Sophie Roïk
C’était au début du mois de juin. Je me souviens. Il faisait chaud. Et je transpirais dans ma tenue de communiante, entortillée de blanc comme une momie égyptienne. Et pourtant, dans la petite église, c’était très joli, tous ces enfants qui marchaient en rang tenant leur bougie allumée sous la grande voûte.
Mon père m’accompagnait. Nous avions pris du retard. Juste après la messe, avant de nous en retourner chez nous, les avions ont rasé le village et jeté leurs sales bombes n’importe où. Des bombes sans foi ni loi. Anonymes. Sans cœur et sans raison.
Ils ont visé la gare, semble-t-il. Raté. Ce fut la maison d’à-côté.
Une jolie petite villa avec des rosiers. Un minuscule jardinet jouxtant la voie ferrée.
Les guerres, ça voyage de part en part… ça ne tue pas que les gares. C’est récurrent comme les cauchemars… Sans amour et sans patrie, ça tue le jour et la nuit.
Alors, terrorisés, nous avons couru chez nos amis proches, les Jadia… nous cacher…
Régulièrement, lorsque j’allais au catéchisme, c’était là que je faisais une petite halte pour retrouver mon amie Lucienne. Elle avait quatre frères et une sœur et demeurait à deux pas de l’église.
Et Ô Magie ! Ses deux frères aînés faisaient du cinéma. Enfin, ils projetaient des films !
La maison était tapissée de photos en noir et blanc, des films de cow-boys, de Charlot… La grande épopée des films muets.
Et moi, je rêvais devant ces images. Je regardais avec avidité ces films fantastiques.
L’alerte étant passée, nous sommes repartis chez nous. Il fallait faire cinq kilomètres à pied. Maman nous attendait avec un petit repas de cérémonie… Un bouillon… Une brioche… Un café qu’elle avait confectionné avec de l’orge grillé. Mes deux jeunes frères couraient autour de la table comme des petits furets. Nous nous sommes attablés, mais le cœur n’y était pas.
Le lendemain, nous avons appris que Monsieur et Madame TAIRY étaient morts ensevelis sous les décombres.
Line, Pierre, Anne, leurs enfants, en rentrant de l’église, se sont trouvés orphelins. Seuls. Sans personne. Ils avaient respectivement onze, huit et cinq ans.
Alors, Monsieur le Curé les a pris chez lui, dans son petit presbytère. On ne pouvait pas les laisser à la rue, ces enfants. Si jeunes, encore.
« En attendant que quelqu’un les adopte tous les trois », a-t-il dit, « lui, il les hébergerait ».
Il a formulé sa demande à tous les habitants du village et à ceux des paroisses environnantes… Puis, il a dit « On ne va tout de même pas les laisser aller à l’orphelinat ! Les séparer peut-être ? »…
Il a attendu et encore attendu.
Quel silence ! Mes amis ! Quel silence !
Alors, outre son devoir de prêtre, il s’est mis à défricher son jardin. A en ôter les cailloux. A supprimer certains massifs. Bref, à agrandir le petit potager… Avec sa soutane qui avait pris des tons cendrés à force d’être lavée…
Je le trouvais en nage, sarclant, bêchant, quand j’allais lui porter quelques œufs, des pigeonneaux, des légumes, à partager, de la part de maman.
Et la sœur du prêtre, qui l’assistait dans ses activités, s’est mise à cuisiner. A faire des confitures. Elle a détricoté des vieux pulls pour en faire des neufs. Taillé des tabliers dans ses vieilles blouses. Repoussé le mobilier pour ajouter trois lits.
Le jardin s’est mis à vibrer. Le pommier a épousé l’espalier pour mieux étaler ses fruits au soleil de juillet. Et le poirier, tout noueux, un peu torturé, a expansé ses branches pour sortir de l’ombre ses pendeloques rebondies.
L’automne fleurait bon la tarte aux pommes pour les goûters parcimonieux, certes, mais si délicieux. Et pour les longs jours d’hiver, une certaine clairière offrait en partage des jolis coings cueillis au premier gel. Ô Délicieuses marmelades sur le pain rassis !
Les petits ne disaient mot. Ils étaient bien, là, au chaud. La vieille église les couvait comme des oisillons dans une nichée.
Le matin, ils partaient à l’école ensemble tous les trois, se tenant par la main. Leurs tabliers luisaient de propreté. Ils étaient très sages. Ils apprenaient bien leurs leçons.
Ils avançaient là, en filigrane, en noir et blanc dans notre vie. Ils se faisaient tout petits.
Ils pensaient juste pourvu qu’il dure, ce temps. Qu’il ne se passe rien entre nous et nos parents. Adoptifs.
Juste un grand cœur qui battrait à l’unisson de l’amour.
L’amour d’un petit curé, en fait, un homme qui était devenu papa.
L’amour d’une femme qui s’était incarnée en mère.
Et bien, voilà, ils ont eu des enfants tout faits.
Et les cloches, émues, carillonnaient à toutes volées. L’église tanguait de joie sur la colline et les chrysanthèmes du vieux cimetière prenaient des tons d'aurore nouvelle.
Ah ! Qu’il est beau, et bon, mon orphelinat ! Et dans mon cœur à moi, cinq ombres dansent lentement en noir et blanc, en filigrane dans le temps. Comme un film de cow-boy, comme un film de Charlot. Dans un espace hors temps, ils chevauchent mes rêves évanescents.
Ô Mes amis d’enfance, dans ce territoire de pureté extrême, vous allez toujours de l’avant !
Et dans mon âme, mon cinéma muet, vous êtes auréolés de gloire et d’amour pour toujours.
© 2003
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