Dominique Guérin
Paraît que ça pue chez moi…
Comme si chez eux ça sentait la rose !
Au village, les anciens m’appellent la Jarnicotte, rapport à Jarnicot, mon
défunt. Pour les autres, j’suis la ‘vieille aux chats’. Y a belle lurette que
j’ai renoncé à être moi-même.
Qui, ici, se souvient encore de Lucette Devaux, la plus jolie mariée du canton…
Celle qui faisait tourner la tête à tous les gars et qu’a pas choisi le bon ?
Aujourd’hui, j’demande plus qu’une chose : qu’on me laisse tranquille.
En quoi elles les gênent, mes bestioles ? Jusqu’à présent personne s’était
plaint de l’odeur. Faut dire que j’habite en dehors du pays dans une petite
maison délabrée, avec une grande cave pas trop en état, mais j’y suis maîtresse
chez moi, qu’ça leur plaise ou non. Je l’dis comme je l’pense. D’ailleurs, avant
la pétition de Grand Godiche, ils n’ont jamais eu le nez délicat… Même qu’ils
ont singulièrement manqué de flair autrefois.
Je m’attends au pire : Gaston Bultet est passé tôt ce matin. Bourré de bonnes
intentions, le vieux Gaston ! En voilà un toujours levé au chant du coq pour
aller battre la campagne, bâton ferré ancré à main droite, en souvenir du temps
où il faisait berger. Des fois, j’ai dans l’idée que j’ai raté le coche. Avec
lui, j’aurais eu des petits, j’aurais trimé dur mais pas plus que pour Jarnicot,
j’aurais peut-être eu du plaisir et sans doute pas de chats… Une autre vie en
somme. Gaston est pas rancunier. Il fait souvent un crochet par la maison. Je
lui sers un verre de prune alambiquée, nous causons de la pluie et un peu du
beau temps. La conversation traîne, nous aimons nos silences.
Mauvais signe : il a pas arrêté de causer. Tout de suite quand j’ai ouvert la
porte, il s’est mis à m’abrutir avec les racontars du café de la Rotonde. J’ai
bien senti que l’heure était grave… Gaston est pas du genre à cancaner pour
rien. D’ordinaire ma prune le rend quasi muet. Au début, je l’écoutais pas
vraiment, mais les mots, à force, ils vont leur chemin et j’ai eu froid dans le
dos.
« Les autres y dégoisent que t’as pu toute ta tête. Qu’faudrait t’enfermer. Tes
chats, c’est leur cheval de bataille. Ils puent à cent lieues. Grand Godiche a
discouru sur les bêtes pas saines. Tu savais qu’les chats filent des tas de
saloperies ? Y a du danger pour les mômes, et leurs mômes, gaffe ! Tu pèses pas
lourd dans la balance, ma pauv’vieille. Aussi, pourquoi qu’tas tant de chats ?
L’foutu papelard qu’a circulé, j’l’ai pas signé, mais eux oui. Des emmerdes, tu
vas en avoir et des gros. »
Il a continué longtemps sur ce ton-là. Pour répéter la même chose. Moi, comme
j’avais pigé le message, j’étais pressée de le voir décamper, ce qu’il a fini
par faire sans vider sa prune. Après j’ai pris le taureau par les cornes, une
pelle, un seau d’eau et mon courage à deux mains au cas où les services
vétérinaires auraient été convoqués chez moi : j’ai nettoyé le bac à terre
devant les marches. Un truc que j’évite parce que j’en ai la respiration coupée
de remuer toute cette infection. Ils ont raison, c’est une sacrée puanteur… Sauf
que du village, y peuvent pas la r’nifler. J’suis affirmative.
Ensuite j’ai donné un sacré coup de balai alentour mais j’suis pas descendue à
la cave.
C’est le domaine des chats.
Y z’y roupillent et y forniquent mais n’y boulottent plus. J’crois pas que
visiter la cave tentera quelqu’un. J’croise les doigts comme Gaston m’a montré
quand on était des enfançons et que Jarnicot nous menaçait des foudres de son
paternel pour quatre cerises cueillies dans leur jardin. Des Jarnicot, c’est pas
prêteur !
Combien j’ai de chats ? Allez savoir ; j’les compte jamais.
