Le chat   

Elise Denault

 

Le chat est à la fenêtre.

Il regarde. Il vous regarde. Chacun de vos gestes, chaque main qui se tend vers l'armoire, chaque blouse jetée avec dégoût sur le lit. Il regarde chaque courbure de votre corps, cette mèche de cheveux qui retrousse toujours malgré vous, vos sous-vêtements bon marché. Il observe silencieusement votre ensemble pour la journée, votre veston émaillé, vos vieux souliers défraîchis, vos bas de Nylon qui finiront leur journée, il le sait, dans son panier où il pourra s'y pelotonner avec un ronron satisfait.

Vous passez à la cuisine, le chat à vos trousses. Il vous toise à nouveau de la fenêtre, une tache noire entre vos rideaux fleuris bleu et rose. Vous préparez le café, bien noir, un morceau de chat dans votre tasse, avec deux points d'or dedans, vous les faites rouler dans le liquide fumant. Il vous regarde. Vous buvez lentement, vos cellules se réveillent en sursaut au passage de la caféine. Le chat vous fixe toujours de la fenêtre, son regard rond observe le café descendre dans votre oesophage. Une caresse, vite vite, un ronron de bonjour. Vous vous engouffrez dans le trafic matinal avec le chat qui brûle dans votre estomac.

Deux yeux dorés pendent du miroir, comme entourés de nuit, deux lunes qui vous regardent dans votre progression à travers le trafic. Le chat est toujours là, vous le voyez du coin de l'oeil, il ronronne dans le moteur. Vous caressez distraitement le volant ; le félin ronronne de plus belle.

Il passe la journée avec vous, il est là sur le bureau, entouré d'étain. Il prend la place de cet enfant que vous n'avez pas, mais que toutes vos collègues ont, elles, dans des petits carrés d'étain ou de bois, B côté de l'ordinateur, ou dans le portefeuille, même sur le porte-clefs, des visages angéliques, un peu baveux, blonds, yeux bleus, la première dent poussée, tout frais sortis des couches. À sa façon, le chat est là pour vous, il vous toise imperturbablement de son cadre, fixe toujours chacun de vos gestes, tout comme le patron qui entre à la volée dans votre bureau, vous lance des paperasses que le chat regarde sans broncher, ressort en coup de vent, comme s'il voulait que ces déplacements d'air fassent bouger les choses. Vous le fixez, puis vos doigts retournent à leur course sur le clavier. Le chat est là, sur l'écran de l'ordinateur.

C'est pour lui que vous courez, encore dans le trafic, pour acheter des poissons séchés à l'animalerie. Vous vous promenez dans les allées, le chat vous suit, vous jouez dans les balles multicolores, vous hésitez entre un collier vert à grelot ou un rouge à pierres du Rhin. Vous rentrez fourbue, le chat se met dans vos jambes, donne-moi à manger, une caresse, cette balle neuve, ce drôle de collier, brrr mwaw.

Vous vous préparez un sandwich, le chat attend sur la table pour avoir une bouchée de viande froide. Il vous regarde encore, chaque bouchée, qui descend dans la gorge, poussée par le mauvais Coke Diète. Il s'endort éventuellement sur votre estomac. Vous digérez mal, et le film vous impatiente encore plus. Vous allez vous coucher, gratifiée d'un coup de griffe surpris lorsque vous réveillez la boule de poils vrombissant sur votre système digestif.

Devant la glace, vous brossez vos cheveux, le chat ronronne près de vous, un petit miaulement de détresse parfois, une demande, moi aussi s'il te plaît. Vous sortez sa brosse et l'appelez, mais il ne vient pas. Vous cherchez, vous ne trouvez rien. Le ronron résonne pourtant à vos oreilles, le chat est tout près de vous, où est-il ? Vous fouillez les draps, videz la garde-robe, explorez à quatre pattes la poussière sous le lit sans le trouver. Les rideaux ne recèlent rien, la commode non plus. Paniquée, vous sortez de la chambre, courez à la cuisine, videz le garde-manger et le réfrigérateur, empilez la vaisselle sur la table, explorez avec votre lampe de poche le moindre recoin des armoires. Vous cherchez dans le salon, renversez le sofa, videz la bibliothèque, soulevez même la télévision. La garde-robe du vestibule ne contient que votre manteau, l'armoire à rangement vous dégringole sur la tête, mais nulle trace de chat. Vous entrez dans la salle de bain.

La tuyauterie de la toilette est trop petite pour qu'un chat y soit englouti. Le bain est vide, et bien propre. Vous ne trouvez rien dans les serviettes, ni sous le lavabo. Découragée, presque en larmes, vous l'appelez. Puis, croyant l'entendre, vous levez les yeux sur le miroir juste au-dessus de vous.

Là, dans la glace, le chat vous regarde.

 

© 1997 Elise Denault – Tous droits réservés.