La consultation  

Charton-Furer Yann

 

 

- Monsieur Petersen ? Le Docteur vous attend.

L'homme se tenait dans une petite salle aux murs blancs, couverts de tableaux de toute sortes. Au centre de la pièce, une table de salon recouverte de brochures et de magazines. Une demi-douzaine de chaises était disposée autour de cette table. Pourtant, il était seul dans la salle.

- Je vous suis.

La jeune demoiselle guida l'homme hors de la salle d'attente, et le fit pénétrer dans un petit bureau. Monsieur Petersen était un petit homme maigre et chauve. Habituellement, il portait un chapeau, mais les règles de bienséance voulaient qu'il l'ôtât. Il portait des vêtements longs et des gants noirs, malgré la chaleur, si bien que seul son visage blafard était visible, à part ses yeux, recouverts par de grandes lunettes noires.

Le bureau dans lequel il entra était une grande pièce avec une seule fenêtre donnant sur les bâtiments de la ville. Un rayon de soleil pénétrait par cet orifice pour aller se terminer sur le sol richement tapissé de la salle. Les murs étaient encombrés de diplômes, certificats, étagères et bibliothèques. Seul restait le centre de la pièce, occupé par un bureau et la chaise qui allait avec, ainsi qu'un fauteuil en face. Un vieillard grisonnant attendait, assis au bureau.

- Monsieur Petersen, je présume, entrez !

L'homme au visage blanc cligna des yeux, éblouis.

- La lumière du soleil vous dérange-t-elle ?

Il hocha la tête. La demoiselle appuya sur un bouton, faisant descendre les stores, et quitta la salle non sans avoir allumé la lumière centrale. La porte refermée, l'homme s'avança jusqu'au bureau. Avec l'ombre d'un sourire et une pointe d'ironie malicieuse, il déclara :

- Docteur, content de vous revoir.

Il avait une voix faible et frêle, presque grésillante, qui prenait ses échos au plus profond de sa gorge pour en ressortir comme écorchée.

- Moi aussi. Prenez donc place. Cela fait si longtemps. Vous sembliez pourtant ne plus avoir besoin de mes services...

- Mais je n'en avais plus besoin, Docteur. Vous m'avez totalement guéri. Grâce à vous ou à cause de vous, j'ai retrouvé une vie normale. Je vais tous les jours au travail, et le soir, je rentre chez moi, où mon épouse m'attend avec un bon repas. Lorsque j'ai des vacances, nous partons parfois à la plage, parfois à la montagne. Non, je n'ai plus eu de crises depuis votre traitement. Je vous l'ai dit, j'ai retrouvé une vie normale... Plutôt, j'avais retrouvé une vie normale...

- Ne me remerciez pas. C'est à vous que revient tout le mérite. Après tout, n'est ce pas vous qui avez osé me confier votre problème à l'époque ?

- Certes, mais sans votre témoignage, je serais toujours en prison...

- Vous ne représentiez plus un danger pour personne, il était normal que j'intervienne en votre faveur.

L'homme sembla songeur un moment.

- Oui... Probablement.

- Je vous sens troublé, et anxieux, monsieur Petersen. Qu'est ce qui vous amène ici ?

- Rien qui concerne mon lourd passé heureusement. Les crises sont oubliées.

- Mais alors ?

- Allons, docteur. Je sais que votre domaine concerne les maladies mentales, mais vous voyez bien néanmoins que physiquement, je ne suis plus ce que j'étais...

Le psychiatre hocha la tête.

- J'ai un cancer, docteur. En phase terminale. Je suis au bout du rouleau. Les médecins me donnent quelques semaines tout au plus.

La manière dont l'homme annonça la nouvelle avait quelque chose de choquant. Il l'avait dit comme s'il s'agissait de quelqu'un d'autre, comme si cela lui était égal. Quoiqu'il était difficile de se faire une opinion sans voir son regard voilé par de profondes lunettes noires.

