Mon coeur italien   

Antoine Kevisa

« La vengeance est plus douce que le miel » (Homère, l'Iliade)

 

Je fréquentais le night-club Giani's depuis un mois environ lorsqu'un incident scella mon amitié avec Giani, le maître des lieux. Un trio manifestement ivre menait grand tapage au bar. Celui qui semblait mener le groupe était un type de taille modeste, mince, le crâne rasé. Il gesticulait et parlait fort, au point de presque couvrir la musique et, en tout cas, de troubler les conversations des tablées voisines. Arrogant, il claquait des doigts en sifflant pour que le barman renouvelle leurs consommations. Sa compagne, une grande blonde plutôt jolie mais l'air très vulgaire, couverte de bijoux aussi faux que clinquants, portait une robe très courte et moulante qui faisait plus que suggérer des formes généreuses. Elle riait en émettant une sorte de stridulation ininterrompue, comme une sirène d'alarme que personne n'aurait su arrêter. Le troisième homme, un peu plus grand que son acolyte et surtout beaucoup plus massif, était moins exubérant et paraissait surveiller les alentours d'un œil mauvais.

Cette petite troupe n'inspirait guère de sentiments bienveillants, mais les billets jetés négligemment sur le comptoir devaient, aux yeux de Giani, compenser largement leur déficit de capital sympathie. Jusqu'au moment où, pour une raison inconnue si ce n'était celle de l'alcool, une dispute avait éclaté entre la femme et le petit nerveux. Celui-ci, à court d'injures, lui avait décoché un coup de poing en plein visage et commençait à la bourrer de coups de pieds alors qu'elle était tombée à terre. Steph, le barman, complètement affolé avait couru chercher du secours auprès du videur, Sami. A quelques mètres de l'action, je n'avais pas esquissé un geste, si ce n'est une légère rotation sur mon siège pour me permettre une vision panoramique des protagonistes et de la salle.

Lorsque Sami était arrivé en courant pour intervenir, il avait été stoppé net dans son élan par un direct à la tempe porté par le gorille du trio qui s'était décalé sur le côté. Sami s'était effondré d'un seul coup, tombant sur les genoux avant de s'étaler lourdement, sans connaissance. Son agresseur n'avait pas eu le temps de savourer sa victoire : Giani que j'avais vu se glisser furtivement derrière le costaud lui avait flanqué un coup de matraque sur l'arrière du crâne ; comme privé du support de ses jambes, il s'était affaissé avec une expectoration animale, K.O à son tour. L'hécatombe prenait des proportions intéressantes ! Le goujat violent, délaissant sa victime, s'était retourné pour faire face à Giani. Beaucoup plus jeune et rapide que le petit italien, il lui avait balancé un crochet qui l'avait atteint sur le côté du visage, lui faisant éclater une arcade sourcilière, avant de le plier en deux d'un uppercut au plexus. Malgré les fourmillements que je ressentais dans tout le corps et une certaine excitation malsaine qui montait, j'étais résolu à ne pas bouger. Mais la tournure des événements m'avait obligé à sortir de ma réserve. Giani, à quatre pattes, tentait de reprendre ses esprits. Je m'étais interposé entre lui et son adversaire, de toute évidence un boxeur comme son copain, à ce que j'avais pu en juger. La suite fut semblable aux nombreuses batailles livrées dans d'autres bars…Toute la technique du belliqueux n'avait pas pesé lourd et ne m'avait pas empêché de lui briser un bras. Je m'étais ainsi fait le plus fidèle des amis en la personne du très reconnaissant Giani.


 

Arrivé à Paris vingt-cinq ans plus tôt, Giani Mercuri, un italien courtaud et trapu, avait exercé le métier de pianiste de bar dans plusieurs établissements de Pigalle et tenté parallèlement de percer dans la chanson de variétés. Au milieu des années 70, il avait eu son heure de gloire. Le troisième des quatre 45 tours qu’il avait enregistrés avait caracolé en tête des hit-parades pendant sept semaines. Le tube de l’été 1976, "mon cœur italien", destinait alors le jeune Giani à occuper durablement une place de choix dans le jardin secret des midinettes et à servir de modèle à tous les apprentis tombeurs boutonneux. Puis la vague disco déferlant sur l’Europe avait balayé les vendeurs de guimauve. Giani aurait sans doute pu, comme d’autres aussi peu talentueux, s’adapter en changeant de registre de niaiseries. Mais un événement tragique ne lui avait laissé aucune possibilité d’envisager une stratégie nouvelle et de réorienter ses plans de carrière. Giani avait séduit la femme d’un célèbre animateur de télévision. L'épouse volage avait quitté mari et enfants pour suivre en tournée la vedette plus jeune qu’elle d’au moins quinze ans. Lassé au bout de quelques jours, Giani avait purement et simplement renvoyé sa conquête, en lui offrant un billet de train pour rentrer à Paris. Déception, retour brutal à la réalité, honte… La bourgeoise délaissée par son amant ne réintégra pas le domicile conjugal. Elle ne quitta même pas sa chambre d’hôtel où son cadavre fut trouvé le soir même de sa répudiation. Elle avait conclu à Toulouse cette médiocre et caricaturale "road story" en se tailladant les veines.

La presse toute entière se déchaîna alors contre Giani. Des magazines pour jeunes aux quotidiens généralistes, en passant bien évidemment par la presse à scandales, tous les journaux clouèrent au pilori la star ignominieuse. Ceux-là même qui naguère encensaient le "bourreau des cœurs" pour ses succès amoureux, crièrent haro sur un pervers dégénéré. Le mari bafoué, initialement résigné à son infortune, laissa libre cours à sa haine et à sa soif de vengeance. Il battit le rappel de ses relations influentes dans le monde du showbiz. Plus une seule émission de radio ou de télévision n’invita Giani. Sa maison de disques ne tarda pas à résilier son contrat. Giani crut tout d’abord à un simple purgatoire. Il attendit la fin de sa traversée du désert en donnant de temps à autres quelques galas en province, dans des salles communales et des night-clubs de troisième ordre. Au bout de deux ans, il dut se rendre à l’évidence : sans aucun soutien promotionnel, il ne reprendrait jamais contact avec un public versatile qui l’avait déjà oublié. Giani avait alors réuni les quelques économies que son atavisme paysan lui avait dicté d’effectuer pendant sa période faste. Il avait ouvert cette boîte qu’il tenait toujours dans le quinzième arrondissement de Paris, rue de la Croix-Nivert : le Giani’s Bar. Sa notoriété passée n’avait pas été d’une grande utilité pour faire prospérer son affaire. Rares étaient les clients qui, jetant un regard distrait sur la vitrine dans le hall d’entrée mettant en valeur deux disques d’or et des photos de concerts, établissaient un lien entre une jeune gloire des temps révolus et le quinquagénaire maître des lieux. Mais les affaires étaient prospères, la boîte était le plus souvent pleine à craquer et Giani pouvait se permettre le luxe de refuser du monde à l'entrée. La clientèle était hétéroclite, de l'étudiant fils de famille à l'avocat play-boy en passant par l'acteur un peu voyou. Mais tous ceux qui fréquentaient le Giani's, avaient en commun de posséder un compte en banque confortable qu'ils allégeaient volontiers et très régulièrement dans l'établissement du latin lover recyclé.


