Le chien

Evelyne Minssen

 

 

Je suis écrivain, j’ai besoin de calme pour écrire.

 Pour cette raison je viens de louer cette vieille maison à l’écart de la ville, pour un temps indéterminé, celui de rédiger mon prochain roman. Mon éditeur me presse de le lui remettre comme promis. Je me suis bien gardé de lui dire que je ne l’ai pas encore commencé et, pire encore : je ne sais pas quel en sera le sujet...

 En attendant, étant seul, je fais ce journal personnel. Je ne vois en effet personne ici en dehors d’une paysanne qui vient durant une heure le matin mettre de l’ordre et m’apporter des provisions.

 Cette femme est sourde et muette de naissance, nous communiquons par de vagues signes et uniquement dans les cas extrêmes où elle a quelque chose à me demander. Je la laisse se débrouiller seule, elle connaît cette maison mieux que moi, elle  l'entretient pour tous les locataires successifs.

 Cela fait des jours que je me creuse la cervelle pour trouver une idée, je ne sais pourquoi, mais je dois bien l'admettre : c’est la panne totale d’inspiration.

 Souvent, je vais faire un tour dans le parc. Enfin, si on peut appeler ça un parc.

L’endroit a dû être effectivement un beau lieu autrefois mais depuis, sans aucun jardinier pour la dompter, la nature a repris sa liberté.

 Au fond de ce grand jardin il y a une construction délabrée, un ancien pavillon de chasse peut-être.

 De temps à autre un vieux chien efflanqué rôde. Il m’a l’air d’une brave bête.

Je ne sais pas s’il a un maître. Pas la peine de demander à la femme de ménage, ce serait trop compliqué de le lui expliquer par gestes.

 Je laisse des reliefs de repas, dehors, dans une assiette et le chien semble content de mon attention.

 C’est tout de même un drôle d’animal. Je n’ai jamais entendu le son de sa voix, à croire que lui aussi est muet. Enfin, je suis venu ici pour trouver le silence je dois dire que j’ai ce qu’il me faut.

 

 

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Cela fait pas mal de jours que je n’ai rien écrit dans ce journal.

Je viens de le relire.

  Je fais toujours mon tour dans le parc chaque jour à la recherche de l’inspiration, mais j’en suis au même point, c’est à dire au point mort...

 Par contre, le chien vient tous les jours à présent. J’ai d’ailleurs pu le constater à son embonpoint grandissant du ventre, ce chien est en fait une chienne, laquelle attend visiblement des petits.

 Je lui laisse toujours à manger, c’est pourquoi elle revient. Quoique d’allure singulière, cette bête m’est devenue familière, plus familière que la vieille femme de ménage.

De toutes façons, comme disait je ne sais plus qui : plus je connais les humains, plus j’apprécie les animaux !

 

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La chienne semble bientôt à son terme.

 Elle est tellement grosse du ventre que je présume qu’elle va avoir une nombreuse nichée. Elle a l’air épuisé. Pour une si vieille bête c’est sûrement une dure épreuve.

J’ai découvert au cours de ma promenade d’hier qu’elle couche dans le vieux pavillon au fond du jardin. Elle a peut-être été abandonnée volontairement par des citadins de passage, les gens font vraiment n’importe quoi de nos jours. Mais comme il n’y a aucun autre chien dans les alentours je me demande où est le père de sa portée, ou alors elle a été abandonnée déjà pleine.

 

 

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Depuis deux jours je ne voyais plus ma copine... C’est bête, c’est le cas de le dire mais cette rôdeuse me manquait. Je suis allé voir si elle était dans sa cabane.

 C’est bien ce que je pensais, la chienne est couchée dans le vieux pavillon, dans l’ombre. Je ne sais pas si ses petits sont nés ou si elle est seulement en attente. J’y retournerai demain avec un peu de nourriture.

 

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C’est fait, c’est sûr, elle a mis bas.

 Contrairement à ce que je pensais, elle n’a qu’un seul chiot et il est énorme, presque aussi gros qu’elle. C’est impressionnant qu’une bête si maigre ait pu mettre au monde une autre, si grosse.

 La vieille chienne est épuisée par tant d’effort. Heureusement, je lui apporte à manger. Visiblement elle n’a pas la force de se lever pour venir jusqu’à la maison. En plus son gros rejeton, en bon parasite lui tête tout son lait achevant ainsi de la vider de ses forces. A ce régime là, j’ai bien peur qu’elle ne résiste pas longtemps.

