. Rien. Depuis que ma femme s’était barrée
avec le chien et son meilleur copain, un danois, je m’ennuyais ferme. Je
précise, le danois, c’était le meilleur copain du chien. Il fallait les voir,
tous les deux sur le palier, se lécher le museau. Une véritable histoire
d’amour, comme au cinéma. C’est vrai que c’était deux mâles mais de nos jours,
il faut être tolérant. Malheureusement, la propriétaire du danois voulait s’en
séparer depuis longtemps. Il prenait trop de place. Et donc, quand ma femme est
partie, elle l’avait emporté avec elle. Pour vivre au vert, dans une grande
maison à la campagne. Elle avait fait deux heureux. Et un paumé aussi. Un bilan
globalement positif, comme on dit à Krasnoïarsk.
Je suis allé vers la fenêtre, pour jeter un coup d’œil à ma bagnole. Elle était
garée juste en bas, dans la rue. Comme je vivais tout seul, j’avais un peu plus
de blé et j’avais pu financer une caisse correcte. Plein de soupapes, pas mal de
cylindres, injection, tout ce qu’il faut. Alors, j’avais un peu la trouille de
me la faire piquer. C’est à ce moment là que la journée est devenue moins
classique.
Derrière ma tire, il y avait une Renault 4, une 4L, comme on dit. Elle faisait
un peu minable mais bon, c’est pas ça qui m’a attiré. Le coffre de la 4L était
ouvert et devant, il y avait deux types, avec trois grands sacs en toile de
jute. Un peu comme des sacs postaux mais, c’était pas des lettres dedans. Je
m’en suis aperçu parce qu’il y a un des types qui en a ouvert un discrètement.
J’étais juste au-dessus d’eux et du premier étage, on voyait bien. Pas de doute,
c’était des billets. Là, mon rythme cardiaque s’est légèrement accéléré, mais
j’avais encore de la marge. Les mecs ont discuté, ont mis les sacs dans le
coffre, refermé la bagnole et sont tranquillement partis dans le troquet juste
en face. Tout de suite, j’ai fait le lien avec les infos de la radio et j’ai eu
une idée qui aurait pu être qualifiée de géniale. Enfin, je préfère rester
modeste. Ces mecs, c’était des convoyeurs banalisés. J’avais plus qu’à leur
piquer la voiture et les trois sacs pleins de biftons. Certes, on aurait pu
m’objecter que j’avais jamais piqué de voiture mais ça n’avait aucune
importance, j’allais apprendre. Et, comme je préfère découvrir les choses tout
seul, j’allais même innover.
Dans le coffre de ma caisse, j’avais depuis des lustres une barre d’attelage.
C’était un cadeau que m’avaient fait des copains, du temps où j’en avais encore.
A cette époque, je roulais dans un tacot qui tombait en panne au moins une fois
par semaine. Pour rigoler, les copains m’avaient offert une barre rigide pour me
faire tracter, au cas où. C’était une « private joke », comme disent les
rosbeefs. Ça les avait fait marrer et moi, ça m’avait dépanné deux ou trois
fois. Mais depuis que je m’étais payé une tire en ordre, je l’avais laissée dans
le coffre et je l’avais oubliée. Jusqu’à ce matin. C’est surtout là que mon sens
de l’improvisation a tutoyé le génie. Je me suis dit :
- « Je me couche entre les deux bagnoles. Je les accroche avec la barre et je
pars. Dès que j’ai roulé un peu, je m’arrête, je force le coffre du véhicule de
transport de fonds et voilà. Si par hasard, les mecs sortent du bistrot pendant
que je bosse, je fais semblant de regarder mon châssis. Aucun risque. Au pire,
ils arrivent trop tôt et ça rate. Au mieux, dès ce soir, je suis
multimillionnaire. ».
Après, j’ai pas lambiné. Les gars devaient se prendre un petit blanc, mais ils
risquaient de ne pas passer leur matinée au bistrot ; j’avais intérêt à me
grouiller. Tout a marché impeccable. J’ai tout de suite réussi à accrocher les
deux autos. Personne ne m’avait vu, j’étais vautré dans le caniveau. J’allais
partir quand j’ai pensé à un truc : le frein à main de la 4L. Il allait me gêner
pour rouler. Là, il y avait pas trop de solutions. D’abord, j’ai ouvert ma
voiture, j’ai mis le contact et allumé le moteur pour être prêt à décoller.
Ensuite, je suis redescendu, j’ai cassé la vitre de la Renault, j’ai ouvert la
porte, desserré le frein à main et je me suis tiré. Heureusement que ma vieille
bagnole, celle qui tombait tout le temps en panne, c’était aussi une 4L. Comme
ça, j’ai pas perdu de temps à chercher le frein à main. Il était à gauche, ce
con. Oui, heureusement que j’ai fait vite, parce que, dès que les types m’ont vu
casser la vitre, ils ont réagi. Tu parles, ils devaient reluquer leur pognon
depuis le café.