 

Depuis l'incident, je passais au Giani's une ou deux heures chaque soir, de préférence en semaine parce que c'était plus calme, jusqu'à minuit environ. Il m'arrivait de m'y rendre également les vendredis et samedis, pendant mes périodes d'insomnie - et elles n'étaient pas si rares ! - mais plutôt peu avant la fermeture, vers trois heures et demie du matin lorsque la boîte commençait à se vider. Giani m'accueillait invariablement avec la même joie sincère :
- Benvenuto, amico mio ! Viens prendre un verre avec moi ! Alla tua salute !
Nous bavardions -ou plus exactement, Giani parlait et je l'écoutais - soit au comptoir, soit dans le petit bureau-salon situé juste derrière le bar. Outre qu'il se sentait mon débiteur pour l'aide que je lui avais apportée, Giani appréciait beaucoup ma compagnie. Nous avions en commun de ne pas boire d'alcool et cela semblait constituer une grande qualité à ses yeux. Nous trinquions au jus de fruits ou au soda. Il m'avait avoué en souriant malicieusement un de ses subterfuges :
- Avec mon métier, je ne peux pas refuser de boire avec les clients. Alors, je dis que je prends un whisky-coca. Et je ne verse que du coca dans mon verre. Ils ne voient pas la différence.

Il ne se formalisait pas de ma nature réservée et de ma réticence à me livrer. Il parlait pour deux avec sa faconde méditerranéenne et me racontait son passé de vedette de la chanson, me montrait des photos et des coupures de presse.
- Tiens ! Regarde, ça c'est une photo de moi sur la scène de l'Olympia.
Durant ce voyage dans le temps, ma mémoire m'entraînait dans d'autres directions…
À la date à laquelle avait été prise cette photo, je devais avoir quatorze ou quinze ans. Je vivais à Lyon, sous un autre nom, avec un père instituteur et une mère au foyer, parents attentionnés et dévoués à leur fils unique. Je fréquentais le très sérieux Lycée Edouard Herriot dont j'étais un des élèves les plus brillants. Après mon baccalauréat, qui n'aurait été sans aucun doute qu'une pure formalité, je comptais intégrer l'Ecole Normale Supérieure et me destiner à l'enseignement. J'aurais mené, parallèlement, une carrière d'historien en écrivant des ouvrages sur les guerres saintes, de la première croisade des "va-nu-pieds" à la prise de Jérusalem par les chrétiens en 1099, mon domaine et ma période d'études et d'investigations privilégiés.

En ce temps-là, mes rêves et mes projets me transportaient bien au-delà du lendemain…
Je connaissais cette photo. Je l'avais déjà vue, reproduite dans des magazines consacrés aux célébrités du spectacle auxquels ma mère était abonnée. Je connaissais aussi les chansons de Giani que ma mère passait en boucle sur sa platine. Mes intérêts musicaux étaient radicalement différents. Bien qu'éclectiques, du rock à la musique classique, mes goûts n'incluaient pas ces mélodies sirupeuses, peut-être simplement par "snobisme", pour céder à un certain anticonformisme hautain et de bon aloi pour un garçon de mon âge. Je me moquais gentiment de ma mère lorsqu'elle fredonnait "mon cœur italien", le plus grand succès de son idole. C'était le prélude à de grands fous rires et à des moments de grande complicité. Oui ! Nous avions tous deux, Giani et moi, nos propres raisons d'éprouver de la nostalgie de cette époque. Mais j'avais, pour ma part, également des motifs de colère et de haine…

Giani me montrait aussi des photos de ses enfants dont il était très fier. Ils vivaient avec leur mère en Italie. Giani les faisaient venir à Paris chaque année pendant les vacances scolaires. Sur le sujet de sa progéniture, comme sur celui de sa gloire d'antan, Giani était intarissable. J'écoutais en acquiesçant poliment à ses paroles, mais au bout d'un moment je n'écoutais plus… Les souvenirs qui m'assaillaient, avec une acuité douloureuse, faisaient s'estomper les traits du fils de Giani pour leur superposer ceux d'un autre jeune homme qui, lui, avait très tôt perdu toute gaieté et ses illusions d'une vie heureuse.

Depuis plusieurs mois, mes parents se disputaient de plus en plus fréquemment. Même s'ils avaient fait tout leur possible pour éviter tout débordement lorsque j'étais là, je voyais leurs masques figés, les mâchoires crispées, les gestes nerveux, les silences pesants, autant de signes qui me renseignaient sur la scène qui s'était déroulée avant mon arrivée. Parfois, incapables de se maîtriser, ils se laissaient aller à des éclats de voix devant moi. Bien qu'aucun n'ait jugé utile d'avoir une discussion avec moi, les bribes de disputes dont j'avais été le témoin m'avaient suffisamment instruit sur la nature de leur conflit : Ma mère voyait un autre homme ! Cette révélation avait eu sur moi l'effet d'un tremblement de terre faisant s'écrouler l'édifice de mes certitudes.

Elle avait d'ailleurs quitté notre domicile, deux semaines auparavant. A mon réveil, mon père m'avait simplement dit, d'une voix lasse mais dure et sans autre commentaire :

- Ta mère est partie cette nuit. Elle ne reviendra pas.
Elle avait pourtant réintégré la maison, trois jours plus tard, sans davantage d'explications. Mais, à compter de ce jour, sans plus se soucier de ma présence, mon père ne se privait plus de lui asséner des remarques acerbes sur ses mœurs, son "maquereau" et autant d'injures auxquelles elle ne répondait presque plus, sinon par des larmes silencieuses.

