Corinne Jeanson
Cœur de l'Afrique noire.
Bière bouteille de pays. Chaleur et vent rafraîchissant. Solitude avec paysages
nouveaux en décor. Je suis au cœur de l'Afrique. Dans une ville basse avec toute
sa vie, ses musiques, ses bruits, ses vendeurs des rues, derrière leurs tables
de bois aux pieds cassés mais tenant bons car la verticale n'est pas une loi de
la nature. Les sorcières ont mangé mon âme. Dans la maison aux génies, je
cherche mamy wata. Je sais que je ne la trouverai pas ou bien elle se nomme
habitude. Je m'habitue.
Les Africaines rient fort dans les cafés. Un homme porte sur sa tête une machine
à coudre. Marque : Éléphant (les lettres sont effacées). Pour rythmer ses pas,
il joue avec une paire de ciseaux. Les ânes ont les pieds de devant attachés.
Les cochons sont noirs, les jarres renversées et les maisons de terre enfumées.
La meunière en sueur écrase le mil sur la large meule en pierre. On entend les
crissements du broyage. La farine de mil blanc tombe sur le sol de terre battue,
la terre rouge africaine. La cabaretière plonge les calebasses dans ses canaris
de bière. Les Africains sont emplis d'amour jamais perdu qui leur donne une
force tranquille. Cette force tient tout leur corps. Ils sont comme les arbres
plantés dans la savane qui étendent leurs branches lourdes, au-dessus des troncs
pleins, jamais écrasants. L'orage et le bruit du tonnerre emplissent l'espace et
le rendent moins menaçant. Sa présence -qu'elle soit divine ou naturelle- suffit
à estomper tous mes désarrois. Si je pleure sous la pluie battante, c'est parce
que je me libère enfin, comme le ciel, de la pesanteur des jours sans noms.
L'amour passé reste l'amour, bien qu'on n'ose plus tout à fait le nommer ainsi à
force d'usure. Quand le cœur doucement écoute les silences d'hier, tout autour
les colons aux jambes rudes s'assoient et fument, jusques aux cieux africains,
leur félicité commune. L'heure du thé, moment privilégié, s'accompagne de la
silhouette respectueuse du boy, habitué ici aux manières de l'aristocratie
servante. Dehors, les enfants jouent dans les détritus et les femmes aux seins
flasques se baignent dans le marigot boueux. Tout cela se déroule alors que toi,
dans le même temps, dans l’Europe blanche, tu souris à la jeune danseuse en
sueur. Sous le ciel africain, je songe à notre rencontre et à sa fin.