L’air de rien, ça démarre pas vite une voiture. Je les ai vu dans les rétros
courir, courir. Au début, ils ont gagné un peu de terrain et puis dès que j’ai
dépassé les trente à l’heure, j’ai retrouvé la sérénité. Quand on sait que les
spécialistes du sprint courent 100 mètres en 10 secondes, soit trente six
kilomètres à l’heure, ceux-là , ils me faisaient rire. Le genre de gonze qui
passe ces journées au bistrot, qui s’allume au Gros Plant avant le passage des
poubelles, à vingt à l’heure ils étaient déjà prêts à vomir …
Et voilà, tout avait fonctionné. Il y avait bien longtemps que j’avais pas
réussi quelque chose dans ma vie. C’est ça qui aurait dû m’alerter. Un coup de
bol pareil, le premier depuis six ans ! Forcément, il allait y avoir une merde.
Je me suis mis à chantonner, tout en roulant :
« Moi, j’essuie les verres au fond du café…
Au premier virage, j’ai senti une résistance derrière : le véhicule remorqué
n’était pas très docile. C’était sans doute l’antivol de direction qui était
resté bloqué. La Renault se soulevait à chaque courbe mais après un moment, elle
s’est remise sur les rails. Il avait dû se casser, l’antivol. Je m’en foutais,
je comptais pas vraiment la rendre la bagnole. J’avançais quand même prudemment.
C’était samedi matin, il n’y avait pas trop de circulation dans cette banlieue
de travailleurs mais j’avais un peu peur des flics. C’est pas interdit de
tracter un véhicule, mais il vaut mieux qu’il y ait un chauffeur dedans. Enfin,
les képis étaient sûrement occupés ailleurs parce que j’en ai pas vu un. A cet
instant, ça me réjouissait plutôt.
Je pensais me rendre vers un terrain vague que je connaissais bien. J’y serais
tranquille pour forcer le coffre. Tout en traversant ces putains de villes je me
suis fait un plan :
-« Dès que j’ai le fric, je le fous dans ma bagnole, je vais la mettre dans mon
garage et j’y touche plus. Tu penses bien que les gars, ils vont traîner vers
chez moi. Ils ont pas repéré ma tronche, c’est sûr, mais la bagnole, elle est
déjà en photo dans leur cervelle. Comme y avait leur 4L qui faisait écran
derrière, ils ont pas pu lire la plaque, ça tombe bien. Heureusement, j’ai un
box privé un peu plus loin dans le quartier. J’irai y planquer mon bolide et dès
que je voudrais m’acheter un steak haché, je viendrai pomper l’oseille, par
petits bouts. Les braqueurs, ils se font tous gauler parce qu’ils veulent tout
claquer tout de suite. Tu penses, un mec dans la mouise, d’un coup il se paye un
bateau, une villa sur la côte. Ça fait louche. Non, moi j’attendrai. On
dépensera doucement au début, puis dans un an ou deux, on verra. »
Après quelques minutes, je suis arrivé. En fait, le terrain vague, c’était un
champ de patates, paumé entre des barres d’immeuble. Curieusement, à quelques
kilomètres de Paris, on en trouve encore quelques-uns, des champs de patates.
Ils doivent appartenir à des paysans obstinés. Franchement, ça doit pas être
pratique. Celui-là, il couvrait une quarantaine d’hectares, coincés entre deux
rocades. Quand je dis champs de patates, j’en sais rien, j’ai jamais vu de
patates ailleurs que dans une assiette. C’est l’idée que je m’en fais. Peu
importe. J’ai fait une marche arrière pour pousser la 4L dans le champ. Vu la
boue qu’il y avait, elle n’en ressortirait pas seule. Ma bagnole a reculé dans
la gadoue mais j’ai gardé les deux roues avant au sec. Comme ça, je pourrais
repartir sans problème.
Après je suis descendu et j’ai commencé à forcer la serrure qui gardait les
sacs. J’ai tapé dessus à coups de manivelle et au moment où je croyais l’avoir
défoncée, j’ai entendu chanter derrière moi :
-« Moi j’essuie les verres au fond du café …»
Je me suis retourné et mon rythme cardiaque s’est accéléré. J’avais plus
beaucoup de marge. C’étaient les convoyeurs.
Le plus grand des deux a sorti un Beretta et m’a braqué. Je connais pas mieux
les flingues que les patates, mais j’ai tout de suite pensé que c’était un
Beretta. Je ne sais pas pourquoi. A moins que ça ne soit à cause du foot.