J'avais, moi aussi, signifié ma réprobation à l'égard de ma mère, en observant une distance qui tranchait avec ce qui avait été, jusqu'alors, une proximité filiale voire une complicité amicale d'une rare intensité. Elle pleurait et je ne savais même pas si c'était parce qu'elle se sentait coupable ou brimée…

En cette fin d'après-midi du 11 décembre 1977, nous étions en voiture, mes parents et moi, sur la route nationale 201, en direction de l'autoroute A 43 pour rejoindre Lyon. J'ai refait, depuis, ce parcours maintes fois en esprit ! Nous avions passé ce dimanche à Chambéry, chez ma grand-mère paternelle. Mon père n'avait cessé de rabaisser ma mère devant ma grand-mère navrée qui avait tenté, sans grand succès, de dévier les conversations sur des sujets, sinon consensuels, du moins anodins. Sur le chemin du retour, il avait continué à l'agonir d'injures. Elle, demeurait muette. Mon père avait une légère déficience visuelle, ce qui l'amenait à céder le volant à ma mère, lors des trajets nocturnes. Elle conduisait donc, en subissant son monologue qui frisait l'hystérie haineuse. J'avais l'impression que c'était l'absence de répliques qui amenait la fureur de mon père à son paroxysme. Pendant les premiers kilomètres, à l'arrière du véhicule, j'ai appris les moindres détails de ce qu'il lui reprochait. J'ai assisté, au cours du plus violent des réquisitoires de mon père, en voyeur contraint et désespéré, à la mise à nu de l'intimité d'un couple. J'aurais voulu intervenir, supplier mon père de cesser, autant par pitié pour ma mère que pour m'épargner ce déballage d'une indécence tragique. Je n'ai pas osé.
Ce n'est que quelques minutes seulement après notre départ, alors que ma mère n'avait toujours pas prononcé un mot, que cela s'est produit. En pleine ligne droite, notre voiture s'est déportée sur la gauche. Le conducteur qui venait en face a lancé des appels de phares frénétiques. Mon père a saisi le volant pour tenter de rectifier la trajectoire. Je me souviens d'un choc effroyable, de la perte de tout repère dans l'espace, d'une grande douleur, du fracas des tôles écrasées et des cris, puis du silence et du néant…


 

Je me suis réveillé après dix-sept jours de coma. J'ai passé huit mois à l'hôpital, d'abord dans l'impossibilité de me lever, puis à suivre des séances de rééducation pour effacer les traces de mes multiples fractures. Je n'ai pas assisté à l'enterrement de mes parents, tués sur le coup dans l'accident.

A ma sortie de l'hôpital, j'étais allé vivre à Marseille, auprès de mes grands-parents maternels, un peu plus jeunes que ma grand-mère paternelle et, croyait-on, plus aptes à prendre en charge l'éducation d'un garçon traumatisé par la disparition brutale de ses parents. Je fus inscrit à l'Ecole Lacordaire, un établissement privé fondé par les pères dominicains à la fin de la première guerre mondiale et au moins aussi prestigieux que mon précédent lycée de Lyon. Je devais y reprendre mes études interrompues le temps de ma convalescence et présenter mon baccalauréat au terme de cette nouvelle année de scolarité. Mais l'élément prometteur que j'avais été appartenait à un passé irrémédiablement révolu. Plus rien ne m'intéressait, ni les matières enseignées, ni les perspectives d'études supérieures exaltantes ou d'une future carrière pleine d'honneur vers laquelle mes résultats passés me conduisaient… avant le drame.
En plus, cette école qui respirait le dévouement des enseignants et la garantie de la réussite, m'avait déplue d'emblée. A cause de ses deux devises : L'une, "Juventuti vertitas" (Il faut dire la vérité à la jeunesse) s'adressait aux professeurs de l'école ; l'autre, "Réussir pour servir" était à destination des élèves. J'avais reçu ces devises comme une double provocation qui m'aurait été personnellement adressée : Quelle vérité aurais-je pu attendre du monde des adultes et plus largement du genre humain ? Malgré tous mes efforts voués à satisfaire mes parents et mon entourage par mon attitude, mon travail, je n'avais été récompensé que par le spectacle indigne de la tromperie, de la trahison et du non-dit. Servir, réussir ? Réussir quoi, servir à quoi et qui ? A peine commencée, ma vie avait été brisée et, si je n'avais gardé aucune séquelle de mes blessures physiques, une faille insondable s'était ouverte en moi. Je revivais l'accident, de nuit comme de jour, crispant mes muscles dans l'imminence du choc qui me paraissait à chaque fois aussi réel que ce soir-là.

Je ne suis resté que deux mois à l'Ecole Lacordaire. J'étais devenu irascible et brutal. Plusieurs de mes condisciples en firent l'amère et douloureuse expérience, pour des motifs futiles. Je fus vite renvoyé et annonçais à mes grands-parents mon intention irrévocable d'arrêter définitivement mes études. Ils essayèrent mollement de me raisonner, sans trop insister, convaincus que l'indulgence et la compréhension étaient les seules réponses à apporter aux humeurs et aux caprices d'un adolescent déjà si cruellement meurtri.


 

