Chercheuse d'arbres
Cyril Marie-Rose
Suzanne marchait
hâtivement vers le grand Chêne enraciné à quelques distances de là.
Ne jamais s’abriter sous un arbre en cas d’orage… Elle le savait, elle l’avait
déjà entendu. Elle savait surtout que l’arbre ne pouvait pas lui être
malveillant. Il était un ami ancestral, auquel elle donnait toute sa confiance
et son estime. De l’admiration, un lien indéfini et bienveillant.
L’opacité soudaine du ciel chassait les éclats dorés de cette lumière de fin
d’après-midi d’automne. Les nuances se transformaient, le vent s’était levé pour
venir nettoyer la terre de toutes ses couleurs. Tout allait s’assombrir. Malgré
tout, les plants de maïs, le jaune, le rouge orangé des feuilles et le vert de
l’herbe gardaient leurs douces teintures d’arrière saison.
Sous ces branches maternelles, Suzanne guettait la tourmente mais parvenait à se
laisser bercer par ce décor si enivrant.
Les voiles de nuages gris se mêlaient aux blancs rosés qu’ils avaient, à
présent, recouverts et chassés. Les vents bouleversaient la physionomie des
masses, bourrasques élevées insufflant de vives impulsions à des cortèges
d’oiseaux en mal d’ivresse.
La vision d’un champs de bataille aérien, tout s’emportait et se déplaçait, avec
un empressement encore inconnu de l’homme. Le témoignage d’énergies fusionnées
et formidablement orchestrées. Suzanne s’émerveillait devant un tableau si fort.
L’orage avançait, la pluie lâchait déjà son rideau à l’horizon tracé de gris et
de noir. Tout se chargeait, et Suzanne décidait de rester. C’était une pause, un
moment de répit.
Après avoir quitté son travail, elle aimait se retrouver là, au milieu d’une
nature toujours singulière. Seule, face à une beauté jamais ternie ni figée. Ces
champs étaient son espace de décompression, un endroit unique qui restait,
étrangement, préservé de toute ambition humaine. Avidité dénaturante, qui
défigurait paysages et hauts reliefs verdoyants.
Elle connaissait bien ce chemin, tracé sur un terrain plat, posé sur les
hauteurs d’un fleuve et faisant face à une perspective dessinée d’une multitude
arborée.
Suzanne s’y sentait bien, sa marche la ramenait à elle-même. Chacun de ses pas
était mesuré et vécu pleinement, chaque pierre reconnue, le silence accueilli et
investi. Les saisons se succédaient, et ces étendues modifiaient leurs visages,
les relais se passaient. La terre se paraît de ses couleurs immémoriales.
Bien au loin, les grattes ciels de villes aveugles et sourdes s’élevaient. Un
appel sans retour. Suzanne n’était pas attirée par ces miroirs trompeurs et
néfastes. Elle pensait tout cela comme une supercherie, et restait désappointée
par une trahison infligée à une Nature qui n’avait rien demandé.
Pour elle, l’essentiel était là, devant ses yeux, face à elle. Ces hectares
suffisaient, inlassablement, à la ressourcer et la nourrir d’un parfum
inestimable.
Tout allait trop vite dans un univers imperturbable d’indifférence, sombre
d’insensibilité.
Peut-être que le jour viendra où… Il viendra, inévitablement. Elle s’y
attendait. Un jour viendra où ces quelques parcelles de vie véritable iront
rejoindre le reste d’une végétation considérée inconsistante et dénuée
d’intérêt. L’homme a besoin de place, et il s’installe, là où il peut, là où il
veut… Il se sert.
En attendant, Suzanne se remplissait de ces petits riens, qui sont beaucoup. Ces
signes qui sont tout, indispensables. Ce Chêne la connaissait, ces herbes
hautes, chaque jour, la saluaient. Elle espérait la pluie, compagnie honnête et
salutaire. Elle souhaitait ces instants incertains, ardents, où l’homme ne
maîtrise pas. Plus rien, pas même sa crainte devant une Nature entière et juste.
