Clair-obscur
Simone Blanc
« Tu te souviendras ? Tu ne te tromperas pas ? ».
Bienveillante, ferme, la maîtresse insiste. Ses questions ne sont-elles pas des ordres ? Brillant derrière les lunettes, son regard cherche celui de Léna.
Léna a dit oui, trop vite peut-être ; mais tant pis, maintenant, elle s'obstine, hoche énergiquement la tête pour confirmer: bien sûr, elle s'en rappellera, bien sûr, elle saura trouver le cours moyen de M. Anselme et rapporter le livre. L’enfant abandonne sa classe, la voilà partie. Mais, qui a eu le temps de voir ses longs cheveux danser derrière elle ?
Sombre couloir. Géométrie intestine. Les portes des salles travaillent à filtrer la rumeur tiède et affairée des enfants de l'école. Par les vitres du haut, une lumière feutrée, déjà vidée de sa substance se répand, morne, roule sur le sol. Au coeur de cette gaine protectrice survit le silence déserté d'un bois dormant. Doux parfums studieux... « Nulle vie, nul bruit... Pas un oiseau... » Léna récite, mais certains mots ont disparu. Elle ralentit : le C.M.2 n'est pas bien loin, juste au fond, là bas vers l'escalier.
Une liane peinte en vert grimpe le long du mur et rejoint tout un réseau de tiges qui enserrent un étrange pilier-baobab cubiste. Des branches anciennes se seront données la main puis, prises au piège, seront restées nouées. Seuls quelques rayons de soleil traversent encore l'épaisse ramure pour découper sur le lino des flaques vives qui tracent, amicales, un chemin brisé au milieu des ombres. Léna allonge le pied, la jambe et même, l'équilibre pour aller de l'une à l'autre. A son passage, les anoraks frissonnent dans leur sommeil de pendus. Collée dans un angle, une chauve-souris ouvre un livre. Léna, que penses-tu donc trouver ?
Tout à coup, une voix s'élève, chauffée à blanc par la contrariété, noircie de reproches. Léna se bouche les oreilles mais, curieusement, malgré ce geste, les cris se font plus pressants, plus précis. Ils viennent de l'intérieur.
C'est hier. Maman est fâchée: « Non ! Non ! Répète après moi, dit maman. Ça n'est pourtant pas difficile: Ni ange, ni bête... et elle martèle les syllabes: Ni, ange... Ni, bête... fais donc attention à ce que tu dis ! ».
Alors Léna se précipite, le goût des larmes rentrées déferle, la langue glisse et emporte l'homme, qui naît... mi ange... mi bête... et un peu incertain devant les gros yeux maternels.
Colère et déception, colères :
Ah ! Mais non alors ! Ça n’est pas possible ! Qu’est-ce que c'est que ce mélange ? Tu es vraiment têtue comme une mule ! Ça fait trois fois que je te le répète. Puisque c'est ainsi, va dans ta chambre. ».
Stupeur douloureuse. La bête bafouille puis recule. Pauvre bête sans fourrure. Il faut en convenir, c'est vrai, de l'ange, Léna ne possède que les boucles. Au fait, ce petit Cupidon, avec ses flèches, n'est-il pas un chasseur ? Décidément, Lena devra se consoler: c'est la bête la plus gentille. Et puis, l'ange lui fait peur. N'est ce pas un petit enfant mort ? Que de maux emmêlés! Comme tout se brouille! Avançons à mots comptés.
Tiens, c'est là, devant elle : C.M.2 M. Anselme. Lena dissimule en vitesse ses impressions éparses sous un masque scolaire, frappe et entre dans la classe. Bousculée par une bouffée de lumière chaude, alourdie, opaque, l'enfant s'étonne à peine de la surprise qu'elle provoque. N'est-elle pas venue chercher le Conte des Éléphants de l'île ?
Sans quitter des yeux ses grands qui s'évadent vers cette occasion inespérée, M. Anselme cogite, hésite, sourit et enfin, avec une sollicitude amusée, tend le livre des poésies: « Tiens ! Tiens ! Fait-il, je pense... que c'est celui-là. ».
Fraîcheur et douceur des ombres légères. Dans le couloir, Léna retrouve sa transparence, reconnaît les grandes taches colorées. Ce sont des nénuphars, tout vernissés et cirés du matin, épanouis, posés sur le grand fleuve Lino, dans la moiteur équatoriale et chlorée qui monte des sous-sols.