Environ un an après avoir mis un terme à ma scolarité, le bilan de mes activités était édifiant. J'habitais toujours chez mes grands-parents, mais sans vraiment vivre "à leurs crochets". Je ne travaillais pas mais j'avais toujours de l'argent, dont ils préféraient ne pas me demander la provenance. Je ne la leur aurais pas révélée de toutes façons. D'ailleurs, je ne leur adressais pratiquement pas la parole. Je ne les croisais que lorsque je rentrais dormir et manger, à intervalles irréguliers. Je remarquais, sans m'émouvoir, leur façon de m'observer avec inquiétude. Il n'y avait aucun conflit entre nous. J'étais simplement indifférent à leur égard, comme je l'étais vis à vis de toute personne ou de tout événement. Quand ma grand-mère de Chambéry décéda, je ne manifestais aucune affliction à cette nouvelle, pas plus d'ailleurs que l'intention de me rendre à ses obsèques. Les filles ne m'intéressaient absolument pas, sauf pour satisfaire des besoins élémentaires. Je fréquentais les prostituées sans aucune gêne, préférant leurs services rétribués aux minauderies de petites amies de mon âge. Je n'envisageais pas non plus de liaisons avec des femmes plus âgées. J'étais devenu totalement insensible, excepté en ce qui concernait deux choses. La première était la douleur du cauchemar récurent de l'accident, que je faisais endormi ou éveillé et qui affouillait encore davantage la crevasse qui avait déchiré mon être. La seconde était le plaisir, au niveau de la jouissance, que j'éprouvais lorsque je me bagarrais, ce qui arrivait très souvent. Un rien déclenchait mon agressivité et ma violence : Une réflexion, un regard un peu trop appuyé que je me plaisais à interpréter comme un défi, une bousculade involontaire dans la file d'attente d'un cinéma… n'importe quoi était prétexte à assouvir mes penchants les plus bestiaux. Je ne pratiquais aucun sport de combat mais j'avais l'instinct du tueur et je ne connaissais pas la peur. Je frappais le premier, fort, pour détruire mon adversaire, quel que soit son gabarit, à poings nus, à coup de pieds ou avec tout ce qui me tombait sous la main. Je ne m'arrêtais qu'une fois mon adversaire, volontaire ou non, hors d'état de nuire, de préférence ensanglanté. Depuis longtemps, je me déplaçais armé d'un pistolet 9 mm que j'avais acheté dans un bar. Je ne m'en étais jamais servi, sinon pour l'essayer, en dehors de la ville dans une carrière désaffectée, mais la tentation était grande… L'occasion se présenta à la suite d'une embrouille avec un dealer du quartier des Aygalades. Je l'avais arnaqué, plus par jeu et goût du risque que motivé par l'appât du gain. Trois jours après ce coup, j'étais retourné aux Aygalades comme une fleur, sans la moindre appréhension. J'étais seul, car à la différence de la plupart des jeunes se livrant à des occupations illicites, je ne faisais partie d'aucune bande. Un véhicule au bord duquel avaient pris place mon concurrent revanchard et trois de ses comparses a ralenti à ma hauteur. Je n'ai eu que le temps de plonger derrière une voiture en stationnement pendant que des impacts de balles frappaient les carrosseries et le trottoir à quelques mètres de moi. En entendant la voiture accélérer, je suis sorti de mon abri et j'ai vidé mon chargeur sur les fuyards, sans les atteindre, puis j'ai rapidement quitté les lieux, sans attendre la police. Le lendemain, j'ai appris par une rumeur galopant dans les quartiers Nord de Marseille qu'un "contrat" avait été lancé contre moi. Tête brûlée, je savais néanmoins que cette pègre en herbe était aussi dangereuse que les vrais truands. C'est alors, que j'ai décidé, à dix-huit ans et demi, de devancer l'appel du service militaire. Un mois et demi plus tard, je me retrouvais incorporé dans la marine nationale, sur la presqu'île de Saint-Mandrier, en face de la rade de Toulon, hors de portée de mes ennemis, à soixante kilomètres de ces rats qui ne s'aventuraient pas si loin au-delà des limites de leur territoire.


 

Curieusement, je m'étais accommodé assez facilement de la discipline en vigueur sur la base navale. J'avais réservé mes défoulements violents à mes sorties dans la basse-ville de Toulon, "assainie" depuis mais qui constituait alors la zone "chaude" comprise entre les rues Victor Micholet et Pierre Semard, communément dénommée Chicago à cause de la profusion de bars louches et de la densité de sa population de prostituées. J'étais devenu plus prudent, je sortais accompagné par d'autres marins, non pour me prêter main forte dans les rixes, mais pour surveiller mes arrières, car les coups de couteau, de rasoir ou de cutter donnés en traître étaient monnaie courante dans les parages. Je prenais soin de m'esquiver avant l'arrivée des flics ou des patrouilles de la police maritime. J'avais menacé mes compagnons des pires représailles si des échos de ces bagarres, qui laissaient quelquefois des types sérieusement démolis, parvenaient aux oreilles des autorités navales. Ainsi, effectuant un service irréprochable, j'étais bien noté et j'avais même été désigné chauffeur de l'Amiral.
Peu avant ma "quille", je croisais un type de Marseille que je connaissais de vue et qui venait de s'engager. Il m'apprit que mon "vieux copain", le dealer des Aygalades savait où je me trouvais et qu'il ne m'avait pas oublié. Il claironnait à qui voulait l'écouter qu'il m'avait fait faire dans mon froc, que je m'étais sauvé comme une gonzesse, que j'étais tricard à Marseille et que si l'idée stupide me prenait d'y revenir, ce serait ma toute dernière visite. Une rage meurtrière m'avait envahi et le messager de cette information humiliante ne dut qu'à notre présence en uniformes dans l'enceinte de la base, de ne pas en faire les frais. Je sus me contrôler, en attendant ma libération de mes obligations militaires pour régler mes comptes.

 

Le matin même de mon retour à la vie civile, je me rendis dans l'agence bancaire toulonnaise où j'avais fait transférer mon compte marseillais, confortablement garni du fruit de mes activités passées. Je retirais tout l'argent et allais m'enquérir d'une arme à acheter dans un bar de Chicago - certains bars sont souvent aussi bien achalandés que les armureries et beaucoup plus discrets ! - Je fis affaire rapidement, en réglant le prix fort sans discuter et pris le premier train pour Marseille, un P 38 en poche. J'arrivais à la Gare Saint-Charles vers 13 heures et, sans rendre visite à mes grands-parents que je n'avais pas vus depuis mon repli stratégique de la cité phocéenne, je sautais dans un taxi pour me rendre aux Aygalades. Parvenu dans le hall de l'immeuble où habitait, un an auparavant, celui qui m'avait soi-disant terrorisé, j'inspectais les boites aux lettres déglinguées. Sur l'une d'elles, je déchiffrais une inscription : Mohamed Ali Ben El Hadj - C64.C'était le père de cette ordure. Par précaution, je pris soin d'effectuer une seconde vérification en hélant un môme de dix ou onze ans qui me regardait d'un air effronté :

 
- Hé ! Je cherche un copain, Djamel Ali Ben El Hadj. Il habite toujours ici ?

- Ouais ! C'est au sixième.

- Tu sais s'il est là ?

