Ciboulette
Mary Rissel
Il était encore à quatre pattes dans le potager, broutant la ciboulette comme un
bovin édenté. Et si sa mère, une fluette hors norme dont il ne craignait que les
phalanges en couteau, le rattrapait par la ceinture, il se débattait jusqu’à
rupture du cuir et se remettait à manger.
C’était arrivé un matin de printemps. Le garçon avait tout juste sept ans.
Plutôt beau, grand et intelligent au point qu’on le destinait déjà à une
carrière sinistre de haut fonctionnaire.
- Habilité truand, braillait son père, un peigne-cul qui avait séduit une seule
fois dans sa chienne de vie.
La jeune fille, de noble lignée, avait voulu goûter du pauvre, par bonne
conscience, pour parfaire son éducation. Passant outre l’avis de ses parents,
bien entendu. Elle avait grossi, grossi. Jusqu’à accoucher de Régis François, au
grand dam de sa famille tout entière. Mais puisque l’on avait beaucoup d’argent
et un sens aigu de la respectabilité, on isola la mère et son bâtard dans une
grande propriété, en pleine campagne. Le temps de lui trouver un parti digne.
Parce qu’après tout, le gamin, descendant unique, pouvait sauver cette famille
de l’extinction pure et simple. S’il s’avérait doué, bien sûr.
Le rejeton était très doué mais la mère ne trouvait aucun prétendant. Sa
maigreur excessive les effrayait tous. Alors les aînés rongeaient leur frein.
Ce matin-là, donc, un marchand de tapis du genre qui empêche Jean-Marie de
dormir frappa à la porte de chêne massif. La bonne alla ouvrir.
- Vous plaisantez ? S’étonna t-elle en apercevant le chargement sur le bras. Des
tapis, madame en compte plus qu’il n’en faut pour toute la maison ! Et elle ne
reçoit pas de...
- Qui c’qui tou dis ?
- Au revoir.
Elle referma violemment la porte et enclencha le verrou de sécurité.
- Qui était-ce ? demanda madame
- Un vulgaire marchand de tapis.
- Vulgaire n’est pas utile. Tu l’as renvoyé ?
- Ben oui !
- Ben oui. Ben t’as eu tort. La prochaine fois, appelle-moi ! Il passe si peu de
gens ici.
- Bien madame.
Le bougre à cheveux crépus devait disposer d’une antenne parce qu’une heure plus
tard, il sonnait à nouveau.
- Encore vous ! Ronchonna la bonne
-Hi, ji bosse.
- Madame ? Le marchand de tapis.
Madame, occupée à ne rien faire dans sa chambre, descend l’escalier en trombe.
- Fais-le entrer dans le salon.
- Avec ses godillots boueux. Elle devient folle, l’Arête, marmonne la
“frotteuse“ de parquet. Par ici, vous.
Elle pince les lèvres et claque des talons. Parce qu’elle n’est pas contente du
tout.
- Laisse-nous. Non. Apporte-nous d’abord du porto, commande madame depuis sa
confortable bergère.
La bonne apporte un plateau argenté garni de deux verres en cristal et d’une
bouteille quasi pleine. Le pose sur la table basse en marqueterie.
- Maintenant laisse-nous. Ferme la porte en sortant.
Bizarre, bizarre, qu’elle pense la laveuse de vaisselle. Et puis à voix haute :
- C’est vrai qu’il n’est pas laid. J’adore les grands bronzés comme lui.
La voilà qui se vautre dans l’affabulation. Elle-même a la hanche aguicheuse et
la gorge fraîche. Un charme presque fatal. Quand il sortira... Une chair de
poule la parcourt. En attendant, elle collerait bien un œil là où siège la clé
mais Régis François rôde dans les parages. Et le garnement rapporte tous les
écarts, au besoin en invente. Pour se distraire. Et d’ailleurs :
- Au lieu de surveiller ma mère, va repasser mes chemises, fainéante !
- Évidemment.
Elle n’a que le choix d’obéir. À regret, elle monte les deux étages. Une énorme
pile de linge fin réclame le fer. Le basané sera reparti bien avant qu’elle en
ait plié le quart. Zut !