Beretta devait jouer aussi ce soir. Ils avaient dû dire son nom à la radio. De
toute façon, ça changeait pas grand chose. J’ai regardé vers la route, il y
avait une troisième voiture, les vitres cassées. Là, je comprenais pas bien.
Mais les gars étaient assez liants, ils m’ont expliqué :
-« C’est vrai que t’as du te marrer quand tu nous a vu courir derrière. Mais tu
vois, on a eu une meilleure idée. On a fauché cette caisse. Si tu veux un
conseil, n’achètes pas la même, ça vaut rien. Même pas d’allume-cigare, non, une
merde. Comme tu roulais pas trop vite et que t’étais assez repérable, on t’a
vite rattrapé. On s’est tenu un peu à l’écart, on voulait voir ce que tu voulais
faire. T’es pas doué pour ouvrir un coffre. Remarque, nous, on peut frimer vu
qu’on a les clés.
Il me les a tendues en les agitant. Ça faisait un peu le bruit du triangle dans
la quatrième de Mahler, mais en plus audible. Il a remis le trousseau dans sa
poche et m’a proposé :
-« Bon, maintenant, tu vas te mettre à genoux. »
Quand j’étais môme, on me disait souvent que j’avais l’esprit de contradiction,
mais là, j’ai pas répliqué. Je me suis vautré dans la gadoue. Je me suis dit
qu’au mieux je m’en tirerais avec une bonne facture de nettoyage pour mon falzar
et au pire… Le gars m’a balancé un coup de pompe en pleine poire et je me suis
affalé dans le champ de patates. Ça sentait vraiment la patate.
Je vivais encore. Y avait des petites coupures dans les sacs et une grosse sur
ma lèvre. J’ai pas bougé, affalé sur la terre. La veste aussi, elle aurait droit
au pressing.
Avec un peu de chance, ils allaient se barrer avec les sacs et me laisser
peinard, croyant que j’avais mon compte. Fallait pas rêver. Le convoyeur m’a
relevé et m’a allumé avec les poings, cette fois. Au dixième direct, l’autre, un
petit discret, s’est rendu sympathique. Il a dit en souriant :
- « Laisse-le, on a mieux à faire. Et puis, il serait capable de porter plainte
».
J’étais K.O, j’entendais à peine, couché dans la terre. Mon sang impur abreuvait
les sillons. Les mecs ont brassé un peu d’air, puis ont démarré ma bagnole et
tiré la leur du champ. Ça puait l’embrayage cramé. Faut dire que la 4L était
prise jusqu’à l’essieu. Enfin, ils ont fini par la ressortir et sont partis avec
en laissant les deux autres caisses. Je les ai jamais revus. Je les ai pas trop
cherchés non plus.
Quand les bourres sont arrivés, j’étais toujours couché. J’avais tellement mal
que cette fois, j’étais assez content de les voir. Apparemment, ils faisaient
une ronde et la voiture volée avec les vitres cassées les a intrigués. Ils m’ont
demandé ce que je foutais là. J’ai inventé un truc à peu près plausible :
- « J’ai pris des stoppeurs, ils m’ont braqué.»
Un des bleus a voulu m’extorquer le signalement de mes agresseurs. Je savais
plus trop à quoi ils ressemblaient. Il a insisté :
-« Ils avaient rien de particulier, je sais pas moi, le type méditerranéen par
exemple ? ».
J’ai démenti. Pour moi, ils avaient plutôt le type Atlantique, côté La Baule.
C’était tout sauf des crouilles.
Un keuf s’est approché de ma caisse et a commencé à la fouiller. Ça devait être
un stagiaire, il était tout jeune, le visage glabre comme une patinoire. Il est
revenu vers nous avec un grand sourire.
-« Chef, j’ai trouvé une liasse de billets sur le siège arrière », il a dit.
Si son système pileux était encore rudimentaire, côté neurones, il était fourni.
Il s’est approché de moi et a mis ses mains dans mes poches. Il en a ressorti
une autre liasse. Il a regardé les billets et a fait remarqué au boss :
-« Regardez, chef. Les deux liasses, elles ont les mêmes numéros. C’est des
faux. ».
Là, j’avais compris. Les convoyeurs, en fait c’était des faussaires. Pendant que
j’étais dans les vaps, ils m’avaient refilé deux liasses de billets de monopoly.
Avec ça, je savais plus trop quoi raconter aux flics. Leur chef a sûrement eu
pitié et m’a demandé :
- « Tu sais lire ? ».
J’ai confirmé son intuition. Il a continué :
- « T’as vu ce qu’il y a marqué sur les billets : la contrefaçon sera punie
d’une peine pouvant aller jusqu’à trente ans de réclusion. C’est long trente
ans, non ? »
Ensuite, ils m’ont embarqué dans leur fourgon.
Sincèrement, ce matin là, j’aurais mieux fait de rester couché.
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2005
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