Le gamin prit un air offusqué en bombant le torse :
- Ho ! chuis pas l'concierge ! T'as qu'à aller voir, quoi !

Mais, ne pouvant réprimer l'envie de me démontrer que rien ne lui échappait et qu'il savait tout ce qui se passait dans son immeuble, il ajouta :
- A c't'heure-là, il est toujours là. Il sort qu'après 6 heures du soir, quoi ! Hé t'as une cigarette ?

- Non.

- Ah ! Bouffon va !

Sans répondre, j'entrais dans l'ascenseur puant et couvert de graffitis obscènes qui me déposa au sixième étage.

L'appartement 64 était sur la gauche. Je sortis le revolver de ma ceinture et frappais à la porte. Une voix de femme se fit entendre derrière la porte restée close :
- C'est qui ?

- J'appartiens aux services techniques municipaux, Madame. Je viens recenser les appartements à repeindre.

- On n'a pas besoin. On n'a pas l'argent pour la peinture.

- Vous n'aurez rien à payer, Madame. C'est gratuit. Mais je suis obligé de voir l'appartement d'abord, sinon ce sera à votre charge. Vous pouvez ouvrir, s'il vous plaît ?

Après quelques secondes pendant lesquelles elle sembla hésiter, je l'entendis actionner le verrou en maugréant et la porte s'entrouvrit pour laisser apparaître un visage méfiant et bouffi surmonté d'un foulard. Sans lui laisser la possibilité de me détailler, je balançais un grand coup de pied dans le battant qui la percuta violemment. J'entrais rapidement en refermant derrière moi. La grosse fatma tentait de se relever péniblement, vociférant en arabe, ce que je devinais être des injures. Son nez qui laissait échapper deux coulées de sang avait pris des proportions monstrueuses. Sans m'arrêter, je lui assénais un phénoménal coup de crosse au passage, mettant fin à ses glapissements en l'assommant. Tenant le P 38 à bout de bras devant moi, j'ouvris une à une les portes que je rencontrais dans ma progression. Toutes les pièces étaient vides, sauf la dernière, une chambre où mon "cher camarade" Djamel, visiblement réveillé par le vacarme, était en train de passer un pantalon dont il n'avait enfilé qu'une jambe. En apercevant le revolver, il leva les mains et son pantalon retomba à terre. Le grotesque de la scène et la satisfaction de vivre enfin ce moment que j'attendais depuis la seconde où j'avais appris ce que cette enflure disait de moi, m'arrachèrent un sourire.

 

- Bonjour Djamel. Ça te fait plaisir de me voir ?

- Hé fais pas le con, mec !

- Moi, faire le con ? Mais, c'est toi qui as l'air d'un con, Djamel, en caleçon avec ton futal sur les orteils !

 

Les cris de la mère de Djamel avaient dû alerter les voisins. Je n'avais pas trop de temps pour savourer ma revanche. J'inclinais mon arme et lui logeais une balle dans le genou gauche. Djamel s'effondra en hurlant.


- Tu diras à tes potes que c'est une gonzesse qui fait dans son froc qui t'a explosé une guibole, connard !

Je l'ai contemplé quelques secondes en appréciant de le voir se tortiller par terre, comme un ver de terre, en pressant à deux mains la bouillie sanglante de son genou. J'aurais voulu que toutes les cloches qui avaient pu croire que j'avais peur de ce minable puissent le voir aussi et l'entendre couiner comme un cochon qu'on égorge. Enfin contenté, je fis demi-tour, j'enjambais la mère toujours étendue sans connaissance dans l'entrée et je sortis de l'appartement. Comme je m'y attendais, les cris et surtout la détonation, avaient attiré les curieux qui s'agglutinaient dans le couloir. En voyant le revolver que j'avais gardé au poing, ce fut une envolée de moineaux. Les portes et les verrous claquèrent et, en un éclair, le couloir redevint désert. Sans précipitation, je descendis par l'escalier pour éviter le risque d'être coincé dans l'ascenseur pour une raison quelconque et quittais l'immeuble sans être inquiété. J'étais dans un état proche de l'ivresse. Mais, une partie de mon cerveau conservait assez de lucidité pour savoir que le plus difficile restait à entreprendre.

A Toulon, alors que je tournais et retournais dans ma tête le scénario de mes retrouvailles avec Djamel, j'avais appris que celui-ci était passé du stade de petit dealer à la catégorie supérieure, en se mettant au service de "gros calibres" du milieu marseillais. Il n'était certainement qu'un larbin de troisième ordre de ces caïds, mais personne ne s'était jamais attaqué impunément à un des leurs, sauf les flics bien sûr. Il me fallait donc, une nouvelle fois, chercher des horizons plus hospitaliers. Peu m'importait ! Le flot d'adrénaline qui m'avait procuré cette incomparable extase valait bien un exil !


 

Après mon expédition punitive, j'avais pris la décision de visiter d'autres paysages. Je m'étais planqué pendant une semaine à Nice, dans un petit hôtel. En épluchant les journaux régionaux, j'avais appris que le plus grave n'était pas d'avoir estropié Djamel. Il y avait pire : Sa vieille n'avait pas bien digéré le coup sur la tête et elle avait tellement été contrariée par sa fracture du crâne qu'elle en était restée comme un légume ! Ce n'était plus seulement la mafia marseillaise que je devais redouter, mais aussi la police qui était à ma recherche. Je m'étais alors débrouillé pour passer en Italie, clandestinement puisque la convention de Schengen permettant la libre circulation des ressortissants de la Communauté Européenne entre les états membres n'existait pas encore. Après six mois à vivoter dans la plus grande discrétion possible à Gênes, je pris une autre décision qui allait m'engager une grande partie de ma vie. Je repassais la frontière, dans les mêmes conditions, pour revenir à Nice où je me présentais à la caserne Filley, rue Sincaire, centre de recrutement de la Légion Etrangère.

Muni d'une nouvelle identité - privilège offert par la Légion aux candidats ayant quelques démêlés avec la justice- et après un passage de quatre mois par les centres de formation d'Aubagne et de Castelnaudary comme toutes les nouvelles recrues, je fus affecté au 1er Régiment Etranger de Cavalerie basé à Orange. Avec le 1 REC, je fus présent sur divers théâtre d'opérations : A Beyrouth en 1983, puis au Moyen Orient dans le cadre de l'opération Daguet pendant la guerre du Golf, au Cambodge ensuite, à plusieurs reprises sous l'égide de l'ONU et enfin en Bosnie-Herzégovine, sans compter plusieurs missions en République Centrafricaine, au Tchad et ailleurs en Afrique, en Asie et dans l'Océan Indien.

