Fabienne Desjardins
Roissy-Charles de Gaulle, un aéroport qui vit de départs et de retours, en un incessant va-et-vient. On y vibre au rythme des déplacements humains, alors que les lieux de transits, les trottoirs roulants, les annonces... évoquent toujours les coulisses de grands voyages, mais aussi les prémices de beaucoup de rêves. On voit dans les salles d’embarquements, sur les bancs en face des grandes baies vitrées, préambules de prochains éloignements ou de prochaines retrouvailles, des voyageurs en partance et d’autres sur le retour. Le ciel éclaire et couvre de sa lumière ce lieu tranché d'instants de vie. J’aime les aéroports…
Dans une petite salle, à l’écart, un endroit lui aussi éclairé par les lueurs obsédantes du ciel, offre un autre spectacle. Là, assise sur un banc, dos à la fenêtre, une jeune femme dort. Légèrement penchée en avant, la tête à peine posée sur le dossier, elle sommeille, la bouche bâillonnée par une ombre. En effet le jour crée un clair-obscur sur cette jeune femme sombre et lumineuse à la fois : lumineuse de par sa beauté, elle est très belle effectivement. Vêtue simplement d’un jean et d’un tee-shirt, elle est endormie, les bras croisés, tenant sa poitrine entre ses mains. Un jeu d’ombre et de lumière la parcourt, l’éclairant et la dissimulant en même temps. Pourtant, là, sur son bras droit, la lumière dévoile une cicatrice, elle ressemble à une marque faite par des barbelés. Si l’on appuie le regard sur la jeune femme, on découvre sur son poignet et le dos de sa main d’autres blessures. La peau y est brûlée, striée, morte.
Elle est là maintenant, belle, noire, et sa chevelure
lourde appuyée contre la baie vitrée écrasée de ciel, dos à elle : elle n’a pas
droit à sa lumière. Son corps appuyé contre le verre, bute contre son
rêve…Soudain dans l’air ambiant de cette salle de transit, des images comme des
flashs douloureux, des éclaboussures : ce sont des nourrissons, d’autres visages
de femmes, du sang, des plaies, des cris, des pleurs, des bébés morts, des corps
à corps, des corps contre des corps, des bébés morts contre le corps, des
cadavres, de la terre, des mouches ou des moustiques, des heures de marches, des
camions, la peur au ventre qui résiste, persiste, le soleil étouffant, les
cailloux, des mains qui s’agrippent ou se serrent, des ongles, le feu, des
fusils, des couteaux, des chairs déchiquetées, brûlées, la ville, les soutes
d’avions, la police, la douane, la police, les bureaux, la police encore…
Dans son sommeil elle fait penser un peu au Dormeur du Val de Rimbaud. Elle semble aussi incarner cette formule de je ne sais plus qui d'ailleurs et qui dit, en gros, qu'elle n'a reçu de toutes les heures du monde aucune en partage. Justement les heures défilent à la vitesse des avions, des annonces, des panneaux d’affichages : heure de Paris, heure de New York, heure de Sidney. La jeune femme endormie n’a droit à aucune de ces heures. Son seul droit, c’est là-bas, la violence, la mort, les visages ensanglantés des enfants... Tandis que tout autour de l’aéroport, tout autour du monde, les avions tissent sans arrêt leurs toiles d’araignées et tracent les cicatrices d’une ségrégation mondialisée, d’un apartheid à l’échelle du globe. La terre tourne, le monde tourne, vers l’heure de là-bas, vers chez elle, dit-on en échos sourds autour d’elle, chez elle où elle retourne à bord d’un charter remplis d’immigrés clandestins…
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2002
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