En bas, il y a la piscine : des enfants apprennent à nager. Au dessus, c'est la cantine. Des repas se préparent et chacun aspire un amalgame particulier d'odeurs qui atteint à onze heures trente son maximum d'intensité. Humidités conjointes, Javel et Parmentier. Si l'on entend du bruit, c'est que tout un petit peuple aux cheveux mouillés remonte, fumant, bavard, affamé. Pendant ce temps-là, Léna sautille d'une feuille à l'autre, récite machinalement: "Horizon aux vapeurs de cuivre"... " où l'homme habite".
"Métaphysique des lieux, dit le poète, c'est vous qui bercez les enfants." L'eau invite au miroir. Elle est douce pâle, mais au détour de la berge qu'estompe et poursuit la brume, des géants de fumée s'avancent. Lena cherche alors le retour, à tâtons, le souffle écourté dès qu'un poisson gifle l’eau. Peur qu'une vouivre brusque, échappée, n'agrippe ses cheveux. D'où viens-tu Léna ?
--Hein ? Où ? Dis-moi ! »
La voix est chaleureuse. Oscar ne perd jamais patience. Oscar, c’est un copain à Prévert, un africain d'Aubervilliers de Pantin ou d’ailleurs. Pour l'instant, il s'obstine à comprendre. Même Léna ignore qui est Oscar. Elle sait seulement qu'elle l'aime bien. C'est un ami.
Quelle histoire ! Quel âge peut-elle bien avoir ?
Les adultes perdent parfois un bien si précieux qu'ils remuent ciel et terre pour le récupérer. Oscar les voit arriver, désolés, encore pleins d'espoir, au guichet 113 : Bureau des objets trouvés. Aujourd'hui, l'employé reste déconcerté, penché sur ce visage enfantin, accroché à ce regard fixe qui réclame son dû.
-« Quelle histoire ? Interroge-t-il. C'est un livre que tu as perdu ? Tu as perdu ton livre d'histoire, le livre de l'école ? ».
Silence, incompréhension, défi. Que veulent ces deux grosses joues lisses, luisantes, imperméables ? « Il y a longtemps que tu l'as perdu ? A quel endroit ? Hein, à un carrefour ? »
Oscar s'y perd. Comment tu t'appelles ? dit-il pour gagner encore quelques minutes, ou pour d'autres raisons, dont il n'a pas conscience. Tout à l'heure, il racontera ça à ces collègues. Il n'y avait pas moyen d'en savoir plus... Alors, comment vous dire, ça s'est fait très vite, je suis allé au fond de la réserve et j'ai attrapé un livre illustré, un de ceux qu'on ne risque plus de réclamer... Et alors, là, ce sourire ! Mes aïeux! Je n'en suis pas revenu. Oscar disparaît à moitié derrière des mots d'emprunt : Tiens, je lui ai dit, en manière de plaisanterie, tiens, ça c'est le livre, l'histoire que tu veux est dedans. On a rigolé, complices et elle est partie.
Ni ange. Ni bête.
Dans sa chambre, Léna tourne doucement les pages de son livre, elle apprivoise une histoire, celle de la Case de l'oncle Tom et s'attarde devant une image. Celle de Topsy, la voleuse, l'insolente qui ose
Répondre : « Je ne suis pas née.» Guenilles et nudité. La voleuse s'éloigne en silence entre les losanges de lumière, inaperçue. Pages blanches, écrans, tombes incertaines. Léna s'est prise au jeu, fautive et mal coiffée, mal lotie sur ses gardes. Pauvre ! Voulez vous connaître le secret de Léna ? Il tient en un mot : pauvre ! Pauvre moi ! Pauvre hère, pauvre porteur de misère invisible et entêtée. Pour la première fois, Léna a rencontré le mot mulâtre Obstination, condamnation, pauvre bête mal-aimée ?
C'est lire, et c'est lier.
