Cyril Jorais
Benjamin se réveilla vers dix heures. Comme chaque jour, il se promit de faire mieux le lendemain, de se lever avec sa femme pour petit déjeuner avec elle et accompagner d'un sourire son départ pour le travail. Il fit ses dix génuflexions réglementaires puis l'odeur du café qu'avait préparé Dodine l'attira dans la cuisine. Il n'y en avait plus mais Ben n'eut pas le courage d'en refaire. Il s'accouda à l'évier et avala quelques céréales en pensant à des croissants, à des tartines beurrées et à un grand verre de jus d'orange. Ben jeta un œil à la fenêtre : il lui sembla apercevoir, là, dissimulées par les rideaux, quelques centaines d'hommes ridicules, en caleçon et pantoufles, la bouche pleine, qui tous se demandaient s'il valait mieux aller aux toilettes maintenant ou se raser d'abord.
A dix heures et quart, Benjamin feuilletait un magazine féminin dans le seul endroit où il pouvait le faire sans sombrer dans la honte. Ben sauta le courrier des lectrices, la rubrique mode, le dossier maquillage pour se caler dans le fauteuil du docteur Ruth qui parlait de la peur d'être pénétrée, de la frigidité, ou des fantasmes avec un art consommé. Ben appréciait cette rubrique. Depuis le numéro du mois de juin, il apprenait des choses dont il ne parlait pas avec sa femme. A vrai dire, Benjamin n'avait JAMAIS parlé de quoi que ce soit avec sa femme sur le sujet. Ni elle ni lui n'avaient osé, ou pris simplement la peine, le temps de l'évoquer. Ben le regrettait maintenant et si Dodine et lui avaient encore eu des relations sexuelles, sans doute eurent-ils bien profité des enseignements du Docteur Ruth.
A dix heures vingt, Ben y était encore. Il déroula quelques feuilles de papier puis, bizarrement, se demanda pourquoi on ne montrait pas "ça" dans les films. De fait, Ben trouva suspect tous ces gens qui au cinéma n'allaient jamais chier et se garaient toujours très facilement.
Benjamin passa sous la douche, se rasa, s'habilla pour sortir mais il ne sortit pas. Il s'installa face à son ordinateur, brancha son modem, se connecta à Internet et releva sa boite aux lettres électronique : il y avait encore un message de Davis. Davis passait beaucoup de temps à narguer Benjamin et Benjamin passait beaucoup de temps à haïr Davis.
« Laisse tomber les presse-citron, mon vieux, essaye plutôt cela... Ton dévoué Davis. » Suivaient trois photos où l'on pouvait voir Davis en maillot de bain s'ébrouant sur une plage à cocotiers, Davis dans une piscine émeraude, entouré d'ébouriffantes Naïades et, enfin, Davis à la pèche au gros sur un énorme bateau.
Benjamin fit une nouvelle série de génuflexions. Cela l'aidait à se détendre, à faire tomber la pression. Bon Dieu, cet enfoiré de Davis avait une chance insolente. C'était le numéro un sur la place. Le caïd. Champion du monde. "Pour le moment", songea Ben. Il savait que cela ne durerait pas, que la chance est une putain volage. Il le savait, parce que lui aussi, il avait été séduit et abandonné, sur un coup de dé, l'espace d'une seconde : elle avait été toute à lui et puis elle l'avait lâchée. Sans raison. Cinq ans auparavant, le caïd, c'était lui. Une réussite insolente : il glissait deux coupons dans deux misérables enveloppes, les cachetaient, les postaient et cinq semaines plus tard, Ben s'envolait pour Cuba. Il avait ainsi gagné plus de voitures qu'il n'avait pu en user, fait des voyages un peu partout et distribué au moins une dizaine de magnétoscopes, de chaîne hi-fi, salon, chambre à coucher. Tout lui réussissait et quand il gagnait, Ben gagnait gros : le premier prix souvent, sans se forcer, des concours organisés par des marques de pâtes, de lessive, de pizza... Il n'avait juste qu'à se baisser pour ramasser. Ben grattait et c'était banco. Ben était le caïd. Ben était le numéro uno.
