Contamination

Eric Vincent

 

L'hôpital n'avait rien de conventionnel. Aménagé dans un ancien hangar d'assemblage des usines Boeing, à Seattle, il alignait des rangées et des lignes de bulles de plastique identiques en tous points. Les sphères d'un rayon de cinq mètres environ étaient hermétiquement closes à l'exception d'un sas à compartiments multiples sécurisé à l'aide d'une champignonnière et d'un système projetant des micro-ondes. La première partie, régulièrement renouvelée, servait à piéger la radioactivité, les champignons ayant cette étrange faculté spongieuse. La seconde partie anéantissait les microbes et autres organismes vivants, si tentés qu'il en reste. A l'intérieur de ces cocons douillets vivaient des cohortes d'humains, des plus pitchounes aux adolescents proches de l'âge adulte. Un réseau de caméras surveillait leurs moindres faits et gestes et une armée de machines s'affairait à parer aux besoins de cette population particulière. L'extrême fragilité des enfants bulle, aux déficiences immunitaires profondes, voire totales, justifiait ce déploiement exceptionnel.

Sur la plateforme de surveillance, vêtu d'une combinaison étanche et protectrice, le docteur Zil embrassait la place géante du regard. Mentalement, il comptait et recomptait les effectifs. A ses côtés, l'interne Yop percevait l'inquiétude du chargé de mission. Zil secoua son casque en signe de négation. Il vérifia ses relevés et lâcha dans le communicateur :

 

- Nous en avons encore perdu dix en deux semaines. A ce rythme-là, nous les aurons tous perdus dans onze années. Bon sang ! Que font Kus et toute sa clique ?

 

Il soupira en signe d'impuissance. L'interne Yop se hasarda à répondre à sa question laissée en suspens :

 

- Ce qu'ils peuvent…

 

Zil se tourna vers Yop. Il sourit.

 

- C'est vrai. Excusez-moi pour cet emportement. C'est que… Ah ! Malgré tous nos efforts, nos mesures de protection, ces maudits virus passent à travers les mailles du filet. Ils ne cessent de contaminer ces malheureux gosses.

- Nous sommes meilleurs médecins que militaires, fit remarquer Yop.

- C'est vrai. Nos robots sont conçus pour assister, pas pour combattre. Dix malheureux ont payé pour notre manque de vigilance. Comment s'introduisent-ils dans les lieux ?

- La nuit, vraisemblablement. Seules les machines veillent sur nos protégés. Les virus le savent et déjouent les systèmes de surveillance. Après, c'est un jeu de contaminer ces pauvres gosses. Moins de trois mille Terriens, c'est tout ce qu'il reste. La dernière pouponnière, l'ultime chance de sauver la race humaine avant qu'elle ne s'éteigne définitivement. Le rempart contre la contamination spirituelle par les virus, ces rebuts humains tellement irradiés qu'ils n'ont plus qu'une idée en tête : précipiter leurs semblables dans leur folie, les pousser à se supprimer coûte que coûte en leur révélant le passé qui fut le leur et en leur laissant imaginer le futur qui les attend.

- Eh oui, cher Yop ! Vous découvrez les joies de la médecine ! Ne vous découragez pas ! Vous avez prêté serment, futur confrère ! Souvenez-vous en : voler au secours des peuples de l'univers entier, les protéger de l'extinction, même si vous devez les protéger d'eux-mêmes…

- Je m'en souviens, admit l'interne.

 

Un autre personnage les rejoignit sur la plateforme de surveillance. En réalité, il s'agissait d'une machine, reconnaissable à son absence de combinaison nucléaire biologique chimique. Les machines pouvaient s'en passer, pas le peuple de Zil et Yop.

Le robot s'approcha, un objet à la main. Un livre…

 

Zil et Yop blêmirent. Ils s'attendaient au pire. Le docteur en titre posa la rituelle question :

 

- Qui cette fois-ci ?

- Marine, répondit le serviteur à l'intelligence artificielle.

- Oh ! Non ! Pas Marine ! Se lamenta Yop.

 

Marine venait d'avoir quinze ans. C'était l'une de ses préférées, l'un des enfants les plus purs qu'il ait réussi à préserver jusqu'ici. Marine avait toujours vécu dans une bulle, son système immunitaire ayant été anéanti par les radiations. Marine aurait été l'une des premières à bénéficier d'un traitement de reconstruction génétique, dès que Kus et ses chercheurs auraient percé les mystères du génome humain. Marine était une adorable gamine, enjouée, polie, intelligente, parfaitement adaptée pour repeupler la Terre en toute harmonie, débarrassée des envies, des jalousies, des folies qui avaient animé la génération de ses parents. Marine était orpheline, comme tous ses semblables de la pouponnière.

Yop serra les poings, rageant qu'un ersatz d'humain, gavé de radioactivité au point d'en perdre toute once de bonté, ait pu contaminer Marine. Par quel vecteur était-ce arrivé ? Il devait savoir, pour comprendre ce qui avait conduit Marine à accomplir l'ultime geste.

 

- Est-ce le livre trouvé dans la bulle de Marine ? Questionna Yop.

- Oui, répondit la créature bourrée d'électronique, tendant l'objet du délit.

 

Zil s'en empara, en vertu de son savoir et de ses capacités d'analyse supérieures à son jeune protégé. C'était un livre d'histoire datant du début du 21ème siècle terrien. Il l'ouvrit et découvrit des photographies terrifiantes de la seconde guerre mondiale. Il poursuivit sa lecture en diagonale et se reporta à la fin de l'ouvrage. Le bouquin n'avait pas oublié la transcription des croisades. Tout y était : la guerre en Irak, prémisses aux croisades de Georges W. Bush, dit Georges II le fou de Dieu. L'abandon de l'Arabie Saoudite par ses alliés américains, la guerre de Syrie, le combat des Palestiniens et des Juifs orchestré par ce démon, entraînant l'ensemble du monde arabe dans sa folie, l'escalade se poursuivant avec le gazage de trois millions d'Iraniens afin de leur " ôter l'envie d'agir ", dixit le dictateur américain. Et enfin, le manuel d'histoire relatait comment il avait vitrifié le désert saoudien à coups de bombes thermonucléaires, déclenchant les répliques russes et françaises, débouchant sur les contre-attaques américano-anglaises. Les quelques pages restantes avaient été écrites par des intellectuels protégés à l'intérieur de bunkers, les mois suivants le cataclysme et imprimées pour la postérité. Les auteurs n'avaient pas survécu plus de deux années dans leurs cages en béton. Seuls quelques spécimens gorgés de radiations, mutants survivant à l'holocauste, subsistaient à la surface terrestre, ravalés au rang de bêtes uniquement habitées par le désir de nuire et de se sustenter.

 

- Brûlez-moi ça ! Ordonna Zil. Tant que ces témoins de la folie passée existeront, les humains risqueront la contamination et l'anéantissement de leur humanité. Ils doivent ignorer… pour leur bien et pour leur survie.

 

De tous les peuples à soigner, ces Terriens étaient à la fois les plus délicats et les plus obstinés dans la bêtise. Valaient-ils la peine d'être sauvés ?

                          
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