Colbert, le chien   

Simone Blanc

 

             
Depuis quelques temps, Léonie considère son chien avec une attention particulière. Ce chien est malade. Et si ça se trouve, ces nouveaux médicaments ne serviront à rien et il faudra changer de vétérinaire… attendons encore un peu. Matin et soir le chien avale des comprimés. Des comprimés hors de prix. Voilà pourquoi Léonie coule un œil gris de ressentiment vers le tapis où dort l’animal. Colbert soulève alors une paupière rougie par l’âge puis soupire. Il somnole copieusement, dos rond, pattes repliées, ses fameuses pattes malades, toutes pelées.
Les premiers remèdes à base de vitamines et autres minéraux sont restés sans effet, Léonie tente donc un second traitement mais sans grande conviction. Le doute s’est infiltré. Léonie ne saurait dire pourquoi mais elle n’imagine pas de véritable guérison. Pourtant, l’état général du chien n’est pas altéré. Il trotte toujours d’un pas vif, il court, mange et digère sans problème ses aliments du troisième âge. Cependant, quelque chose a changé. Plus que de santé ou de maladie, il s’agit de correspondances. Emotions, fluides insaisissables faufilés de l’un à l’autre, parfois positifs, parfois négatifs, limpides ou visqueux. Inexprimables sympathies, antipathies caractérisées, troublantes empathies...
A force de vivre seul avec sa maîtresse vieillissante, Colbert s’est imbibé de son caractère, de ses habitudes et de ses rares émotions. Il lui renvoie parfois, à sa manière quelques informations sur elle-même. Le chien a souvent des problèmes de poils. Bons poils, mauvais poils ? Léonie l’a fait castré jeune, trop jeune, aussi son pelage est-il rare et son dos laineux. Laine superflue puisque l’appartement est bien chauffé. Malgré tout, à quelques poils près, elle a toujours été satisfaite de son chien. Il attire le regard. Vigoureux, il s’inspire du berger allemand pour la silhouette, du loup pour la couleur, et, pour le reste, mêle de multiples influences secrètes dans lesquelles, à coup sûr, Léonie a sa place.
Les jours passent mais les anomalies, ne s’atténuent pas, bien au contraire. Léonie considère donc son fidèle compagnon avec de moins en moins de bienveillance. Une méfiance légère, un soupçon, comme si la maladie – car forcément c’est une maladie – contenait un message destiné à Léonie en particulier. Or, elle n’a rien changé aux habitudes. Colbert prend ses repas à l’heure, sort à l’heure et marche sans rechigner aux côtés de sa maîtresse. Dissuasif, il aboie dès que Léonie s’inquiète. De temps à autre cependant, il lance vers celle qui l’accompagne à petits pas sur les graviers du chemin de halage qui longe le fleuve, des yeux de plus en plus distants et qui disent :
« Hein, celle- là, tu ne l’avais pas prévue ! » Ainsi a-t-il repris à quatorze ans déjà, alors qu’on ne s’y attendait plus, une indépendance insolente d’autant plus nette qu’il ne paraît en rien responsable des évènements. Comme un condamné par erreur, il promène ostensiblement un mal injustifié.
Il est devenu une sorte de malgré lui.
L’ombre s’est donc insinuée entre Léonie et son chien.
De plus, à l’évidence, le chien prend plaisir à l’auscultation chez le vétérinaire. Naturellement, on l’en félicite. Plus que coopérant, il étale alors sa peau glabre et, innocemment, s’étonne devant l’autorité :
« Hein, après tout, ça n’est pas sa faute à lui si… hein, alors, d’où ça vient ? Comment ça se fait ? »
Le phénomène est resté circonscrit pendant trois mois, limité à la partie
basse des pattes. Personne ne s’en est aperçu, surtout pas les passants distraits et peu enclins à s’attarder car Léonie décourage depuis longtemps les attentions de la plupart des voisins. Puis, malgré les médecines, le mal a pris de l’ampleur.
Au fur et à mesure que la pelade se développe, l’animal change d’aspect.
ll porte maintenant des socquettes de peau. Pourquoi ce dénuement ?
Quelque maladie nerveuse ? Léonie, attentive examine Colbert. Le bas des pattes est dénudé jusqu‘au jarret. Quand on passe la main à la lisière de cette peau pelée on sent un net repli. Les poils ne sont pas tombés,
c’est le pelage qui a rétréci. Une fois l’extrémité usée, la peau fourrée est remontée comme une manche trop petite, et en effet, on peut presque enfiler les doigts sous cette manche. Mais Léonie ne s’y aventure pas car l’animal, à ce geste, tourne la tête, soulève les babines et gronde. Le décollement est douloureux. Le rétrécissement ne fait aucun doute. Colbert garde sur le dos sa laine habituelle mais, en haut des jambes, comme un short, le pelage s’arrête sur des cuisses maigres et musclées encore. Alors, Léonie sort son chien très tôt le matin, et bien tard le soir. C’est l’automne, la nuit descend heureusement de bonne heure. Léonie vérifie parfois, la main sur le manchon de peau : mais non, ce n’est pas un rêve ! Et, elle s’interroge sans fin sur cet incroyable phénomène.
Même, elle en rêve ! Son chien, son chien Colbert, nourri, logé, choyé. Une horreur ! Son chien, pelé comme une orange, son bon chien, écorché, comme au sortir des pages médicales d’anatomie! Colbert s’avance vers elle, humble, fautif, frileux, un petit gilet de poils sur les épaules.
Il frissonne. La petite veste rétrécit, doucement se déchire, menace de disparaître tout à fait, enfin, se réduit à une casquette insolite.
Un instant, Léonie croit voir un des ces jeunes adolescents maigres et vêtus de cuir, crête de cheveux hérissés sur le crâne qui lui inspirent une stupeur effarouchée. Aussi s’éveille-t-elle, le regard fixe, rompu, encore vers l’au-delà du sommeil.
Elle laisse tournoyer en elle des mots inexorables, attirée par ce trou noir de lenteur où s’acharne une étrange paresse du sens. Peau, paillasson, nini peau de chien, peau de chagrin, peau d’âne, vêtus de peaux de bêtes, échevelés, livides… Léonie allume la petite lampe de chevet à l’abat-jour mauve. Péniblement, elle s’assoit ; mais non, rien. Le chien Colbert est couché dans l’ombre au pied du lit, auréolé d’une lueur innocente, un peu traître, vaguement surpris, toujours fidèle.
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