Benjamin se gratta pensivement le menton. Il s'agissait là d'une gloire oubliée, de vieilles photos où, bronzé, le ventre plat sur une plage dont il a oublié le nom, Ben ignorait encore qu'un jour, il devrait se contenter d'un presse-citron et d'une entrée à Disneyland.
Benjamin se rappelait très bien sa première rencontre avec Davis, lors d'un congrès de concouristes dans le Lubéron. Il était encore au sommet et Davis, un débutant. Un débutant qui promettait, roulait dans son premier coup d'éclat, la porche 944 d’un concours qui avait échappé à Ben. Comment d'ailleurs avait-elle pu lui échapper ? Benjamin se l'était demandé en serrant la main molle du jeune disciple, en croisant son regard inexpressif barré par des lunettes anglaises. Comment ce type avait-il pu être meilleur que lui, le battre sur son terrain, sinon par hasard, un hasard bref et sans suite ?
C'est ce que s'était dit Benjamin lors de cette réunion. Une manière de se convaincre et là fut sa première erreur : celle de ne pas voir poindre la relève.
On sonna à l'entrée. Une seule fois, c'était le facteur. Ben se dirigea vers l'entrée. Ce matin, le butin était maigre, mais pas plus que d'habitude, dans la moyenne : une compilation "gold" de Dalida, deux entrées pour le zoo de Toiry et un bon d'achat de deux cents francs valable dans les stations essence de la marque organisatrice. S'il avait remporté le premier prix de ces trois concours, Ben aurait gagné une monospace, une année de cinéma et deux lingots d'or. Il soupira en imaginant Davis au volant de son nouveau joujou, les poches pleines du précieux métal. Quel était le secret de Davis, comment faisait-il pour être numéro un depuis si longtemps, sans jamais faiblir, en ne laissant aux autres que des miettes ? Peut-être travaillait-il plus que Ben, de façon plus efficace, en appliquant des techniques nouvelles, des idées nouvelles. Comment savoir ? Benjamin contempla les quelque six cents enveloppes qu'il lui restait à adresser d'ici à ce soir, puis à timbrer, et pour quoi, pour gagner quoi, un presse purée ? Non, un tour du monde, valeur deux cent cinquante mille francs mais Ben ne rêvait plus : il se dit que le micro-onde, neuvième prix, serait le bienvenu. Le leur commençait à fatiguer.
Il s'installa à sa table, prêt au travail, alluma la radio pour se distraire de cette corvée monotone, et humecta ses lèvres en vrai professionnel. Pour se donner un peu de courage, après la légère mais attendue déception du courrier du matin, Ben se dit que les gros colis n'arrivaient pas par la poste mais par transporteur. Qui sait, peut-être la Sernam lui ferait-elle un ravissant cadeau avant midi ?
Avant midi, onze heures dix précisément, à la deux cent trente deuxième enveloppe affranchie, on sonna de nouveau. Ben eut un bref instant le sourire de celui qui n'y croit pas mais veut y croire tout de même. Il imagina avec envie un gros paquet. Cela faisait tellement longtemps qu'il n'avait pas plié les jambes en portant un colis trop lourd. Ben se leva ; il salivait : il était de retour, oui, et plus fort que jamais. Davis n'avait qu'à bien se tenir.
« Monsieur Benjamin Crumps, sans doute ? »
L'homme sur le pallier était grand et élégant. Il ressemblait à un anglais de la City qu'émoustille une érection boursière. Ben acquiesça et tenta de voir le colis. Il n'y en avait pas ou bien le livreur l'avait laissé dans son trente huit tonnes. Benjamin réfléchit une seconde ; l'homme n'avait pas l'air de conduire des volvos. Ben l'invita à entrer, qu'il ne fasse pas attention surtout, ménage pas fait, gros désordre, pointe de gène mais l'homme sourit, l'homme avait l'habitude, l'homme demanda à Ben de ne pas s'inquiéter.
L'homme s'appelait Pierre Goux. Il était dépêché par les camemberts «Petits-Gens » pour remettre à Benjamin le second prix du concours organisé il y a plusieurs mois déjà par le fromager industriel.
