Café-chicorée  

Mary Rissel

 

Ainsi parlait le sort à Manette, une fêlée persuadée que la vie la gâchait quand c’est elle qui gâchait la vie :
- Pour un bel accident, il te faut une belle voiture ! Le genre cabriolet avec les jantes en alliage, le tableau de bord et le volant en ronce de noyer et les fauteuils en cuir. La capote repliée. La musique en stéréo, à fond les boutons. Le réservoir plein de cette saleté d’essence qui pollue votre atmosphère. Une route de montagne. Étroite, pentue, dangereuse. Un paysage à donner le vertige, comme tu l’aimes. À ta droite, la bouteille de champagne endormie dans son lit de glace. Dans le vide-poches, un gros pétard. Très gros !
D’abord tu prendras un café en terrasse. En matant les élégants, les ventrus et les chauves, histoire de jouer. Quand tes fesses s’engourdiront, tu te lèveras et tu partiras sans payer, le truc que tu n’as jamais osé faire. Et puis tu monteras dans ta Mercédès, avec ton air le plus heureux. Vu que ce sera le dernier.
Pendant les premiers kilomètres, tu rouleras pépère, en battant la mesure sur l’accélérateur. L’air tiède agitera gentiment tes cheveux bruns. Le soleil caressera amoureusement ton visage. Tu seras seule, cool, ravie de savoir que le lendemain tu ne verras pas la gueule de ton patron. Que tu ne lui auras même pas rendu ton rapport. Vital pour l’entreprise, qu’il t’aura pourtant précisé !
Le dernier délai pour ce sacré rapport, c’est ce soir. Mais tu n’as rien fait de ta journée. Quand tu as quitté le bureau, bien avant l’heure légale, la secrétaire t’a dit :
- Le rapport, Manette !
- Quel rapport ?
- Monsieur Ioth ne va pas être content ! Et puis c’est important pour tout le monde.
- Sans doute. Et bien qu’il en attrape la colique, ton Goudech Ioth. Lui qui affectionne les trônes... Tu lui tendras les feuilles molletonnées. Il appréciera. Et toi aussi, certainement. La promotion, ça se mérite.
- Je ne comprends rien à ton charabia.
- Ça me rassure. Au fait, le début du fameux rapport se trouve dans le grand cendrier, près de mon inconfortable chaise que tu n’as jamais voulu remplacer. Donne-le lui. Allez, à plus jamais.
Et tu es sortie sans claquer la porte. Fière. Décontractée. Bravo.
À quatre heures de l’après-midi, tu as acheté le mobile turbo de tes rêves, fardé blanc immaculé et chromé rutilant, avec un chèque en bois. Mais le commercial du garage, un gros con qui plaide la faveur de tout ce qui porte jupe, a dit en souriant, un pot de miel sur la langue :
- Je ne téléphone pas à la banque ?
- Prenez garde aux guêpes. En cette saison...
- Pardon ?
- Rien qu’une piqûre et hop... Mais vous pouvez téléphoner à la banque, si vous n’avez pas confiance ! As-tu enchaîné sur un ton narquois
- Pas entre nous... toujours avec un sourire visqueux
Tu as souri toi aussi, en biais, avec une lame de haine dans tes yeux noirs. Mais le gros con n’a cru qu’au sourire et s’est presque liquéfié. Une seconde de plus à le regarder s’éponger le front avec son vilain mouchoir à carreaux et tu pouffais ou tu l’insultais. Adieu le cabriolet, peut-être.
À cinq heures, tu as garé ton quatre roues sur le trottoir, à la barbe d’une aubergine qui a craché sa désapprobation à coup de jets d’encre sur une petite feuille colorée.
- Du boulot pour rien, ma grande, vu que je ne paierai pas.
En deux enjambées, tu as atteint la terrasse et commandé ton petit noir. Le garçon n’avait pas dans sa collection de super tasse noir et or en arcopal du Japon quand tu n’aimes vraiment le café que dans ce godet-là. Un souvenir d’Amour. Dommage. On continue. Tu as maté. Pas payé. Comme je te l’avais conseillé. Maintenant tu sillonnes les campagnes verdoyantes. Tranquillement.
Six heures. Les pneus hyper larges lèchent le flanc rocheux. Tu goûtes au ciel bleu, aux fleurs qui jonchent les bas-côtés, aux arbres inclinés sur le vide. À Ben Harper. Tu as déjà oublié que le monde est laid. Avare. Menteur. Mais pas tes enfants. Tu ne veux pas leur faire de peine. Au contraire, tu veux les soulager. Parce qu’à vouloir trop bien faire, tu as fais trop et mal. Tu les as étouffés. D’Amour. De conseils inutiles. Alors ils se révoltent et tu souffres. Allez, essuie tes joues. Tu leur dois mieux que des larmes.