Le vent frais s’impatientait, Suzanne releva le col de son manteau. Les branches
des arbres s’agitaient dans une danse passionnée mais harmonieuse. Les feuilles
respiraient et chantaient de se souffle qui se glissait sur leur limbe.
L’automne s’installait, bardé de ses contrastes, et elle ne voulait manquer ce
spectacle pour rien au monde.
Suzanne avait confiance, assurée d’être là au bon endroit, certaine de cette
présence protectrice et consolante. Rien ne pouvait lui arriver, aucun mal ne
pouvait l’atteindre.
Le vrombissement s’entendait à quelques lieux, le roulement de tambour annonçait
la venue d’éléments punitifs et ténébreux. La lumière n’avait le goût que d’un
souvenir.
Les champs accueillaient la déferlante qui saupoudrait les sols de ses
libations.
Suzanne se tenait à sa place, témoin attentif d’une scène dont elle ne
connaissait jamais l’issue. Une représentation toujours inédite, un ballet qui
s’agençait secrètement, avec mystère et majesté. Toujours prenant, toujours
saisissant de colère et de prodigalité.
Le vieux chêne ne courbait pas, son histoire était de tenir, d’être présent,
avec force et humilité. Côtoyant les inflexions et les avatars d’un temps dont
il parvenait à traduire les partitions.
Elle le savait porteur de connaissances, elle avait deviné cette conscience de
choses qui la dépassaient.
Depuis des années, son attention pour les arbres avait grandie, pour se
convertir en réelle passion. Rien de conceptuel dans son approche, simplement
une rencontre et un contact qui à chaque fois se fortifiaient.
Suzanne cherchait cette présence, s’essayant à percevoir l’imperceptible.
Au-delà de ce que l’œil parvient à saisir. Par-delà cette beauté plus vraie que
nature, existait une sève qui, selon elle, contenait l’essence même de la
sagesse humaine.
Ces grands ancêtres avaient à nous apprendre, sur le monde et la vie. Ils
retenaient toute cette vérité dont l’homme a choisi de faire sa quête depuis des
siècles.
Suzanne cherchait, et elle savait que le nouveau monde, moderne et industriel,
se détournait toujours un peu plus de cette vérité. Cette sagesse que l’arbre
retient, prête à être dévoilée. Pour celui qui sait s’y arrêter, et s’y
intéresse.
L’orage s’éloignait. La pluie avait laissé derrière elle cette odeur de terre
humide ; le silence invité permettait, peu à peu, aux oiseaux de reprendre leurs
chants interrompus. L’air était frais et le ciel avait vêtu un drapé blanc. Les
couleurs du décor avaient momentanément fané pour bientôt pouvoir retrouver leur
teneur, grâce à l’éclaircie qui se dévoilait déjà à l’horizon.
Un espace fortuit et bleuté diffusant quelques rayons ambrés, laissait présager
d’un retour imminent à la lumière.
Suzanne maintenait ses mains dans les poches profondes de son manteau, quelques
gouttes de cette eau froide avaient réussi à traverser les épaisses couches
feuillues pour venir épouser ses épaules et son front.
Elle avait été protégée, parfaitement défendue de quelconque véhémence
climatique.
Elle n’avait eu qu’à regarder et apprécier ces incidents passagers qui
ponctuaient les nouvelles journées d’octobre.
Suzanne pouvait, à présent, continuer son parcours, emprunter le chemin,
maintenant devenu mélange de cailloux et de boue.
Elle pouvait quitter ce tableau, dont le soleil irradiant recommençait à faire
revivre les coloris et les nuances.
Une fois encore, le grand Chêne l’avait acceptée, il l’avait aimée et
réconfortée. Une fois de plus, Suzanne savait qu’elle pouvait compter sur lui.
Sage habitant d’une terre abandonnée à l’indifférence.
©
2008
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