- Je suis désolé, monsieur Petersen, vraiment, je...

- Ne le soyez pas, docteur !

Il avait presque crié. Il soupira et répéta plus faiblement.

- Ne le soyez pas. Toute chose a un prix, et j'ai payé ce prix en toute connaissance de cause.

- Que voulez-vous dire ?

- Mon destin était de finir ma vie en prison. Il me l'a dit. Il m'a laissé le choix. Vivre quelques années au soleil et mourir ainsi, ou vivre toute une vie en prison. J'ai choisi la première solution.

- Qui ça, monsieur Petersen ?

L'homme ricana, un rire sombre et grave, cynique.

- Ne prenez pas ce ton sérieux, cher ami ! Je sais très bien que vous ne me croyez pas ! De même lorsque, il y a quelques temps de cela, je prétendais voir un oeil devant moi qui me dictait mes actes horribles ! Pour vous, tout était dans la tête !

Le docteur en question sursauta et fronça les sourcils.

- Je croyais cette affaire réglée...

- Mais elle l'est, docteur. Depuis votre intervention, je vis hors de prison, et l'oeil n'est plus revenu me hanter...

- Laissez moi deviner, il est revenu. Et c'est pour le faire disparaître à nouveau, avant que vous ne fassiez de mal à quelqu'un, que vous êtes là ?

A sa grande surprise, l'homme éclata d'un rire dément, avant d'être stoppé par une forte quinte de toux qui l'obligea à se plier en deux. Lorsqu'il se redressa, un peu de sang coulait de sa bouche, qu'il essuya discrètement avec un mouchoir.

- Voulez-vous un verre d'eau ?

- Voyons, docteur, faire du mal à quelqu'un. J'en serais bien incapable à présent, dans mon état. A peine si j'arrive à marcher sans cannes... Les meurtres, c'était à l'époque de l'autre monsieur Petersen ! Cet autre homme qui n'est pas moi, cet homme que vous avez éliminé.

- Certes, mais c'est pour vous faire apparaître.

- Je ne le nie pas, docteur, mais l'homme que j'étais a disparu avec votre intervention. Et l'homme que j'étais le servait Lui... A présent, Il est revenu, car Il n'aime pas l'homme que je suis devenu. Comprenez-vous ! Il est là ! Il me regarde, Il vous regarde ! Car il sait !

L'homme s'était levé et gesticulait en tous sens. Le docteur, croyant à une crise de démence, posa une main sur son téléphone, prêt à appeler des renforts en cas de besoin, mais son patient se calma instantanément.

- Désolé, docteur, mais comprenez que c'est difficile à supporter...

- La mort n'est jamais facile à accepter, monsieur Petersen, et, croyez-en mon expérience, je suis persuadé que...

- La mort, docteur, je l'accepte. Je vous l'ai dit, j'avais le choix. Quant à votre expérience, je doute qu'elle vous serve à quelque chose.

- Que voulez-vous dire ?

- Si je suis là, c'est pour vous, pas pour moi. Pour moi, croyez-le bien, il est trop tard.

- Expliquez-vous.

- Depuis quelque temps, je sens qu'il ne me quitte pas. Il est là, derrière, devant, de tous côtés, il attend. Je sais que la fin est proche, et qu'Il attend cette fin avec impatience. Pourtant, afin que la boucle soit bouclée, il Lui reste une chose à faire.

- Parlez-vous toujours de cet oeil ?

- Je parle de Lui... Et c'est Son oeil que je vois. Ou plutôt, à présent, c'est pas son oeil que je vois... Et par son oeil, je vous vois mort.

- Monsieur Petersen ! C'est moi qui vous ai tiré de prison...

A présent, le psychiatre avait la main sur le téléphone, alarmé par cette dernière déclaration. L'homme sourit de son sourire cynique.