« Il doit s'agir d'une erreur, s'étonna Ben, je n'ai pas fait ce concours. En tout cas, je ne m'en souviens pas. »
Pierre Goux lui montra les papiers attestant de sa participation et de sa réussite ; il ne pouvait y avoir aucun doute, Ben devait s'en convaincre.
« Après tout, admit-il, j'en fais tellement ! C'est possible. Pourquoi pas, oui, pourquoi pas. »
Maintenant, il était presque tout à fait sûr d'y avoir participé, oui, le deuxième prix, ça ne devait pas être mal un deuxième prix, électroménager, tourisme, hi-fi ? Oui, Ben l'avait fait ce concours et voilà : il renaissait !
« J'ai gagné quoi ?
- C'est à dire, expliqua posément l’émissaire, c'est un prix un peu particulier. Les camemberts «Petit-Gens » tenaient à sortir des sentiers battus et ma foi... »
Goux tergiversait et Ben s'impatientait. Il se dit que ça devait être un baptême de montgolfière au-dessus des usines de pâte molle pasteurisée. Il commença à déprimer.
« Monsieur Crumps, les camemberts « Petit-Gens » sont heureux de vous remettre le second prix de leur concours "saveur du terroir" : la possibilité de faire rosser la personne de votre choix, à l'exclusion de celles mentionnées dans l'article quatre du règlement… »
Ben se dit qu'il aurait dû s'y attendre, que Davis était du genre à lui faire ce genre de plaisanteries douteuses. D'un coup, il se sentit très abattu, songea à renvoyer le complice.
« Ce n'est pas une blague, je vous assure ; tous ces documents sont officiels et les prouvent. Vous indiquez une personne de votre choix et nous nous occupons de lui administrer, sous trois semaines, une correction. Seront garantis votre anonymat, un séjour à l’hôpital pour la victime d'un minimum de sept nuitées, ne pouvant excéder deux semaines avec possibilités de coma sous réserve. Bien sûr, je répète que juridiquement, vous ne risquez rien. »
Ben ne voulait pas y croire tout à fait mais cela lui plaisait de s'y laisser prendre. Que risquait-il ? Après tout, On ne lui demandait pas d'argent.
« Bon, en admettant que je vous crois, qu'est-ce qui me prouve que je n'aurai pas d'histoires et que vous ferez bien ce que vous dites ?
- Nous garantissons votre anonymat, je vous le répète et pour ce qui est du résultat, il vous sera envoyé une K7 VHS de l'agression, un double du rapport médical et quelques photos de la victime. Sans oublier, un diplôme et cinq kilos de camembert petit-gens. »
Benjamin proposa l'apéritif à l'émissaire. C'était sa façon à lui de dire qu'il était convaincu par l'histoire malgré son côté absurde et qu'autour d'un verre, de quelques bretzels, il prendrait le temps de réfléchir à son prix et à sa victime.
On parla football. Monsieur Goux nourrissait une passion dévorante pour le ballon rond, y consacrait l'essentiel de ses ressources, et troquait souvent son costume élimé pour le maillot des panzers graniti, un club étranger assez obscur de deuxième division qu'il supportait volontiers au stade.
Benjamin, lui, détestait le football mais, sachant le sujet fédérateur, il l'avait abordé de sa propre initiative. Ben se contentait de hocher la tête par moments et d'évoquer quelques stars connues qui, aux yeux de monsieur Goux, ne valaient pas une rotule de Brutus Babar, l'attaquant vedette et quadragénaire des « Panzer ». Ben se resservit un porto, piocha quelques cacahuètes, et fit défiler mentalement le nom des candidats à la raclé.
Il en avait plein les poches; ça débordait de partout et ça tombait sur la table, à pic, pour gommer la rancune comme on essuie une tache. Dès lors, Ben n'avait que l'embarras du choix dans ce débarras de mauvaises têtes, entre le boucher de la rue Bouck, méchant crétin, entre Pierre, Paul, Jacques, les amants supposés de sa femme, et tous les autres, les voisins acariâtres, l'inspecteur des impôts. Comment choisir ?
