Pierre Ricour
« Chpok ». Le choc qu’il venait de recevoir sur la nuque lui avait rappelé le
coup du lapin. Groggy. La tête toute cahotée lui fit un mal intense, mais il fut
prompt à recouvrer ses esprits et à remettre ses idées en place. Par contre, il
avait du mal à garder les yeux ouverts.
« Pourquoi toute cette violence, pensa-t-il, pourquoi toujours subir des coups
ou infliger de la souffrance autour de soi ? »
Déjà son prénom n’était pas un cadeau. « Dieudonné ». Comme s’il n’existait rien
de mieux ! « Camille, Arthur, Georges, Clovis, Charles…. ». Pour le reste, des
coups, il en avait eu son lot plus que quiconque et son compte plus qu’à son
tour.
Toute sa vie n’avait été que brimades, gifles, coups de fouet, de lattes, de
bâtons, de poings. Son père –mais l’était-il vraiment- n’avait pas son pareil
pour administrer les punitions physiques, à croire qu’il en tirait une
jouissance personnelle comme certains tortionnaires, ou qu’il se vengeait sur
Dieudonné pour une faute inconnue.
La fessée était la moindre torture de sa petite enfance. Il n’avait pas trois
ans –année où sa mère les avait quittés pour un monde meilleur- que les lanières
de cuir lui avaient déjà boursouflé la peau. Toute peccadille était prétexte à
correction, depuis les cris et pleurs légitimes d’un enfant jusqu’aux refus
d’obtempérer imaginables chez les enfants battus qui, de toute façon, ne le
seront pas davantage, ou chez les adolescents qui veulent vérifier jusqu’où le
bourreau ira, ou jusqu’où lui-même résistera.
De claques en gifles, de coups de latte en corrections au martinet, Dieudonné
avait quand même grandi, était devenu résistant tout en restant chétif : les
bons repas à la maison se présentaient beaucoup plus rarement que les coups de
poings.
A l’école primaire, il avait mûri, décidé de se défendre et d’essayer de rendre
coup pour coup… quand il le pourrait ! Pas de chance : Alfred, son frère aîné,
-mais était-il vraiment son frère ? -, jaloux de ses résultats scolaires, avait
lui aussi pris un malin plaisir à le frapper, à le battre, à le tabasser. Sans
aucune raison. Beaucoup plus costaud que lui, la brute épaisse arrivait parfois
à coincer le jeune homme dans le garage et là, c’était sa fête s’il ne parvenait
pas à se dégager rapidement et à trouver le salut dans la fuite.
Dieudonné eut l’impression que sa souffrance à la tête disparaissait en
repensant à toute cette époque. Et pourtant, les années 20 s’étaient écoulées
dans une rivière de brutalité. Cent fois le jeune homme avait pensé s’enfuir du
domicile paternel. Mais les menaces de son père, et sa profession –il était
gendarme- l’en avaient dissuadé.
Une pensée lui amena des larmes dans les yeux.
A 16 ans, il avait rencontré Marion dans la ville voisine. Il s’en souvenait
comme si c’était hier : la jeune fille lui avait mis du baume sur le cœur et
apporté réconfort et espoir. La peur et les brimades permanentes de ses proches
lui avaient conseillé la plus grande prudence et il avait réussi à cacher sa
relation pendant plus de deux ans. Hélas pour lui, Marion était tombée enceinte.
L’amoureux en fut très heureux… mais rien qu’un court instant car son père et
son frère le convainquirent rapidement de son erreur, à coups de trique et de
matraque…
L’honneur de la famille était bafoué, le fils d’un gendarme allait se retrouver
au ban de la société. Il allait voir ce qu’il allait voir de déshonorer ainsi
les siens !
Blessé dans sa chair tout autant que dans son cœur, déchiré entre l’espoir
entrevu d’une vie enfin heureuse avec Marion et la peur d’être complètement
détruit pas sa famille, Dieudonné avait alors pris une grave résolution.
Déterminé à trouver le bonheur avec Marion et leur futur enfant, il avait opté
pour l’extrême. Le soir même, son frère et son père, empoisonnés par ses soins,
passèrent de vie à trépas dans d’atroces souffrances, tourments bien faibles en
comparaison de ce qu’ils avaient infligé à leur fils et frère pendant toute sa
vie.
Leurs corps étaient encore chauds quand le jeune homme les avait conduits dans
une grotte de sa connaissance où il avait découvert, au bout d’un conduit
resserré, un puit naturel étroit. Il avait eu bien du mal à les glisser dans le
boyau, à les insérer dans le puit minuscule, à les recouvrir de chaux vive puis
de cailloux.
Dieudonné eut un bref rictus de contentement en se rappelant sa folle mais brève
vengeance car, bien sûr, la disparition du gendarme n’était pas passée
inaperçue. Son alibi n’avait pas résisté longtemps aux investigations de la
police et l’intelligence du juge d’instruction avait rapidement coincé la
sienne. Un procès rapide l’avait convaincu de parricide, de fratricide et soumis
aux huées de la foule. Qui pouvait attribuer des circonstances atténuantes à ce
fils et ce frère indigne ? Qui pouvait connaître ou se rappeler toutes les
brimades et les coups qu’il avait encaissés depuis sa plus tendre enfance ?
Dieudonné avait maintenant de plus en plus de difficulté à garder les yeux
ouverts, mais son mal de tête avait disparu. Tout lui parut soudain trouble et
flou et il ne distingua bientôt plus que les couleurs : brun osier, rouge sang,
bleu céleste. Quel choc, ce coup sur son cou…
L’aide demanda :
- Monsieur, il a encore les yeux ouverts…
- Fermez-les si vous voulez, Gaétan, puis mettez la tête dans le cercueil avec
le reste du corps, s’exclama le bourreau bourru. Ensuite, épongez le sang du
panier et aidez-moi à démonter la guillotine !
- Monsieur… ?
- Quoi encore ?
- On dirait qu’il me regarde…
- Ah oui ?
- Monsieur… Croyez-vous que le cerveau fonctionne encore quand la tête est
séparée du corps ?
- Qu’est-ce que j’en sais, Gaétan ? Je ne crois pas… Ou alors peut-être quelques
secondes ?
©
Argelès
- 26 août 2007 - Pierre Ricour -Tous droits réservés.