Et tes amis ? Tu ne veux pas non plus qu’ils pleurent. Tu les aimes tant ! Maboul plus que tous les autres. Celui-là reste ancré à tes tripes. Tu en as le cœur boursouflé. Bon, on va arranger l’affaire. Tu ralentis. Tu t’arrêtes et tu ouvres la bouteille de champagne. Ne t’énerve pas à cause d’un bouchon difficile à enlever ! Voilà. Tu emplis une flûte. En voyage, tu emmènes toujours une flûte. Pas trop de mousse. Parfait. Tu bois en redémarrant. Doucement. Tu verses à nouveau. Jusqu’à chanter avec Ben en ne pensant qu’à Maboul. À deviner ses yeux et son rire, sa peau et son parfum. Facile ! Il te murmure des mots princiers et t’effleure de ses doigts tendres. Sa tête se niche au creux de ton épaule. Quel bonheur ! Tu bois trois gorgées de plus. Et puis tu fumes. Ça tourne un brin. La route aussi. Attention ! J’ai un endroit idéal pour réaliser ton dessein. Un seul tonneau avec ton engin décapoté, et tu auras le front au ras des talons. Promis. Mais ne brûle pas les étapes. Éteins ton pétard, tiens. Ce sera plus raisonnable.
Vingt heures. Le couchant éblouit de ses ocres rouges sur fond bleuté. Tu ôtes tes lunettes de soleil pour mieux apprécier les nuances. Maboul aussi adore le crépuscule. Et Ben Harper. Une ligne droite. La dernière avant le saut. Bois un verre. Accélère. Vas-y. Entre nous, elle en a sous le capot, ta mercédès ! Tu vois la courbe ? Et ce panorama ? Superbes ! Le plus bel endroit pour mourir. Le bol de ta vie. Appuie encore sur l’accélérateur.
C’était sans compter sur le tracteur chargé de bottes de foin. Les fermiers ne respectent rien, pas même les horaires de travail. Ils se faisaient face, lui du côté du ravin, elle de l’autre. Mais la route n’autorisait le passage que d’un véhicule. Lui cria :
- Je monte, j’ai la priorité !
Comme si elle pouvait l’entendre. Pas fin, le blaireau à la casquette enduite de gras qui venait de s’empiffrer un grand bol de chicorée. Sa potion délire. Elle ne réalisa pas de suite ce qui arrivait. Jusqu’ici, elle avait suivi mes consignes à la lettre, sans un avatar. Elle se trouvait donc un peu déboussolée. Elle freina par réflexe, en s’écorchant violemment sur le rocher grenu. Lui, persuadé qu’elle voulait passer à tout prix, bougonna dans sa moustache mal taillée :
- La galanterie fait chier. Moi je bosse. Range-toi, pimbêche, ou je t’amincis !
Aussitôt il braqua les grosses roues vers la gauche. Entama la carrosserie du cabriolet dans un bruit d’enfer. Amusé, il sollicita tous les chevaux et dans un énorme coup de rein, le tracteur écrasa le turbo et sa passagère. Jusqu’à ne laisser au pied de la falaise effritée qu’un amas très compact de tôle et de chairs judicieusement emmêlées. Le balourd quitta son engin quasi indemne pour examiner de près ce qu’il considérait déjà comme de l’art.
- Joli, joli ! S’extasia t-il, les mains serrées sur les hanches
Et puis il se pencha davantage, intrigué par quelque chose qui remuait encore.
- La bouche ! Ben, vous n’allez pas me faire des reproches ? J’avais la priorité ! Les femmes au volant, une calamité. Vraiment...
Il continua de dénigrer mais son assurance battait déjà de l’aile. Et puis il n’eut plus d’argument pour alimenter sa défense. Alors une sueur nerveuse lui couvrit tout le corps. Il se mit à trembler, fixant avec appréhension les lèvres intactes. Pour y décrypter le message. Un ange aurait pu saisir la répétition d’un nom, Moye. Mais le balourd n’y vit qu’un mauvais présage. Une frousse terrible l’envahit, lui donnant la nausée. Il traversa la chaussée pour fuir la sculpture et vomir dans le précipice. Une bourrasque peu conciliante plaqua le premier jet sur son pantalon de toile bleue.
- La chicorée, ça tache pire que la bouse de vache ! Se lamenta t-il. M’man va jurer !
Alors il se courba plus avant pour le jet suivant. Tant qu’il bascula dans le vide. À l’atterrissage sur une plaque de schiste rouge, la tête se piqua directement sur une cheville quand le reste du tronc et des membres disloqués s’éparpillaient en cercle, l’air de célébrer leur idole.
- Joli, joli ! s’extasia le sort
Hein, si je l’avais épargné, il aurait récidivé.

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