Leur nombre est pas fixe. Au printemps, plein de portées viennent gonfler le
troupeau mais à l’automne les plombs volent bas sur toutes les cibles et,
l’hiver, y a le froid qui pourfend dur. Je me moque du sort des chats, je
raffole pas d’cette engeance. Mais je suis en dette avec leur race, alors je
paye…
Ils sont là à me tournicoter autour. Une bonne trentaine qui miaulassent leur
faim en se frottant à mes jupes. Les souris et les rats, y connaissent pas. Ceux
d’avant avant eux les ont bouffés. Plus un rongeur à grignoter par ici… J’ose
pas décrocher ma pétoire du râtelier. Comment qu’on m’jugera si on m’voit
revenir des champs avec une charge de corneilles, d’étourneaux ou de garennes,
juchée à bout de branche sur l’épaule ? Pourtant c’est ce gibier-là qu’ils
croquent. Attention : j’suis pas dans mon tort ; j’dégomme que des nuisibles
comme mes culs-terreux de lointains plus proches voisins qui font pareil à
tire-larigot, si bien que leurs cochons sont uniquement carnivores. Mais faut
croire qu’y puent moins qu’mes chats parce que j’ai pas entendu parler de
pétition contre eux.
Tiens donc ! J’ai eu raison de passer du café.
Rien qu’au bruit du moteur j’devine que mon cher neveu s’invite. Not’ monsieur
le Maire : Etienne Jarnicot… Grand Godiche pour ne rien vous cacher. Mon unique
héritier et voilà bien tout le problème depuis que leur remembrement communal a
transformé mon si peu d’hectares en terrains constructibles. J’suis pas plus
riche pour autant mais l’avenir lui appartient ! Il a pris la manie des papiers
officiels. Il s’est persuadé qu’ma place était à l’hospice mais j’ai jamais
touché au Bic qu’y m’tendait en me montrant le bas des pages. Maintenant, il va
essayer l’asile avec sa feuille d’accusation scribouillée par les asphyxiés du
village, c’est de bonne guerre.
Gamin, on aurait dit une asperge doublée d’un dadais de première. Grand : il
l’est resté mais dorénavant il a l’air aussi large que haut. Son ventre déborde
par-dessus sa ceinture. Godiche : le mot a fini de lui ressembler. Filou plutôt,
mais quand un surnom vous colle à la peau… Il enrage à cause des anciens qui
font aucun effort. Les autres sont prudents, donc polis. Ils lui allongent du
Monsieur Jarnicot. Ça mange pas de pain.
L’œil à la fenêtre, je le vois allonger un coup de pied au Moustachu. Me voici
toute colère. Le Moustachu est un fossile. Un gros matou noir à la queue pelée
qui balade ses vingt ans en boitillant de l’arrière-train. Pas que j’l’adore
mais c’est mon vieux complice, le seul qui m’reste de l’époque où j’ai déversé
en vrac dans la cave ma collecte de maraudeurs. Grand Godiche frappe, entre, se
carre dans l’fauteuil de son oncle et refuse mon café après avoir inspecté sa
tasse de près. Une vraie chochotte.
« J’vais pas moisir ici, la Tante. J’suis juste venu te prévenir. Ceux du
village, y m’ont apporté une pétition à envoyer aux flicards et à la SPA. J’suis
leur maire, j’dois accorder mon violon. T’abuses avec tes sales chats. Des
miaulards qui chient partout. Les gens y veulent plus de ta pollution. Moi, y
m’ont persuadé. T’as quoi dans la caboche ? J’connais un docteur qui veut bien
t’examiner : on sera tous fixés. Désolé, la Tante. »
Faux jeton avec ça, aussi franc qu’un âne qui recule. J’ai des démangeaisons au
bout des doigts. Le fusil de Jarnicot est suspendu pas loin. Pan… D’un seul coup
d’un seul. J’ajuste sûr depuis que Gaston m’a appris à jouer du lance-cailloux
sur les prunelles du chemin. C’est tout petit des prunelles, avec un sang noir
de fruit âcre dont on se barbouille les lèvres et les mains. Quand on sait tirer
la prunelle, on peut plus rater du gros !
La sagesse l’emporte sur l’envie. Je le laisse repartir sans piper. Pas question
de tomber dans sa fosse à purin. De l’assaisonner d’injures. Qu’ils y viennent
donc déporter mes chats ! Y s’ront épatés : j’entrerai pas dans la résistance.
J’leur dira « v’là, v’là » tout en poussant les mistigris vers eux et y
rangeront leur camisole. Bien obligés puisque j’aurais fait preuve de bon sens.
Ma vie regarde personne. Y pourront pas m’accuser de folie. Une vieille
originale, au pire… Et Grand Godiche en s’ra pour ses frais !