Cette vie aventureuse me plaisait. Je dus forcer ma nature solitaire pour adopter, du moins en apparence, l'esprit de solidarité qui régnait dans la Légion. Mais en réalité, l'effort fut minime. Si j'ai jamais eu des amis depuis mon adolescence, ce fut sans aucun doute à la Légion. Une des caractéristiques de cette armée était de favoriser la vie en autarcie, aussi favorisait-elle la vie familiale, par les multiples et diverses installations de ses camps : magasins, restaurants, salles de sports, de détente et de rencontres. J'aurais donc pu, en prenant compagne ou épouse, recréer une famille en remplacement de celle avec laquelle j'avais rompu tout lien et que j’avais rejetée dans le passé. Mais j'avais conservé mes habitudes en n'ayant de relations qu'avec des prostituées, comme nombre d'autres légionnaires d'ailleurs, mariés ou non. Quant à mes accès de violence, ils se manifestèrent à plusieurs reprises, mais moins souvent qu'à Marseille. Les bagarres auxquelles je pris part, avec le même plaisir, se déroulèrent dans le cadre de sorties collectives dans des bars. La férocité dont je fis preuve en ces occasions me valurent d'être craint et respecté de mes camarades, y compris des plus gradés que moi. On était loin des valeurs du Lycée Edouard Herriot ou de l'Ecole Lacordaire ! Les légionnaires qui provoquaient ces affrontements ou répondaient à des provocations de civils, étaient toujours fortement imbibés. Pour ma part, je ne touchais jamais une goutte d'alcool. Il y avait une raison précise à ma tempérance inflexible : je ne voulais pas me laisser aller, dans un moment d'ivrognerie, à m'épancher auprès d'un de mes camarades sur le cauchemar qui continuait de me hanter, jour après jour, nuit après nuit, celui d'un certain trajet automobile Chambéry-Lyon, voyage qui n'atteignit jamais son but mais dont je revivais chaque seconde, entendais à nouveau chaque parole prononcée par mon père ainsi que tous les bruits de l'accident, et ressentais surtout les mêmes émotions demeurées intactes…


 

Après dix-huit années passées dans la Légion, parvenu au grade de lieutenant, j'aurais pu poursuivre cette carrière pendant au moins aussi longtemps. Mes états de service étaient excellents, ma brutalité au-dessus des normes qu'avaient repérée mes officiers supérieurs ne constituait pas une tare inadmissible à leurs yeux ; Mes grands-parents que je n'avais jamais revus devaient être morts depuis longtemps ; j'étais célibataire, personne ne m'attendait hors des murs de ma caserne… Cependant, un matin, je m'étais réveillé avec l'irrépressible envie de partir et de changer de vie. La décision fut instantanée. Mon colonel, après un entretien visant à vérifier que cette décision subite n'était pas due à un état d'âme passager ou un mouvement d'humeur que je serais amené à regretter, me dirigea sur le bureau de réinsertion de la Légion. Cette structure, qui soutenait les légionnaires lors de leur retour à la vie civile, me mit en rapport avec un ancien officier qui avait ouvert une société de gardiennage et de transport de fonds à Paris. Deux mois plus tard, j'étais chargé de la gestion des équipes de surveillance de grandes surfaces parisiennes. Le patron, l'ex-capitaine Laigle, m'avait même trouvé une location dans le XV ième arrondissement.

Un soir, je revenais en métro de la rue Saint-Denis où j'étais allé satisfaire avec une prostituée mon seul besoin de compagnie féminine. En quittant la station Cambronne, je me dirigeais vers mon appartement de la rue du Théâtre, en suivant la rue de la Croix-Nivert. Une fois de plus, une de mes impulsions me commanda de m'arrêter au Giani's pour passer un moment avant de rentrer. A l'entrée, le portier en chemise blanche et nœud papillon me jaugea d'un œil qui se voulait expert avant de m'ouvrir la porte.
C'était un soir de semaine. Il n'y avait qu'une vingtaine de clients dans la boîte. Deux couples dansaient sur la piste. Quelques tables, à proximité du bar, étaient vides, le reste des noctambules préférant la pénombre des boxes accolés à trois des murs de la salle. Je me suis installé sur un des tabourets du bar et j'ai commandé un cocktail de jus de fruits.
Derrière le comptoir, un homme houspillait le jeune barman avec de grands gestes en ponctuant sa diatribe d'exclamations en italien et d'un tic nerveux qui lui faisait remonter ses lunettes sur son nez :
- Je t'avais dit trois caisses de champagne, pas deux. Razza di cretino ! Je ne peux pas te demander de réceptionner une livraison ? Et si je tombe malade ? Qu'est-ce que je fais ? Je ferme la boîte et je vous mets au chômage ? Disgrazia !
L'employé, visiblement habitué à ce numéro, demeurait totalement impavide. Il attendit que l'autre se taise pour répliquer calmement :
- Ce sont les livreurs qui se sont trompés. Ils apporteront la troisième caisse demain.
- Ma qué domani ? Demain, tu es foutu à la porte !
Le barman haussa les épaules. Il devait être viré tous les soirs…

La scène était amusante, mais je n'allais pas y passer la nuit ! Je m'apprêtais à partir sans finir mon verre quand mon regard fut attiré par une photo, face à moi, au-dessus des deux comiques. La photo d'un personnage vêtu d'un extravagant costume blanc à paillettes, une chemise ouverte à partir de la taille sur un torse velu, un pantalon à pattes d'éléphant et une coupe de cheveux mi-longue, une panoplie comme on en voyait plus depuis plus de vingt ans.
J'ai attendu que le ronchon disparaisse par une porte derrière le bar pour appeler le barman :
- Dites-moi, cette photo… Qui est-ce ?
- Le patron, Giani Mercuri, quand il était chanteur. C'était au temps des dinosaures. C'est la première fois que vous venez ici, sinon vous sauriez. Il oblige même le DJ à passer une de ses chansons pendant les slows, "mon cœur italien". Là-bas aussi il y a plein d'autres photos, dit-il en désignant le mur près de l'entrée qui était décoré d'images de l'ancienne vedette et de disques d'or. Je n'y avais pas prêté attention en entrant. Je suis allé voir de plus près. Et je suis remonté, très loin, dans le temps des dinosaures comme disait ce gamin de vingt ans. Je n'avais pas reconnu le petit italien braillard, mais je reconnaissais sur les photos la star que j'entendais si souvent chanter dans mes cauchemars…

C'est ainsi que le hasard, le destin ou la volonté d'un être supérieur sournois et manipulateur m'avait mis en présence d'un homme que je n'avais jamais rencontré auparavant, mais qui avait pesé si lourdement sur mon existence.