Monsieur Goux expliqua que les panzer étaient en passe de se qualifier pour le tour préliminaire de la coupe de vainqueurs de coupe des régions du Nord. Une première, s'exclama-t-il, ne songeant plus désormais qu'à convertir Ben à la vie de "supporter"
Benjamin hocha la tête, s'extasia ce qu'il fallait sur la performance et fila sur ses rails. Il continuait de voir défiler les noms, les visages, tous salement amochés, déboussolés sur un lit d'infortune, purgeant leur misère dans une chambre d'hôpital sordide. A chaque fois, Ben comptait les fractures, répertoriait les séquelles, et peuplait son univers de pauvres hères claudiquant, hier si arrogants, aujourd'hui terrassés par la justice du camembert.
Benjamin sourit au spectacle qu'il s'offrait pendant que monsieur Goux évoquait le recrutement des panzer pour la saison prochaine. Ben reprit sa comptabilité.
Tout ceci, bien sûr, n'était qu'une pure formalité, une façon de s'assurer simplement qu'aucun ne méritait la place occupée par le vainqueur toutes catégories, le numéro uno, le seul qui pouvait avoir combiné une si triste plaisanterie.
« Davis Riou
- Pardon ?
- J'ai choisi mon prix, celui qui doit recevoir la raclée, il s'appelle Davis Riou.
- Ha bon. »
Monsieur Goux était tout rouge et paraissait un peu contrarié. La réalité lui avait remis dare dare son costume trois pièces sur le dos, au plus mauvais moment, alors qu'il s’apprêtait à parler du trophée de champion conquis de haute lutte par son équipe en 1922.
« Ma foi, s'il n'est pas dans la liste décrite à l'article quatre du règlement... »
Ben consulta cette liste, secoua la tête en souriant.
« Non, il n'est pas dessus. Je vous donne son adresse. Il n'est pas facile à trouver : il est souvent en voyage. »
Monsieur Goux rassura Ben : ils le trouveraient et d'ici à trois mois, Benjamin toucherait son prix.
A la fin, on se donna une solide poignée de main qui, sans aucun doute, scellait le début d'une belle amitié. Ben raccompagna Monsieur Goux, souhaita bonne chance au panzer graniti -"Je vous enverrai une écharpe", lança Monsieur Goux puis il disparut dans l'ascenseur.
Benjamin laissa tomber le travail pour la journée. Cette histoire l'avait mis en joie. Affalé sur le canapé, il termina le bol de cacahuètes, un sourire benêt épinglé au visage.
« A ta santé, Davis ! »
Benjamin trinqua, vida la bouteille de porto. il s'endormit, un sommeil agité, plein de béquilles, de plâtres et de petits anges ventrus. A son réveil, l'après-midi était déjà bien entamée. Dodine n'allait pas tarder à rentrer. Benjamin passa dans la salle de bain, ravala la façade, répéta :
« Dodine, nous avons gagné ce soir. »
Une foule en délire, chauffée à blanc, scandait son nom. Numéro uno. Champion du monde. Au centre de l’arène, Benjamin brandissait sa ceinture. Au son de "i'll survive", le public explosa.
« J'ai gagné le second prix du concours petitgens, Dodine ! »
Dodine fondit en larmes, se précipita dans les bras de Benjamin.
« Je suis tellement heureuse, mon chéri. Pour toi, pour nous. Oh, mon amour ! »
Eric Clapton commença à jouer. Une centaine de briquets s'alluma. La poursuite balaya la salle et se fixa sur Benjamin et Dodine qui échangeaient un long, un vrai, un beau baiser de cinéma.
« Arrête tes films, tu veux, viens plutôt m'aider : il reste trois sacs de courses dans la voiture.
- Mais j'ai gagné Dodine, c'est vrai, je te jure, il y a un homme qui...
- Ah oui, c'est bien. je suis contente. Au fait, ce soir on mange des poireaux. Je sais, tu n’aimes pas ça mais j'en avais envie. Alors poireaux vinaigrette ce soir. »
Benjamin se ravisa : ce n’était peut-être pas une bonne idée d'en parler à Dodine. Il lui dirait: « Je vais faire taper Davis » et elle lui répondrait: « Tu n'as pas les couilles de le faire toi-même, Ben ? »
Non, il ne fallait rien lui dire. Faire comme de rien, alors bonne journée? Bouche cousue, bien travaillé ?