Le soleil demande qu’à se coucher. Il a tourné à l’orange et mes reins sont en
compote. J’ai pas arrêté un moment. Peut-être que mes efforts serviront à rien
mais la maison cocotte moins l’pipi de chat. Sur la table, un gros cruchon en
grès empli de roses rouges s’ennuie. Les objets savent quand y sont pas à leur
place. Tout le contraire des humains…
J’pose une fesse prudente sur la pierre lisse sous ma fenêtre. Le soir galope
vers moi en arrivant de loin. Pas âme qui vive pour m’empêcher de ruminer. Je
r’plonge toujours dans la cave. Elle me tracasse celle-là. Tantôt j’y ai
enfourné les chats pour finir mon récurage tranquille. Ils ont le ventre creux…
Peuvent patienter… M’causent assez d’ennuis… Me s’ront enlevés… Bon débarras….
La bâillerie me décroche la mâchoire. La plus belle fille du pays que j’étais,
la plus belle des mariées, suspendue au bras de Jarnicot, exactement comme dans
mes rêves ! J’avais du capital à l’époque, beaucoup moins qu’mon beau promis
mais bien plus que Gaston. Cinquante ans après qu’est-ce qui m’reste ? J’aurais
pas cru que ma vie serait faite de chats. Je m’voyais déjà maîtresse de la
grosse ferme, avec domestiques et tout et tout. Ni une, ni deux : sa domestique,
Jarnicot se l’était payée gratis en menant la noce. J’ai rudement peiné. Je
m’suis vite fanée.
Lui se s’rait jamais encombré de Raminagrobis. Il en pinçait trop pour les
chiennes. Les grandes rousses avec un museau peint. J’en ai vu défiler… Fallait
pas chercher le pedigree chez ces ramassis de fourrière. A la Rotonde elles
faisaient sensation. Tudieu, le Jarnicot !
J’ai regardé partir les chevaux d’abord. Puis les charrues qu’ils traînaient.
Ensuite, la basse-cour : quelques dizaines de canards de Barbarie, mon élevage
de poules blanches à crête rubis, les oies et les dindons. Est venu le tour des
machines. Sans elles, à quoi bon engrosser les champs ? Et cette énorme bâtisse
avec ses dépendances vides, perdue au milieu de plus rien, autant la vendre
aussi…
Jarnicot avait la main leste et moi la larme difficile. Bien des fois ça l’a
rendu fou de rage. J’étais fiérote. Même aux plus mauvais moments, je levais
haut la tête. Mais une fois seule, abandonnée dans la baraque venteuse qui nous
r’venait de Jarnicot père, j’pleurais. Surtout quand, par hasard, sur la butte
Verte, j’avais aperçu Gaston et ses moutons.
J’peux pas dire que sa dernière chienne fut la pire. Non, j’peux pas dire.
Elle gueulait jamais et courait partout où il allait. Il la flattait du bout des
doigts. Dans ma jeunesse, j’aurais brûlé des pieds à la tête sous ses caresses à
Jarnicot. Mais y m’en donnait pas. Il avait seulement « marié » une servante
dotée, en souvenir du temps des cerises, pour le vilain plaisir de faire cocu
l’soupirant fauché.
Au village on s’en crachait de belles. Comme quoi il allait me quitter. Que de
l’argent il en avait mis un tas à gauche. Pour fuir au bout du monde avec sa
rouquine en bandoulière. Les gens causent. Il en reste une rumeur. Je m’souviens,
j’ai nourri la rumeur. Je toussaillais exprès. Je traînais la patte fort de
fort. J’comptais à distance sur Gaston pour colporter ces demi fausses nouvelles
qu’il pouvait pas v’nir vérifier sur place. J’avais un mari trop jaloux ! Les
boit-sans-soif de la Rotonde ont rallongé la sauce piquante et continué à
pousser le crincrin : j’étais usée, j’étais finie, j’étais bonne pour la
crevure. Leurs mégères m’apportèrent de la tisane, des herbes, des œufs. Dame,
les mourants, faut les assister.
C’était couru d’avance, Jarnicot a foutu ces jacasses à la porte.
Le froid que ça a jeté au café de la Rotonde, vous n’imaginez pas. J’étais une
sainte et lui mon bourreau. L’allait pas bientôt déguerpir pour de vrai ? Voilà
c’qui se chuchotait et, de loin, j’entendais.