 

D'après ce qu'il m'avait dit, Giani ne sortait pratiquement jamais de son appartement situé juste au-dessus de la boîte, auquel il accédait directement par un escalier intérieur à partir de son bureau. Son ménage et ses courses étaient assurés par une dame qui venait l'après-midi. Ne voyant ses enfants qu'une fois par an, il devait se sentir assez seul, malgré son immersion totale dans son commerce. Giani avait trouvé en moi le confident parfait, toujours disponible et qui lui permettait de rompre sa solitude.

C'est tout naturellement qu'il s'ouvrit à moi d'un grave problème qui le préoccupait. Il était victime d'un racket de la part d'un gang de banlieue qui tentait d'étendre ses activités sur la capitale. Giani avait d'abord refusé de payer. Une voiture stationnée devant la boîte avait été incendiée à l'aide d'un engin artisanal. Giani, pour éviter toute mauvaise publicité, avait préféré ne livrer aucune information à la police qui l'avait interrogé, comme les autres résidents du secteur. Aucun lien n'avait donc pu être officiellement établi entre son établissement et cet acte de vandalisme, mais Giani avait parfaitement interprété l'avertissement. Le lendemain, les deux jeunes de Seine-Saint-Denis qui lui avaient déjà rendu visite revinrent encaisser sans difficulté le premier versement, conséquent, en proportion des importantes recettes du Giani's. Pourtant, il n'avait pas capitulé. Il n'avait cherché qu'à gagner du temps, en attendant de trouver la riposte appropriée. J'avais eu l'occasion de constater que Giani ne se laissait pas facilement impressionner, qu'il ne faisait pas dans la dentelle et ne rechignait pas, si besoin était, à manier la matraque avec détermination. Aussi, je ne fus absolument pas surpris lorsque, à quelques jours de la seconde échéance, il m'expliqua ce qu'il avait prévu : tout simplement dérouiller les envoyés de ses maîtres chanteurs pour leur transmettre, à son tour, un message clair et définitif signifiant son refus de céder à tout chantage. Je compris également que Giani ne m'avait pas mis dans le secret pour s'épancher, mais pour solliciter mon concours, de manière implicite. Je lui offris mon aide sans l'ombre d'une hésitation. Nous avions mis au point les détails de l'opération sur l'instant. Giani proposait de faire appel à deux de ses amis italiens qui n'avaient pas froid aux yeux. Je repoussais cette proposition, l'assurant que je préférais m'occuper seul avec lui de cette affaire. Le videur et le barman étaient au courant du racket, mais compte tenu de l'inefficacité dont ils avaient fait preuve lors de la bagarre avec les deux boxeurs, leur participation ne fut même pas envisagée, ce qui m'arrangeait. Je sus me montrer suffisamment persuasif et habile pour que Giani retienne mes suggestions et soit convaincu, finalement, que le plan arrêté était le sien. Nous avions convenu qu'il conduirait les extorqueurs dans son bureau pour, en théorie, leur remettre l'argent. Je devais me trouver dans cette pièce en étant passé par son appartement, non par le night-club. Nous devions tous les deux être armés de pistolets. Ils devaient être chargés pour parer à toute éventualité, mais nous ne devions normalement pas nous en servir autrement que pour, dans un premier temps, intimider nos visiteurs dont nous ignorions encore le nombre. En revanche, nous devions utiliser de courtes matraques plombées et gainées de caoutchouc, pour une tabassée en règle. Giani possédait les armes nécessaires et, fort de ma collaboration, il était certain de disposer des arguments les plus imparables à opposer à ces figli di puta.


 

Il était minuit et demi. Je patientais, depuis deux heures, dans le bureau de Giani, d'où je pouvais observer le bar, l'entrée et la majeure partie de la salle sur une console composée de trois écrans relayant les images des caméras de surveillance de la boîte. Je voyais Steph, assisté en cette nuit de week-end par un autre barman et deux serveuses pour faire face à l'affluence, jongler avec verres et bouteilles à un rythme effréné. Sami ouvrait et refermait la porte d'entrée à une cadence soutenue, accueillant les arrivants avec indifférence, déférence ou un regard inquisiteur voire inhospitalier, selon le rang qu'il leur attribuait sur son échelle personnelle de valeurs, de la personnalité bienvenue à l'indésirable à refouler, poliment mais fermement. Ni Steph, ni Sami et encore moins Kamel le DJ ou les autres membres du personnel n'étaient avertis de ma présence. Giani se tenait entre le bar et l'entrée, saluant amicalement les habitués, comme à l'accoutumée, sans rien laisser paraître d'une éventuelle appréhension de ce qui était prévu par la suite. La veille, il avait reçu un appel téléphonique le prévenant que la somme serait récupérée le lendemain.

Vers une heure et quart, j'ai immédiatement su que les hommes que nous attendions venaient d'arriver. Ils étaient deux, entre vingt et vingt-cinq ans. Habillés élégamment, rien ne les distinguait particulièrement des autres noceurs, si ce n'était qu'ils avaient l'air d'être là pour n'importe quoi, sauf pour s'amuser. Ils se sont dirigés directement vers Giani et après un bref échange de paroles, sans s'être serré la main, ils l'ont suivi jusqu'au bar. Giani a fait signe à Steph de leur servir à boire, puis il est venu me rejoindre.
- Ça y est, ils sont là.
- Oui j'ai vu.
- Tu es prêt ? Tu as le pistolet ? La matraque ?
- Je suis prêt. Ne t'inquiète pas. Vas les chercher.
- Je ne suis pas inquiet. Je vais les massacrer ces petites ordures !
- Reste calme. Vas-y maintenant. Dis à Steph que tu es en rendez-vous et qu'il ne te dérange pas. Et n'oublie pas de pousser le verrou en revenant.
- OK, j'y vais.
Je suis allé me dissimuler dans la petite salle d'eau attenante au bureau, laissant la porte à peine entrouverte. Je les ai entendus entrer et Giani dire :
- Asseyez-vous.
Après quelques secondes, j'ai écarté doucement le battant. Les deux types me tournaient le dos, assis face à Giani qui était demeuré debout derrière sa table de travail. J'ai sorti mon pistolet, ouvert complètement la porte et je me suis avancé sans bruit vers eux. Celui qui paraissait être le chef du tandem s'est adressé à Giani :
- C'est pas qu'on s'ennuie chez toi, mais on est pressé. Alors tu nous files le fric et on y va. On a du TAF ailleurs.
- Si, si. Voilà.

