Ariel
(Au pied de l’écran, avec
la date et l’heure. Pas de son, juste l’image, prise de l’hélicoptère des news,
toujours le premier sur les lieux).
Depuis ce matin, je
bataille avec l’argile. J’en tire des formes sans voix, ou que je n’entends pas.
Je les refonds aussitôt dans la masse. Je pétris des nuages muets.
J’en ai même arrosé la
glaise de cette pluie qui s’acharne à arroser toute tentative de sortie à l’air
libre. Rien, je n’ai que des doigts sans souffle ce matin. J’en gomme les
salissures dans la blouse. Et je la jette, rageusement, en sortant de l’atelier.
Que dit la météo… Autre
chose que du gris sur cette journée ?
Petit soleil trop
jaune, rangs serrés de gouttes, feuilleté d’incertitude ?
« No comment »,
en attendant l’heure du bulletin.
L’hélicoptère trace des
cercles de buse autour du récif. C’est une roche noire, aux parois d’une
verticalité sans pitié, où la mer envoie ses intimidations par paquets menaçants
pour l’insecte à quatre pattes qui en tenaille les prises.
Hasard qui guettait son
bateau, défi inconscient peut-être, naufrage consommé sûrement.
Le zoom aligne des
plans de microscope sur l’ascension de l’homme, d’une corniche à l’autre, un peu
plus haut, pour échapper à la vague suivante. Il semble que l’amplitude des
déferlantes suive une périodicité, dont il met à profit les creux à monter un
peu plus haut avant de s’arc-bouter à une entaille de roc pour ne pas lâcher
prise.
Je m’acharne avec lui.
Courage mon gars.
Je saisis mon cahier
d’esquisses. Je happe au passage l’image gelée d’un bras qui s’étire… ou l’appui
du corps sur le fléchissement du genou.
Et la main qui saisit
le brut de la paroi comme on cherche à nier le désespoir.
Plan bref sur le
visage. Lèvres serrées. Seuls les yeux parlent, résolus et pourtant résignés.
Ils paraissent dire : «… je ne sais pas non plus… de toute façon vous ne
comprendriez pas.»
Si profondément.
Les images ne
partageront pas le dénouement, banal sans doute. Mais j’en oublie la météo, la
pluie et le beau temps. Juste une rafale salée en mémoire, là, immédiate, autant
que lointaine.
J’affiche esquisse sur
esquisse au chevalet. J’attrape l’argile, modèle des élans de dos, des
reptations de bras, un visage hagard qui pressent la chute. Je délaisse vite.
Captive de cette main, qui saisit toutes les poignées, frappe tous les heurtoirs
d’un monde aux serrures bloquées.
Elle est là qui sèche
après des heures de lutte. En panne …
Elle a la profondeur,
elle a le mouvement. Il lui manque la conscience, l’intention, que je ne devine
toujours pas. La même que dans ses yeux. Je la tourne, la retourne maintenant.
Elle me défie, m’agresse de sa tempête. Fatiguée, je sens que dans la seconde
qui vient je vais la rejeter au sol pour son ultime vague. Le geste tout
primitif, celui qui casse, qui détruit. Pouvoir premier.
Ce mot suspend le
mouvement.
Sursis. Il y a encore à
chercher.
Images de peintures
murales, premières, appels de fonds de
terres, loin.
J’appose la main
d’argile à même le mur, dans ce que lui laisse d’appui la crispation des
tendons. L’aérosol sera ocre, la petite bille résonne à l’intérieur du métal. Ma
main droite ne bouge pas, et finalement, la silhouette apparaît nette, comme une
empreinte.
Est-ce bien ma propre
main dont l’à plat vient se poser dans l’exact contour de la couleur …
Pour y saisir quel
message ?
©
Folcheran, le 5 novembre 2002
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