Nouveau bâillement. J’suis moulue par tout le corps. Qu’est-ce qui m’pousse à
remuer la vieille boue ? Le Moustachu dort en rond sur mon édredon. Il a le
droit. Je m’allonge sans ôter mes habits, juste les souliers. J’peux plus
ravaler mes songeries. Quelle mauvaiseté… J’ai pas une image nette de moi ce
jour-là. J’ressemblais sans doute à une poire talée qui doit finir en marmelade.
Le fricot du midi avait attaché au fond de la marmite. Jarnicot me l’a fait
regretter à coups de ceinturon. La chienne aboyait doucement « non ». Elle était
tendre, docile et fidèle. Avec des cheveux d’enfer et un passé de roulure. Quand
le sang pissa de mon nez, elle gémit. Peut-être qu’elle et moi on aurait pu être
comme cul et chemise. Mais elle avait vingt ans et moi quarante-neuf, toutes ses
dents et moi des chicots, envie de mon homme et moi aussi.
J’suis restée au sol. En dedans, la douleur me perçait de flèches. Eux sont
descendus dans la cave. Pour rire, ils riaient ! Jarnicot était excité à point
par son échauffement et la chienne voulait toujours bien. J’ai attendu. Puis je
m’suis relevée en m’accrochant à la table… Non, j’ai pas d’image nette de moi
entière, mais de mes mains sur le fusil, si… Des mains calleuses, tachées
d’ombre, crevassées et qui savaient ce qu’elles avaient à faire. Du haut de
l’escalier, yeux écarquillés, j’ai planté dans ma mémoire leurs deux corps nus
gigotant à la lueur des bougies… pour jamais les oublier. Mon cri d’indienne a
rebondi sur les murs et est rev’nu m’assourdir. Au son j’ai senti que j’avais
pas seulement mal aux abattis.
Vite ils furent debout. Jarnicot m’a pas déçue. Il a saisi la chienne et s’en
est fait un rempart. Elle comprenait rien à rien. D’un sens c’était mieux, j’la
savais innocente. Elle était pas d’accord qu’son amant la rudoie et s’débattait
en jurant. J’ai tiré avant qu’elle prenne peur.
Pour Jarnicot, les secondes grappillées me furent goûteuses. Il a même supplié :
lui !
J’ai visé droit au cœur qu’il avait pas. Le lendemain, j’ai balancé leurs
nippes, son maquillage à elle, le blaireau poilu, la timbale de savon à raser et
le long coupe-choux de Jarnicot. Le paquetage bassine depuis vingt ans dans la
mare aux canards des culs-terreux.
Une veine, ils pêchent jamais.
Restait le reste. Où qu’on enterre les morts qui vont pas au cimetière ? Pire :
comment éjecter les miens de la cave ? Et après… ? Autant penser à autre chose.
J’ai laissé faire la nature, porte close. Jusqu’à c’que les os blanchissent. Des
os, on s’en débarrasse facile. Quelques jours plus tard, l’odeur a commencé à
filtrer. J’avais pas prévu ! Moi qu’étais femme de chasseur… Qui dépouillais que
l’gibier faisandé… Quand la peau tenait plus et que la viande empestait…
L’idiote du village, pour sûr. J’ai bouché tout ce qu’était fentes et aspergé
mon antre d’eau de mélisse. Bernique. Ça fouettait comme après une battue au
sanglier. La maison suffisait plus à contenir leur chlinguerie. Pas besoin
d’avoir le nez fin pour humer la camarde. A des cent lieues ainsi qu’rouspère
Gaston pour mes chats. Bizarre qu’les anciens y sentent mieux aujourd’hui
qu’hier ! Les autres, j’me prononce pas.
Un mardi, Gaston est dégringolé direct de la butte Verte.
Des années que je l’avais pas vu à l’toucher. Je m’suis fait du mouron à cause
de leur fumet qui empoisonnait l’air. Coup de bol… Mon berger avait les naseaux
étanches. Il a sorti de sa gibecière une chatte maigre et son p’tiot ballonné
par la faim.
« Z’ont besoin d’toi. En ce moment, y a de ces traînards partout. Y sont ogres à
dévorer des tonnes de carne. A la saison des agneaux, j’m’en méfie. Si t’en veux
pas, tu m’les noies. J’déteste régler ça au bâton. »
Sur ce, il s’est éclipsé rapide. Pas un mot pour Jarnicot. J’ai enfermé le
Moustachu et sa mère au fond d’un clapier vide. Le cœur me battait une drôle de
musique… Souvenance… Cinq jours à attraper des griffus que j’ai entassés
pêle-mêle dans plusieurs sacs en jute. Le jeûne les rendait féroces. Ils se sont
entretués mais pas tous. Les survivants ont valdingué dans la cave du haut de la
première marche. Les chats, ça retombe toujours sur les pattes. J’ai rajouté au
lot le Moustachu et sa mère, pour faire bonne mesure puis j’ai loqueté la porte.