Topsy, ma sœur la voleuse, frères humains qui avant nous vivez…Léna, tu mélanges tout, Léna têtue comme une mule. Qui a volé livre ? Tourbillons... Narcisse interdit, se penche sur cette eau troublé où fermente la vie. Une ride s'approfondit, draine hasards et ricochets. Léna, tu es dans la lune ? A califourchon sur le petit cheval, Léna galope dans la chambre et file. Les mots s'envolent traînant de souvenirs morcelés. Brutalement désarçonnée, l'enfant a failli basculer dans le marécage - les éléphants y descendent "pour boire en écrasant les joncs et peut être, sombrer dans les sables mouvants. Mais, Léna aura eu plus peur que mal. La tache de soleil oscille, nage et reprend sa place à côté des autres, retenue par une corde secrète venue des profondeurs, cependant que la petite balance un pied sur chaque feuille. Voyez-vous ces clartés fugaces, inattendues, ces ombres rebelles surgies de la forêt immémoriale ? Ecoutez ces accents qui ne figurent pas sur les cartes. Au-delà des sables dangereux, des soldats rampaient. C'était la forêt de tous les dangers, la forêt de l'oncle Albert. Lena le sait. Il était le plus jeune ancien combattant de France. Des Caraïbes à l'Indochine: "Solda antiyé, solidé". Il était aussi, pour Lena, l'inventeur de l'éléphant blanc... Ah! Mais là alors, non, elle n'y avait pas cru ! Les enfants ne sont pas si naïfs ! Le visage de l'homme disparaît dans une ombre d'ambre et de rhum ; un regard gris vert scintille. Larmes, eaux mêlées des couleurs du temps. Lena a des pensées en forme de presqu'îles, raidies au seuil du passé.
Frisson. Doute indélébile. Lena se serait-elle encore trompée ? Elle va, désormais, marcher prudemment vers sa classe, suivre la ligne tracée à terre, comme un funambule. Parce que si... si elle mettait son oreille sur l'eau ... et que son oreille devienne eau... si sa joue vacillait sur l'eau, s'enfonçant sans repéré , sans lisière, sable sur sable, sang, ... et...
Qu'est ce que cet énorme éléphant qui trempe ses pieds pour faire un pont au dessus du" fleuve échappé ?
- « Eh, toi, là-bas... ».
Voix ancestrale du maître. Plein fouet. Viol. Le coeur de Lena s'est fragmenté. Ses pensées disloquées retombent, jambes écartées sur un socle dur.
« Eh ! Toi, là-bas. Qu'est- ce... »
.Une grêle drue, dense, impitoyable, dégringole, rebondit, cisaille en grondant les buissons dispersés. La dernière veilleuse file en torsades, vacille, s'éparpille.
Lena tire ses guenilles, tend le livre comme un passeport vers la silhouette immense qui dévore l'espace, brûle l'oxygène. La flamme du rêve étouffe. Adrénaline, à perdre haleine. « Eh, toi, la bas, qu 'est-ce que tu fais là ? »
Reproches ?
Ah, non ! J'ai bien fait de rêver, de voler… Vous ne faites pas autre chose. Croyez moi folle, j’ai vu ce que je voulais : une terre qui luit, immense, dorée, posée sur l'eau comme une main. Des vagues de haines mesquines s'échouent sur la plage. Vous ne sauriez croire que je ressens ? Sous cette main, respirent, malgré l'éloignement, 1a mort, les siècles, ceux qui, sans le savoir, partagent mes souvenirs .Pourquoi, à cette pensée, la main démesurée s'est elle refermée pour étreindre la mer entre ses doigts? Comme d'une éponge, l'eau s'égoutte, s'infiltre dans le sable glacé. Il ne reste plus qu'un désert définitif avec, noircie, une serre implacable qui relie terre et ciel. Le directeur a ouvert la porte de la classe. Désormais tout est clair. Il fait entrer l'enfant, échange avec la maîtresse des paroles inaudibles cause de la sonnerie et pose le livre sur le bureau. Le livre et là, dans une aveuglante clarté, sur la couverture, un mot : Poésies. Un auteur : Charles Marie Leconte, dit Leconte de Lisle. Et un titre: Les Éléphants.
Lena se souvient. Tout est fini. Léna où es tu? Léna voudrait répondre mais autour de son cou s’est enroulé le terrible « mouchoir qu’on agite en se disant adieu pour toujours. »
L’oncle est mort, et aussi les éléphants, et même l’enfant, cet ange pensif. Malheur perlé de buée, comme un gamin qui s'ennuie à la fenêtre, le nez sur la vitre.
Il y a bien longtemps, Lena tournait dans son petit seau avec un bâton, s'absorbait à suivre dans l'eau les reflets écartelés. Voilà qu'ils tournent en elle à présent.
C’est la récréation. Lena fait trois pas, puis s'élance en courant pour rejoindre les autres, les mains tendues, hospitalières,... vers la ronde,... " Comme si tous les gars du monde"...
© 2004
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