 

 

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C’est fou ce que ce chiot grossit vite.

Plus il prend de l’ampleur, plus la mère décline, c’est inversement proportionnel !

En plus, c’est un curieux animal d’une race indéfinissable. Je serais curieux de voir quel mâle en est le père!

 Mais la chienne est vieille, et j’ai déjà entendu dire qu’il arrive aux vieilles femelles de mettre bas des petits anormaux, difformes, des monstres en quelque sorte.

 Ça m’a tout l’air d’être le cas. Physiquement cet animal est monstrueux tant par la taille que par l’aspect mais reste à savoir ce qu’il a dans la tête...

 

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Comme chaque jour je suis allé porter à manger à la chienne dans sa cabane.

 Quand je me suis avancé avec mon assiette j’ai pu constater qu'elle était morte.

 Le chiot ne m’a pas laissé la toucher, il grogne dès que j’approche. Il ne va plus avoir de lait, je lui ai laissé mon assiette avec la nourriture.

 

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Je viens de voir une chose horrible, j’en suis tout retourné !

 Dans la cabane, là-bas, le chiot, de plus en plus gros, a commencé à dévorer le cadavre de sa mère.

 Il s’est attaqué aux mamelles, sans doute parce qu’elles ne lui procurent plus rien.

Il faudrait pouvoir lui apporter beaucoup de lait pour que cesse cette boucherie.

 J’ai tenté, à grands renforts de gestes, d’expliquer la situation à La Sourde, mais elle m’a fait des signes agacés : elle ne comprend pas.

 J’ai essayé de lui demander plus de lait, mais sorti de ce qu’elle m’apporte habituellement, il est inutile de lui demander quelque chose d’autre.

 

 

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C’est affreux, je ne retournerai plus à la cabane.

 Le monstre, puisqu’il faut bien l’appeler ainsi, continue à dévorer le corps de la vieille bête. Si je tente d’approcher, il grogne et se montre agressif.

 Il n’a pas touché à la nourriture que j’avais laissée dans l’assiette.

 

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Cela fait plus d’un mois maintenant que je tourne en rond dans cette maison lugubre.

 Je n’ai toujours pas écrit une ligne de ce roman.  Mon éditeur va commencer à se demander ce que je fabrique...

  Heureusement, il n'y a pas de téléphone ici...

             

 

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Il s’est passé une chose étrange ce matin.

 Le Monstre est sorti de sa cabane, il vient sous ma fenêtre, au même endroit que venait la chienne.

 Je répugne à nourrir une telle bête, s'étant repue des restes mortels de sa propre mère. Mais pas de doute, il attend à manger, il ne doit rien rester du corps de la pauvre bête.

 C’est véritablement un être effrayant.

 D’une taille supérieure à la normale il est roux quasiment rouge, avec une crinière semblable à celle d’un lion.  Des mâchoires puissantes impressionnantes.

 Je lui ai quand même donné des os mais il ne fait pas bon s’attarder en posant l’assiette, il serait capable de me mordre.

 

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Depuis trois jours l’animal est posté nuit et jour contre la maison.

 Quand j’ouvre la fenêtre je le sens prêt à bondir dans ma direction.

 Quand La Sourde est arrivée, il ne l’a pas laissé entrer.

Comme il la menaçait gueule ouverte, elle a pris peur et s’est enfuie en abandonnant son cabas avec ce qu’il contenait.

 Le fauve a fouillé dedans et dévoré  une partie, le reste est éparpillé, je ne peux rien récupérer. Si j’essaie d’ouvrir la porte il se précipite, je ne veux surtout pas qu’il entre ici.

En le laissant faire, je cours à ma perte. La Sourde ne reviendra pas, j’en suis certain, me voilà seul avec cet animal  fou.

 

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C’est peu dire que j’ai affaire à un monstre. Depuis des heures il dévore méthodiquement le bas de la porte.

 Pendant que j’écris ces lignes je vois ses grosses pattes qui forcent le trou déjà large, et son souffle rauque me parvient.

 Dans quelques minutes il sera ici, je n’ai rien à attendre de personne et tout à redouter de lui.  

Que ceux qui trouveront mon journal veuillent bien le remettre à mon éditeur pour qu’il le fasse paraître.

 Ce sera mon œuvre posthume.

          

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