Avec soin. Ils ne manquaient pas d’estomac et se sont appliqués à l’ouvrage.
Longtemps… très longtemps… une éternité… Enfin, il m’a semblé.
Par deux fois, j’ai déverrouillé pour les ravitailler en eau mais sans me
risquer au-delà du seuil. D’en bas montaient des miaulis étouffés, un ronron
continu, le noir et la puanteur.
Les anciens ont réalisé au bout d’un grand mois, p’t-être même plus. Bon dieu
d’bon diable : envolés le Jarnicot et sa donzelle… Les autres, ceux tout jeunots
comme Grand Godiche, y se sont pas posés d’questions. Cette double disparition a
paru normale au village. Dans l’ordre des choses annoncées…
Plus tard, le brigadier s’est pas étonné que j’aie la bouche cousue dans sa
gendarmerie.
« Une simple formalité » qu’il a dit. On m’a plainte et on m’a fichu une paix
royale.
J’ai jeté les os. J’ai gardé les chats.
Je m’suis endormie. Le fracas qui m’a réveillée me dit rien qui vaille. La SPA,
les gendarmes, Grand Godiche, son charlatan ? Le Moustachu gratouille mon bras.
J’ai queue de chique à lui offrir. C’est un délicat. Depuis son sevrage à la
viande pourrie, il se régale de charogne. Je l’repousse, m’assois, enfile mes
godillots et vais ouvrir… à Gaston.
Encore lui ! Le jour se lève à peine.
« Tiens-toi prête, la Jarnicotte. Grand Godiche s’est mis d’accord avec son
toubib et le conseil municipal hier soir, en trinquant au Ricard. Vont débarquer
ce matin. ‘Reusement qu’ces couche-tard sont pas des lève-tôt. Expédie tes chats
au diable. »
J’hausse les épaules. Y a plus grave que ces damnés greffiers. Mais motus. Du
menton, j’lui montre la cave. Mes courbatures tiraillent. J’ai pas l’intention
de bouger. Gaston débloque la porte d’une poigne rude. Les cracheurs se ruent et
se perchent. Sur la maie, le buffet, le lit. J’suis épuisée d’amertume. J’étais
la plus belle fille du canton, une têtue qu’a eu ce qu’elle méritait : le
Jarnicot à ses épousailles ! Gaston… J’ai de la pitié. Pour l’amour dommage, le
temps en est passé… le ressort a cassé. Ce soir, je m’reposerai sans doute à
l’asile. J’préfère : la prison c’est plus de mon âge.
Holà ! De quoi il se mêle Gaston ? Sa torche de berger à la main, le voilà qui
s’engage dans l’escalier, happé par l’arc sombre de la voûte.
« Non » je hurle « non, remonte tout de suite… ! »
Mais je sais que trois marches suffisent.
J’voudrais me précipiter, stopper la broyeuse, faire surgir la bande à Grand
Godiche, bref épargner Gaston. Combien de secondes encore ? Le tic tac de
l’horloge me flanque la chair de poule. J’suis clouée debout.
Quand Gaston réapparaît, lumière éteinte, il tient un sac à patates dont il se
décharge dehors, contre sa gibecière. Nous n’échangeons pas une parole tandis
que nous couraillons aux quatre coins pour virer les chats de la maison.
Inutile, ils reviendront et on m’les saisira. Tant pis. J’réclamerai qu’une
grâce : celle du Moustachu.
Gaston s’ensauve à grandes enjambées vers la butte Verte. Il porte ma liberté à
bout de bras. Un frisson me chavire toute. Je m’rends enfin compte qu’les chats,
c’était pas mon idée… Vingt ans après ! J’suis sonnée mais requinquée. Prête à
envoyer paître Grand Godiche et sa clique. Ensuite, j’irai voir d’quoi y
retourne exactement du côté de la butte Verte. Histoire de tailler une petite
bavette avec ce taiseux de Gaston.
Ça se mérite mais chaque chose en son temps.
Le Moustachu fixe la cave de ses yeux jaunes. Il a l’air pensif. J’le comprends.
Lui et moi, pour ce qui est de la joyeuse compagnie, sûr qu’on va les regretter
leurs deux crânes ricaneurs s’asticotant ad vitam aeternam en haut de l’escalier
!
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2006
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