Après ça, Davis aurait du mal à s'en remettre. Avec de la chance, il ne s'en remettrait peut-être même pas. Exit Davis, Benjamin redeviendrait le premier. La chance commençait à tourner, et bientôt, Ben le sentait, Dodine serait reconquise.
Elle rentra vers dix-huit heures, fourbue et silencieuse. Elle déposa les poireaux sur la table de la cuisine. Sans un mot, à peine un regard, mauvais, qui voulait dire: « Tiens, juste pour t'emmerder. »
Ben avait désormais un moral inoxydable, au moins jusqu'au lendemain et ce petit coup bas le fit sourire. Il parla dans le vide un bon quart d'heure et continua comme s'il ne remarquait pas que sa femme l'écoutait et lui répondait à peine. On prépara le dîner, on mangea les poireaux dans le silence habituel. Ben mangea le blanc, laissa le reste.
« C'est tout ce qu'il y a ?
- C'est tout, répondit Dodine. Je n'ai pas très faim, ce soir. »
En résumé, si Benjamin voulait manger autre chose, il fallait qu'il lève ses grosses fesses et empoigne les instruments de cuisine. Benjamin soupira. Le moral commençait à rouiller. Il plongea un morceau de pain dans la sauce vinaigrette.
On parla des factures à régler, on leva la table, on se demanda ce qu'il y avait à la télévision ce soir, on fit la vaisselle, on ne s'engueula presque pas.
Désormais, Dodine était fatiguée. Elle avait eu la force de se plaindre mais depuis qu'elle avait dû reprendre son travail, Dodine y consacrait toute son énergie. Elle parlait simplement des factures, régulièrement, comme on met le nez d'un chien dans sa pisse. Histoire de faire comprendre à Benjamin qu’elle les nourrissait, qu'elle le nourrissait, huit heures par jour derrière une caisse, son nez à elle dans la mauvaise humeur des clients pendant qu'il lui gagnait des presse- purée à domicile.
Quand Benjamin avait proposé de se consacrer à plein temps aux jeux, Dodine avait eu la faiblesse d'accepter. C'était l’époque où Ben gagnait tout ce qu'il voulait, comment lui refuser de vouloir gagner plus? Benjamin avait expliqué qu'il ne pouvait concilier plus longtemps les jeux et son poste d’inspecteur à la D.G.C.C.R.F. Il fallait choisir. Il avait expliqué à Dodine que c'était quand même beaucoup de travail, qu'il fallait se donner à fond et Dodine, hélas, avait fini par accepter.
Elle ignorait qu'un peu plus tard, elle allait devoir prendre un travail sous peine de banqueroute, couper peu à peu les pont avec les amis pour ne pas leur avouer que son mari gagnait des presse purées. Que leur couple battrait des deux ailes, qu'ils ne feraient plus l'amour et qu'ainsi, au moins , ils n'auraient pas d'enfant à se déchirer au moment du divorce.
Après la vaisselle, Dodine alla se coucher, elle se levait à cinq heures, et Ben s'assoupit devant la télévision. Vers minuit, il ouvrit un œil, bailla, alla se coucher à son tour. C'était la fin d'une journée à peine moins ordinaire.
Il ne se passa rien pendant quinze jours. Rien de notable. Ben continua à adresser des enveloppes et à recevoir, par la poste des lots misérables pour la plupart qu'il cachait à sa femme. Il avait honte. Dodine ne croyait plus en lui, c'était évident et bientôt, lui-même n'y croirait plus. Il traînerait à la maison comme une cloche toute la journée et le soir, Dodine divorcerait.
Le seizième jour, Benjamin rêvassait devant un tas d'enveloppes. Il caressait du bout des yeux un voyage aux Bermudes, quinze jours de rêve se découpaient sur l'étiquette d'un pot de cornichons. Ben avait le moral à fond de cales. La veille au soir, il avait entrepris de faire l'amour à Dodine. Une idée saugrenue qui l'avait saisi, comme ça, au coucher. Une question de chaleur : il avait senti la chaleur de sa femme, tournée de l'autre côté et Benjamin s'était blotti contre ses fesses, jusqu'à bander, la réveiller, et se faire engueuler.
