Comme un cheveu dans la soupe     

Patrick Mussard

 

Un long cheveu roux, jeune et brillant, infléchi comme une cambrure. Et pendant que je le roule doucement entre le pouce et l’index à la lumière du soleil, il m’exhibe sans scrupule ses reflets les plus chatoyants. Je peux presque en sentir son odeur, à la fois chaude et provocante mais aussi fragile et délicate. Pour moi totalement insupportable. Il s’est perdu autour d’un bouton du col de sa chemise, la bleue nuit que je lui avais offerte pour ses trente-cinq ans. Je le range soigneusement dans mon portefeuille.

Allongée sur le canapé de la véranda, je regarde derrière les plantes tropicales le scintillement des vagues au soleil. Un bel appartement sur le toit, ceinturé par une immense terrasse sur les collines de Fabron, la Baie des Anges à nos pieds. Mon mari voulait absolument une location, mais bien sûr quelque chose de superbe, de remarquable, conforme à l’image qu’il avait de lui : l’indépendance et le pouvoir. Il pensait qu’une fois vissé à un endroit, il le vivrait comme une baisse de son omnipotence, il perdrait la maîtrise de sa vie et sa mobilité. Toujours est-il que nous habitons ce même appartement au loyer démesuré depuis près de cinq ans. Même si on a pu largement se le permettre,  ici je ne me suis jamais sentie chez moi.

Hasard ou fatalité, je découvre un deuxième cheveu, lové contre la toile rêche de sa veste en tweed. Je le saisis et le compare avec celui contenu dans mon portefeuille : aussi long et le même éclat cuivré.

Il me parle très peu de son travail. Il a quitté son poste à la World Financial Bank il y a deux ans pour fonder sa société de courtage en bourse sur Internet. La présentation de son projet fut brillante et il a obtenu sans problème l’adhésion de partenaires financiers qui n’ont rapidement pas eu à le regretter. Avec des retombées conséquentes, sa start-up a pris un essor fulgurant. Il a recruté personnellement les meilleurs éléments, ceux qui gagnent coûte que coûte, intraitables et efficaces.

 Les rares fois où je suis passée le voir dans ses bureaux, je n’y ai pas vu de rousse, encore moins de blonde ou de brune dans son équipe. Son côté conquérant est doublé d’un esprit macho. Et sa misogynie tenace n’a laissé la place dans sa société qu’à une femme de ménage, les cheveux frisés ébène, affairée comme une fourmi tous les soirs de la semaine.

Au début, sa belle euphorie me plaisait. Il changeait de situation et tout lui souriait. Il se démenait, se battait, réussissait et j’aimais ça. Dès qu’il rentrait le soir, je voyais à travers ses yeux brillants une volonté ardente presque démesurée, celle de sa réussite. Il m’éblouissait.

Je lui faisais l’amour le plus souvent possible. Je multipliais les perversions, les vices et ma soumission. Il adorait, c’était pour lui dans l’ordre des choses, il était conforté dans sa toute puissance. Et moi dans ces moments là, je me sentais heureuse, exclusive. Je ressentais son désir, sa violence, sa respiration sur mon corps, son odeur et je pouvais crier mon bonheur.  J’avais besoin de lui. Je cultivais en moi cette nécessité de me nourrir de son pouvoir, de m’accaparer un peu de son énergie. Je pensais que ça allait me rendre aussi forte que lui, que le poids de ma solitude disparaîtrait.

Mais, petit à petit, au fils des mois, il n’était plus avec moi. Bien sûr nous demeurions présent dans les mêmes pièces, mais son esprit était ailleurs, ses pensées étaient dans son travail. Il passait pratiquement tout son temps dans son bureau, les yeux rivés sur l’écran de ses deux portables, son casque téléphonique sur les oreilles, à passer des ordres, acheter et vendre. Il y prenait ses repas et finissait de plus en plus souvent par dormir sur un lit d’appoint. Je ne le voyais plus et il me semblait comme happé, englouti par son entreprise, son destin scellé à celui de son œuvre. 

Dès lors, je n’ai plus existé. Son ambition a progressivement étouffé notre amour, notre passion. Quelques rôles de faire-valoir lors de dîners professionnels, des rôles que je reprenais à la maison : la belle illusion. Il s’est détourné, s’est lassé du sexe, a repoussé mon avidité, a ignoré ce désir qui me chauffait le ventre, qui m’incendiait les tripes. On me l’a enlevé, accaparé, détraqué. Je ne l’ai plus et j’ai mal. Isolée hors de son monde, j’en souffre. Je l’aime tellement.

Et maintenant, ces deux cheveux. Découvertes trop rapprochées pour être le fruit du hasard. Je n’ai plus aucun doute, il y a quelqu’un d’autre dans sa vie. Une garce de rousse. Alors comme ça, il peut me laisser, m’abandonner et se la baiser aussi facilement. Je le vois bien, lui, laisser libre cours à ses pulsions, la soumettre à ses fantasmes et elle s’activer comme une chienne. Elle prend ma place, mon désir et me vole mon homme. Ce salopard pense qu’il peut me jeter comme ça. Je le hais.

Je m’installe dans la véranda face à la mer. Le ciel se montre menaçant. Le temps est lourd et les premiers éclairs zèbrent l’horizon donnant au crépuscule un air tragique. J’ai la chair de poule. De grosses masses grises gorgées d’eau se rejoignent sur l’horizon et ne tardent pas à éclater sur la baie. Le visage tenu entre mes mains, je laisse éclater ma souffrance.