Peut-être alerté par un coup d'œil de Giani dans ma direction, son comparse s'est retourné et m'a aperçu. Trop tard ! J'étais déjà sur lui et j'ai coupé ses velléités de se lever d'un bond en le giflant du canon de mon arme, lui éclatant une pommette. Il est retombé lourdement sur son siège, avec une plainte déchirante en se tenant le visage à deux mains. Dans le même temps, Giani avait lui aussi brandi son pistolet et menaçait l'autre qui avait spontanément levé les bras en signe de bonne volonté. Après que j'ai délesté nos prisonniers de leurs armes, Giani a rangé la sienne dans sa ceinture pour se saisir de sa matraque, s'est approché de l'encaisseur et, sans préambule, s'est mis à le frapper méthodiquement avec une force inouïe sur la tête et sur les bras qui tentèrent brièvement de constituer une protection peu efficace. Je suis allé prendre la place de Giani derrière le bureau, en maintenant toujours celui que j'avais amoché sous la menace de mon pistolet. Il avait perdu son allure de caïd. Il était terrifié par la scène qui se déroulait à un mètre de lui : son copain roué de coups, après avoir hurlé de peur et de douleur, supplié, avait essayé de s'enfuir ; rattrapé par Giani qui avait redoublé de violence, il s'était recroquevillé par terre et ne laissait plus échapper que quelques grognements à peine audibles, à chaque coup porté. L'insonorisation totale de la pièce ajoutée au niveau sonore de la musique de l'autre côté de la porte ne laissait aucun espoir de secours au supplicié. Au bout d'un long moment, Giani s'interrompit, haletant, rougi par l'effort et les yeux hagards et m'interpella avec un sourire sadique :
- Tu t'occupes du tien ou tu me laisses ta part ? Remarque, il ne faut pas trop l'abîmer pour qu'il puisse nous débarrasser de celui-là à la fermeture !
- Non, je prends ma part. Toute ma part ! Ajoutai-je en logeant une balle dans la tête de celui qui m'était réservé avant de tirer par deux fois, dans la foulée, sur le corps inerte allongé sur le sol.
Giani, bouche bée, incrédule, a regardé tour à tour les deux corps avant de me demander d'une voix étranglée, sans réaliser dans son trouble qu'il me parlait en italien :
- Ma cosa stai facendo ? Sei pazzo ! (Mais qu'est-ce que tu fais ? Tu es fou !)
Sa stupéfaction ne fut pas moindre, lorsque je pris l'une des deux armes saisies sur les racketteurs pour la pointer sur lui.
- Voilà la conclusion, Giani. Un patron de night-club et deux voyous s'entre-tuent.
- Ma perqué ? Tu es mon ami ! Pourquoi tu fais ça ?
- Ma mère s'appelait Nicole Mathès.
Giani me regardait d'un air méfiant, essayant visiblement de mettre un visage sur ce nom.
- Tu ne te rappelles pas Giani ? Lyon ! Elle a été ta maîtresse, il y a plus de vingt ans. Elle a quitté sa famille, m'a abandonné, moi son fils, pour partir vivre avec toi. Quand elle t'a rejoint à Paris, tu l'as rejetée comme la dernière des putes. Et tu as fait pire : tu as téléphoné à mon père pour lui dire que tu lui rendais sa femme et qu'il pouvait se la garder.
- Non, je ne me souviens pas ! Mais Enfin ! Si c'est bien de moi dont il s'agit, c'était il y a vingt ans ! Tu ne vas pas faire de connerie pour ça, vingt ans après.
- Attends, Giani ! Ce n'est pas tout. Le cocu a effectivement récupéré sa femme. Il lui a fait vivre un enfer. Alors, ça en plus des remords de ce qu'elle avait fait ou des regrets de t'avoir perdu… Va savoir… Elle a jeté sa voiture contre un camion contre un camion qui venait en face. Complètement insensible au fait que sa famille se trouvait à bord de cette voiture. Mes parents sont morts à cause de toi. Ma mère a voulu me tuer à cause de toi. Tu comprends, Giani ?
Non ! Je voyais bien qu'il ne comprenait pas et surtout qu'il s'en foutait ! Il n'y avait même pas de peur chez lui, plutôt de la colère en écoutant cette histoire ridicule, concernant une femme qu'il avait renvoyée à son anonymat et dans l'oubli, comme tant d'autres.
- Tu ne peux pas faire ça ! Tu ne t'en sortirais pas !

J'ai soupiré. Je n'avais plus envie de lui parler, de lui expliquer tout ce que j'avais prévu de faire pour maquiller le triple crime en règlement de comptes sans survivant, avant de repartir par son appartement et de ressortir par la rue parallèle à celle de la boîte. Même si j'étais interrogé par la police, en tant que familier de Giani, personne ne pourrait prouver ma présence sur les lieux. Et quand bien même ! J'étais prêt à tout sacrifier, ma vie et ma liberté pour me libérer !

A cause de cet homme, l'attitude de ma mère - son crime !- m'avait amené à éprouver un ressentiment contre toutes les femmes, presque de la répulsion, parce que j'avais été déçu, trahi par la seule que j'avais aimée. J'étais devenu pire qu'un misanthrope, un sauvage en voulant au genre humain entier. Ma vengeance avait un goût de miel car, derrière ce délice violent, je sentais poindre l'apaisement de mon âme et de mon cœur que j'avais tant espéré, depuis si longtemps. J'ai tiré. C'était fini. J'allais enfin pouvoir pardonner à ma mère et l'aimer comme avant.

© 2002Antoine Kevisa – Tous droits réservés.