Pendant ce temps, équipé d’un walkman Régis François s’est installé sur un
tabouret, la pupille rivée au trou de la serrure. Il ne perd rien de la scène
qui se déroule à l’intérieur.
Sur les fameux tapis dispersés à la hâte, sa mère est nue, sur le dos, offerte à
ce bonhomme qu’il ne connaît pas. Lui aussi nu, à genoux. Et puis il l’étouffe,
enfin presque. Et il s’agite en geignant. Le garçon ne comprend pas. Mord ses
poings. Dans cette maison, il n’y a jamais d’homme, excepté son père, un
dimanche après-midi chaque mois. Sa mère crie à son tour. L’inconnu lui fait-il
tant de mal ?
À se contorsionner de peur, il tombe de son perchoir en occasionnant un joli
fracas. Dans le salon, on s’affole. On se redresse vite et on s’habille. Maman
est la première à la porte.
- Que fais-tu là ? demande t-elle à son fils
Tous deux se regardent et lisent la faute. Baissent la tête. Un coup terrible.
Régis François s’enfuit dans le jardin et de rage mange des fleurs de pissenlit,
des feuilles de troène, enfin de la ciboulette. Voilà qui est bien meilleure. Il
s’attarde.
Neuf mois plus tard naissait Adonis François. Adonis ?
Et puis il y eut un défilé d’hommes étranges dont il ne comprenait pas toujours
le langage. Une troisième naissance, Clovis François.
Ce printemps, chaque fois qu’on a sonné, Régis François s’est réfugié auprès de
la touffe d’épices. Tous les jours. Aujourd’hui est le trente-troisième. Alors,
il aurait autant de frères qui lui prendraient ses jouets, ses chemises à
dentelle et son piano. L’appelleraient Ciboulette, parce qu’à force d’en avaler,
le plus efficace des dentifrices ne change plus son haleine. Et sa mère
l’empêcherait de manger à sa guise sous le prétexte qu’il n’est pas herbivore
quand il ne peut rien opposer à cette envie. La chose devenait inacceptable et
il n’en dormait plus. Se rongeait les ongles pareillement à cette bonne stupide
qu’il méprisait. La décadence.
Ce samedi-là, le carillon de la porte vibre à midi pile. Régis François,
barricadé depuis l’aube dans un coin de la cuisine, pose son livre en soupirant
:
- Enfin...
Pendant que la bonne garnit le plateau selon la coutume, lui prend le couteau de
boucher dans le tiroir.
- Que faites-vous avec ce couteau, monsieur Régis François ?
- Je l’aiguise, pauvre gourde.
- Oui, je vois bien. Mais pour quoi faire ?
- Un civet !
- Pfff... Toujours à vous moquer.
Et elle embarque le porto et les verres. Franchit la porte du salon avec le
gamin collé incognito à ses cotillons.
- Voilà, madame. C’est tout ? dit-elle en abandonnant le plateau garni
Le petit futé s’est déjà glissé derrière le canapé sur lequel sont assis un
étranger et sa mère qui s’impatiente :
- Oui. Retourne à ton four. Et ferme bien cette porte !
Lorsque les premiers gémissements parvinrent à ses chastes oreilles, Régis
François se leva, marcha silencieusement jusqu’aux pieds des amants échevelés.
Les observa un instant, étonné de leur posture. Prit le manche du couteau à deux
mains. Approcha encore. Chance, sa mère fermait les yeux. D’un geste extrêmement
précis, il planta la longue lame entre les omoplates de l’homme qui lui tournait
le dos. Alertée par les cris énormes qui giclaient comme le sang, la femme se
dégagea vivement et apercevant son fils, lui tendit la main tout en se mettant
debout.
- N’avance pas ! Lui intima Régis François qui avait promptement récupéré son
arme
- Je vais t’expliquer...
- Je t’épargne cette peine, coupa t-il en lui logeant l’acier souillé dans le
ventre. J’ai assez de petits frères.
Hein, la méthode est brutale ! N’empêche, si tu le cherches pour lui administrer
une correction, va au carré de ciboulette. Il y est forcément.
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