- Je vous l'ai dit, je suis incapable de faire du mal à qui que ce soit à présent. L'homme que j'étais n'est plus ce qu'il était...

- Et pourtant vous me menacez !

- Non, docteur, vous vous méprenez. Je vous dis qu'en ce moment même il vous regarde, et que c'est par son regard que je vois. Il vous regarde comme un mort, je viens simplement vous avertir, et tenter de vous expliquer. Car c'est parce qu'Il vous en veut d'avoir détruit celui que j'étais qu'Il vous voit mort...

- Cessez cela, Petersen ! Cet oeil n'existe que dans votre imagination ! Il n'est pas réel !

- Pas réel, dites-vous ? Dites-moi, docteur, vous portez bien une chemise blanche avec une cravate noire ? Vos lunettes sont strictement carrées et trop lourdes pour vous, si bien que vous êtes obligé de les replacer régulièrement sur votre nez. Est-ce juste ?

- Et alors ?

- Et alors ? Dès que je ne fais plus attention, je vois votre visage se tordre pour exprimer une frayeur hors du commun. Je vois vos lunettes se briser, votre chemise se déchirer pour laisser entrevoir une chair rouge de sang, je vois votre bouche s'agrandir en une grimace de terreur sans limite. C'est dans ma tête, dites-vous ? Ce n'est que ma vision déformée des choses ? Peut-être la vision est-elle déformée, mais ce n'est pas la mienne.

- Mais encore ? Vous dites que vous ne pourrez me faire de mal, mais vous déclarez que vous me voyez mort.

- Je ne vous vois pas mort, docteur ! Il vous voit mort ! Je ne vois pas ! Je ne vois rien !

Cette fois-ci, il avait crié et s'était levé. Le docteur en question fit son possible pour rester calme.

- Allons, monsieur Petersen, asseyez-vous. Vous dites que vous ne voyez rien ? Et pourquoi ne verriez-vous rien ?

L'homme s'assit, souffla bruyamment, toussotant de temps en temps. S'étant repris, il ricana durement.

- Ah ! Cher docteur. Je sens votre scepticisme. Et pourtant, croyez-moi, je ne vois rien ! Son oeil voit, mais je suis aveugle. C'est par ses yeux que je vois, et c'est par lui que mon âme, au-delà de la mort, survivra. Car c'est grâce à lui que j'étais l'homme que vous avez détruit. Sa volonté est plus forte que vos traitements, car elle émane d'au-delà de la vie.

Soudain, le psychiatre décida de changer de tactique.

- Décrivez-moi cet oeil, monsieur Petersen.

- Ah... Il est immense. C'est un lac, c'est une mer, et sa pupille est un puits sans fin, un puits qui s'enfonce profondément dans les entrailles de la terre, plus profondément que le plus profond des gouffres. Il descend, descend, jusqu'aux entrailles du monde, au centre de notre planète, où tout n'est que magma et pierre de feu. Car c'est là qu'Il est, qu'Il vit. C'est là que son corps matériel respire des torrents de feu. Ce feu le fait vivre, mais ce feu est également une prison pour lui. Il est piégé du temps avec ses compagnons. Enfermé depuis l'éternité, incapable de sortir dans une atmosphère qui le tuerait. Incapable de rejoindre l'étincelle originelle qui signa la création du monde et sa séparation avec le canal d'énergie d'où il vient ! Alors il est enfermé, et dort avec les autres, il attend son heure, et ses rêves prennent forme dans la réalité. Son oeil est rêve, mais son oeil est réel, car ses rêves sont réels... Et son rêve, à présent, est votre mort...

- En ce cas, comment savez-vous tout cela ?

- Je l'ignore. Peut-être car Il se doutait que la mort pourrait être un trop grand choc pour mon âme ? Alors il m'a laissé voir par son oeil, remplaçant mes propres yeux... De toute manière, qu'est ce que cela changerait, que je sache ou non pourquoi ? Je suis l'un de ses élus, depuis ma naissance, je n'y peux rien, vous n'y pouvez rien.