 

Pile ce matin. Il n’a vraiment pas de chance, ou plutôt c’est moi qui doit être en veine. Depuis toujours, j’aime me balader sur les petites routes de Saint-Jean-Cap-Ferrat. Je gare le Santana sur le parking du zoo, je sors mon vélo et je pars direction le phare du Cap. De loin, je n’y ai d’abord pas cru mais en m’approchant, j’ai bien reconnu sa Porsche. Il l’avait voulue bleu électrique à la capote blanche, immatriculée à ses initiales : on ne pouvait pas la rater. Elle est là, garée devant le portail d’une de ces demeures luxueuses où l’on ne voit que le sommet d’un toit ombragé par les pins parasol et où l’on peut sans problème imaginer la vue superbe sur l’horizon.

Le problème c’est qu’elle n’a rien à faire ici. Il passe tout son temps dans son bureau et il ne prête jamais sa voiture.

J’attends une vingtaine de minutes dissimulée par un muret. Il sort de cette demeure avec elle, avec la rousse. En tailleur rouge, la jupe courte comme il faut l’avoir dans ces moments, des jambes bien galbées sous ses bas blancs, ses cheveux lâchés à la brise découvrent son fin visage à la peau laiteuse. Elle est superbe, la bouche soulignée d’ocre, elle sourit à mon mari.

Lui ne porte plus de veste, ni de cravate, sa chemise est déboutonnée et retroussée sur les bras, il transpire encore et la regarde satisfait. La même attitude, ces mêmes yeux pétillants qu’il a toujours quand nos corps se séparent après l’amour.

C’est sûr, il la baise. Et cette pute l’a fait jouir et il a aimé ça. Et il l’a baisée comme ça pendant longtemps, en la prenant elle comme il me prend moi.

Ils se disent encore quelques mots. Il sourit de plus belle puis ils se serrent la main. Il repart en faisant rugir le moteur de la voiture et elle, elle pince sa lèvre inférieure avec ses dents, pousse un petit cri de joie puis  regagne la villa.

Je retourne à la voiture et en roulant vers Nice, je rumine tout mon dégoût. Je lui avais tout permis, j’avais répondu à tous ses désirs, j’avais fait toutes les concessions et ce fumier s’envoie avec cette pute. Mais il croit quoi ? Que Je suis la dernière des connes ?

Je glisse un CD dans la chaîne , le « Stabat Mater » de Vivaldi, et je l’attends. Je suis terriblement sereine. Il rentre décontracté :

- Il faut que je te dise quelque chose de très important.

Je le connais décidément par cœur. Sa main sur ma cuisse, son regard hypocrite, la pose imperturbable du type qui maîtrise toute la situation. Je pique ma crise.

-         Si c’est à propos de cette rousse, cette salope que tu te tapes dans mon dos. C’est plus la peine d’y penser.

Je serre le manche du couteau dissimulé dans les coussins, et au moment de lui asséner un coup fatal, il pivote. Je lui entaille le côté de l’épaule.

-         Mais tu es folle ! Qu ‘est-ce qui te…

Je ne lui laisse pas le temps de finir. Le reste des mots se noie dans un gargouillis liquide écarlate qui coule de sa gorge et inonde sa chemise bleue. Par un large revers de mon bras, la lame tranche sa gorge lui faisant comme un deuxième sourire.

Il s’écroule sur le tapis. Je l’y enroule et je le tire jusqu’à la buanderie. Je retourne au salon et je me sers deux grands verres de gin. Je me sens fébrile, et d’un coup, la fatigue me submerge comme un anéantissement total.

La sonnerie de la porte d’entrée me fait brutalement sortir de ma léthargie. Je me lève machinalement, lasse et abattue. Je regarde à travers le judas. Un visage blanc entouré d’une chevelure rousse. J’ouvre la porte.

- Bonjour. Excusez-moi de vous déranger mais je vous demande une petite minute.

C’était sûrement le moment de la grande explication ; elle aime mon mari, elle va me le prendre, il faut que je comprenne. Mais elle ne dit rien de tout ça. Elle me sourit, ouvre sa mallette et me donne une chemise cartonnée à mon nom.

-         Félicitations ! Votre mari m’a dit hier que je pouvais vous faire dès à présent la surprise. Allez ouvrez vite !

Des photos d’une maison. La façade en vieilles pierres apparentes, un patio andalou avec une fontaine, un jardin méditerranéen descendant sur la mer, une terrasse pavée se prolongeant vers une piscine à débordement, …

-         Je suis madame Pascal de l’agence immobilière « Demeures Azur Prestige ». Votre époux est venu la visiter quatre fois et il a signé hier. Il était tellement heureux. Vous trouverez donc là l’acte de propriété de « La Marysa ». Vous vous rendez compte elle porte votre prénom. Entièrement rénovée…

Je ne l'écoute plus

... un grand salon parqueté avec une cheminée, de larges baies vitrées, une salle de bain blanche lambrissée, une grande chambre bleu lavande avec un lit en métal forgé, une chambre d'enfant aux murs tapissée d'animaux avec un berceau en pin au milieu,...

Je serre les photos contre mon ventre. Il commence à faire bon sur la terrasse. Une larme coule le long de ma joue. J’enjambe la rambarde. La brise balaye mes cheveux et la mer se rapproche doucement de moi.

        © 2002 — Patrick Mussard – Tous droits réservés.