Franchement, Benjamin ne savait pas ce qu'il lui avait pris. Il ne regrettait pas. C'était bon de pouvoir sentir sa femme contre soi, même une poignée de secondes. Il pensait encore à cette paire de fesses toute chaudes ; il pensait à une brioche, à une odeur de vanille sur une plage des Bermudes.
On sonna à l'entrée. Le rêve des cornichons se brisa d'un coup et Benjamin s'extirpa avec peine du fauteuil où il passait dorénavant le plus clair de son temps. Il ouvrit avec lassitude. Ben faisait de plus en plus de choses avec lassitude. Il s'avérait que la lassitude était l'une des choses qu'il réussissait le mieux. Se sentir las.
C'était Monsieur Goux mais Ben eut à peine le temps de le reconnaître, encore moins celui de le faire entrer, de lui offrir un verre. L'homme donna un violent coup dans la porte, pénétra dans l'entrée. Surpris, Benjamin recula et perdit l'équilibre une seconde. Une seconde pendant laquelle il se sentit en lévitation, cette seconde où la pièce qu'on a lancée ne sait pas encore sur quelle face elle va retomber. Ben étendit les bras, entreprit une sorte de danse improvisée qui, au final, lui garantirait de nouveau son équilibre. A l'instant où celui-ci revenait, Monsieur Goux le frappa violemment, à l'aide de ses deux mains réunies en un seul poing énorme, boule d'os qui traversa la mâchoire de Benjamin comme une fusée. Il bascula, ses mains cherchèrent à s'agripper, ne rencontrèrent que le sol où Benjamin se coucha, sonné, cloué au chaos, K.O.
Ben ne perdit pas connaissance. Il flottait, éparpillé, se rassemblait dans la douleur, les yeux fermés. Puis il ouvrit un œil, vit Monsieur Goux penché au-dessus de lui. Ben revenait, les questions commençaient à sortir de la pelote et à se ruer dans son crâne. Encore quelques instants et Ben pourrait parler, interroger. Pas le temps: il se prit une autre mandale d'une force équivalente à la première. Ben referma les yeux. La main de l'homme glissa sur le front de Benjamin, rencontra ses cheveux, les saisit puis tira. Le visage de Ben s’éleva à quelques centimètres du sol. Aller. Monsieur Goux repoussa la tête de Ben. Retour. Au moment d'atteindre le sol, celle-ci avait sans doute acquis une vitesse impressionnante. Le choc fut sévère. Il fit un petit bruit d'os cassé. Un filet de sang serpenta sur le lino. On n'entendait plus que le souffle court de monsieur Goux qui se releva, épongea son front avec un kleenex et le sentiment du devoir accompli.
Quelques minutes plus tard, deux hommes vinrent débarrasser le cadavre. Ils le mirent dans une housse puis un devant, l'autre derrière, descendirent l'escalier en sifflant comme deux déménageurs.
Monsieur Goux s'approcha de la fenêtre du salon, fit un signe aux occupants d'une limousine qui attendait en bas.
« Ne vous inquiétez pas, madame, il n'a rien senti. Promesse. »
Dodine se sentit soulagée. Elle esquissa un sourire pour remercier puis passa dans la salle de bains pour s'arranger un peu. Le photographe arriva. On décida de prendre Dodine, Monsieur Goux et le P.D.G. des camemberts ensemble. Monsieur Goux se tiendrait à l'arrière plan tandis que le P.D.G. serrerait la main de la jeune femme. On ne verrait que des sourires.
Le photographe procéda aux réglages de l'appareil. Le trio prit la pose. Le P.D.G. serra fort la main de Dodine puis se tourna vers l'objectif :
« Tout de même ! Quelle veine elle a, notre petite dame! On me dit que vous avez gagné les deux premiers prix, en faisant jouer votre mari : incroyable!
- Incroyable,oui, souffla monsieur Goux. »
Le photographe était prêt, le doigt sur le déclencheur, quand le P.D.G. interrompit la séance :
« Attendez, il y a quelque chose qui ne va pas !
- Quoi ? demanda le photographe
- Nous allions oublier le fromage! »
On disposa alors bien en vue cinq kilos de camembert au pieds de Dodine et on prit la photo, une bien belle photo, où tout le monde souriait.
©
2002
— Cyril Jorais –
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