- Monsieur Petersen, regardez-moi ! Cela n'est pas réel. Tout n'existe que dans votre imagination !

- Vous regardez ? Mais avec quels yeux, docteur ? Les miens ont péri dans la maladie qui m'emporte lentement.

Disant cela, il retira, pour la première fois de l'entretien, ses lunettes. Le docteur, voyant cela, eut un mouvement de recul. La surface de ses yeux était lisse, uniformément blanche. Voyant cela, l'homme ricana de plus belle.

- Pourquoi croyiez vous que je porte ces lunettes, docteur ? Pour faire joli ? Non, car je suis aveugle, et depuis quelques semaines. Il me laisse voir, et je suis venu vous avertir, docteur. Quittez ce métier ingrat et profitez de vos dernières heures de vie. Il n'y aura pour vous aucune rédemption possible... Je pense que nous nous sommes tout dit à présent, docteur. Au revoir. Non, excusez-moi. Adieu, docteur. L'un de nous survivra à la mort. Je suis désolé. Adieu encore...

L'homme se leva et marcha péniblement jusqu'à la porte.

- Monsieur Petersen ! Vous avez besoin d'aide ! Ne laissez pas votre passé refaire surface ! Je sais ce que vous croyez être vrai ! Tout est comme avant, tout !

- Non ! Cela suffit ! Rien n'est comme avant ! Je vais mourir ! Comprenez-vous ! Il a beau être là, la mort me fait peur ! Et vous mourrez aussi ! Je suis revenu une dernière fois car l'homme que je suis devenu désire vous remercier et vous avertir, et car l'homme que j'étais désire se repaître de votre peur ! Ne comprenez-vous pas !

Il ouvrit la porte sans hésiter sur la position de la poignée et sortit sans la refermer...

Dès qu'il fut partit, le docteur se passa une main tremblante dans sa chevelure grisonnante et décrocha le téléphone.

- Oui ? Irma. Ne laissez pas sortir monsieur Petersen.

Il fronça les sourcils.

- Comment cela déjà sorti ? Mais il vient de partir d'ici... Je ne comprends pas... Bon, laissez, merci, je m'en occupe !

Lâchant l'appareil, il se rua hors de son bureau. Dévalant les escaliers quatre à quatre, il se retrouva bientôt au bas de l'immeuble. Essoufflé, il regarda dehors. Il n'eut aucun mal à repérer la silhouette qui s'éloignait de l'immeuble, voûtée, un large béret sur un crâne chauve, s'arrêtant régulièrement pour tousser.

Sans hésiter, il se rua dehors dans la rue.

- Monsieur Petersen ! J'avertirai la police ! Vous êtes un fou ! Jamais vous n'auriez dû sortir de prison ! Oser venir me menacer chez moi, dans mon propre cabinet de consultation !

  

Quelques minutes plus tard, des passants racontaient ce qui s'était passé à la police. Un éminent psychiatre était sorti du bâtiment où il faisait ses consultations en hurlant comme un dément le nom d'un certain Petersen, qui, après vérification, était à l'hôpital pour y finir ses jours, et n'aurait jamais eu la force de le quitter... Le pauvre docteur n'avait pas vu la voiture arriver.

Sa mort avait été rapide. Tous les témoins s'étaient précipités vers l'accident, mais c'était trop tard. Seul un homme ne s'était pas avancé.

Il était resté à l'écart. Sa peau était blafarde, il portait des gants et des lunettes noires, et un béret sur la tête. Il avait commencé à ricaner, puis s'était éloigné dans une ruelle sombre.

Quant au chauffeur de la voiture, il a déclaré avoir soudainement vu un oeil apparaître dans son pare-brise, puis qu'il s'était retrouvé dans sa voiture face à cet homme hurlant sur la rue. Il avait été trop tard pour freiner...

 

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