La vie ordinaire d'un simple chat    

Xavier Dollo

 

   Les yeux clignotants, Fritz tentait de fixer la boule-jaune-de-là-haut. L'expérience lui rappelait cependant que cet exercice était pénible et laissait longtemps après de nombreuses couleurs dans ses yeux.
Mais il aimait cela : les couleurs. Alors il fermait les yeux et voyageait, tout en ronronnant paisiblement, vers des landes nouvelles, des territoires de chasse où il était roi grâce à sa splendeur colorée. Rêver en couleur. Couleurs sauvages et irréelles, énergies fantomatiques, indomptables, voluptueuses. Passé en couleur. Couleurs ancestrales, lui rappelant ses ancêtres en visions chaudes et agréables.
Un lien rassurant pour la vie, un principe d'existence. La force du Chat. Qui était-il? D'où venait-il? Que faisait-il là?

   Peu importait, Fritz ne se posait pas de telles questions inutiles car il avait la réponse : il était. Il venait du passé, allait vers le futur et puisait sa sagesse dans le Temps qui Est. Le Temps qui est permettait de penser les choses. Rien d'autre n'avait vraiment de signification. Être là suffisait. Éviter les gouttes d'eau, se trouver un territoire où rêver tranquillement, s'installer chez l'homme agréable, trouver l'amour : être là où il faut, sinon le chat n'est pas. Il savait qu'il avait toutes ces facultés au fond de lui. L'expérience le lui avait appris, et il avait appris à conditionner son expérience. Il savait tout, et se servait de son savoir aux moments propices. Sa vie était pleinement réussie car bien réglée. Se réveillant, Fritz faisait toujours sa toilette puis, miaulant, cherchait un homme.
   C'était l'heure de manger.

   Les rêves de chasse donnaient faim. Deux mains le saisissaient tendrement et l'envoyaient vers ses gamelles, l'une pour l'eau ou le lait, l'autre pour la viande. Fritz lapait toujours un peu d'eau avant d'entamer la viande de ses canines acérées. Il aimait le frémissement de ses moustaches que la puissance de l'onde invisible provoquait. Il s'était toujours demandé pourquoi l'eau le fascinait. Rien que de mettre la patte dans la gamelle d'eau lui hérissait le poil et pourtant, sa pensée cherchait la solution du mythe. Il cherchait dans un passé séculaire la réponse, mais aussi loin qu'il pouvait aller le chat n'aimait pas le contact physique de l'eau sur son corps. Il savait que l'eau avait des vertus magiques : comment pouvait-elle rester fixe dans sa gamelle et ressembler à un miroir? N'aurait-elle pas dû s'écouler et lui narguer les pattes? Pourquoi l'eau continuait-elle de descendre en gouttes de là-haut pour ennuyer le chat lorsqu'il voulait partir en chasse ou dormir au soleil? Même lorsqu'il la buvait, l'eau semblait frémir en lui, mais il avait la sensation agréable de l'avoir capturé, il avait la sensation d'une revanche. Celui qui lui disait toujours Fritz-aux-pieds-Fritz-vient-manger-minou-minou maîtrisait la magie de l'eau. Elle sortait de n'importe où à n'importe quel moment sous toutes les formes imaginables, gouttes, vastes étendues, ruissellements. Fritz pensait que c'était la raison pour laquelle les chats avaient choisi l'homme et pas une autre espèce dépendante de l'eau. Il leur fallait quelqu'un qui maîtrisât la puissance de l'eau, qui l'en protégeât de ses excès. Sans cela, pensait souvent Fritz sûr de lui, le chat n'aurait jamais atteint la sagesse. Il ne se serait jamais stabilisé et n'aurait jamais eu l'opportunité de penser. Le chat s'était bien débrouillé.

   Après avoir mangé, Fritz digérait tranquillement sur une chaise, sous les effets bénéfiques des rayons de la boule-jaune-de-là-haut, et si quelqu'un venait le déranger, il miaulait. Il n'aimait pas qu'on l'interrompe dans son sommeil empli de rêves. Il se roulait en boule et ronronnait de plaisir en s'imaginant poursuivre une gazelle, ou attraper un oiseau imprudent. Belles images colorées. Plus tard, lorsqu'il se réveillait à nouveau, il avait besoin d'exercice, et s'amusait alors avec l'homme. Il aimait cela, et l'homme appréciait aussi. Cela pouvait se dérouler sur la pelouse, où il courait et grimpait aux arbres géants, dans la maison sur un canapé moelleux... le jeu était important pour son équilibre et pour l'équilibre de l'homme qui dit Viens-jouer-minou-viens-jouer.
Ensuite, l'homme s'allongeait au bord de la rivière et Fritz, lui, guettait les poissons ou se pelotonnait contre les hanches de l'homme, cela dépendait de son état de fraîcheur. Mais il goûtait aux deux avec le même plaisir. Il savait qu'il n'attraperait jamais les poissons bien que désirant ardemment en surprendre un un jour, mais son grand plaisir était de les voir évoluer dans l'eau. C'était pour lui une vision hypnotique, un frémissement indéfini dans l'inconscient qui lui faisait admirer la puissance du poisson, sa fluidité exceptionnelle dans le mouvement, sa souplesse de chat. Il enviait un peu les êtres de l'eau car ils avaient su vivre en harmonie avec un milieu que les chats ne comprenaient pas bien. Et pourtant, une association d'idées lui avait permis de se démontrer que l'homme et le poisson ne s'entendaient pas bien, alors que les deux espèces avaient chacune, d'une manière différente, un lien très fort avec l'eau. L'homme chassait le poisson et le poisson n'avait aucune arme pour se défendre. Fritz pensait que l'instinct de chasseur était le principal atout de l'homme et que, à priori, il valait mieux être son ami pour profiter de sa puissance. Le chien l'avait bien compris, mais Fritz, qui détestait les chiens, trouvait cette espèce un peu trop servile. Eux, les chats, avaient su conserver une grande indépendance et malgré cela l'homme ne l'attachait jamais comme un chien. Lorsqu'il avait repris conscience du monde, Fritz se détournait de la rivière, non sans s'être étiré longuement en sortant ses griffes, puis se rendait compte que le jour cédait lentement place à la nuit. Il retournait alors dans la grande maison, pour manger, ayant toujours la même idée flottant à la lisière de son esprit : Le chat n'aimait pas le contact de l'eau parce qu'elle n'était pas colorée et n'avait donc aucune place dans le rêve ; elle n'avait aucune consistance, et le chat n'aimait pas le vide, il lui fallait des sensations tactiles dures et non mouvantes.

   L'eau était juste un reflet, une fascination hypnotique ayant uniquement un intérêt intellectuel. S'y mirer permettait de combler un vide dans l'esprit, de réfléchir sur le monde ; le contact tactile étant impossible, le chat avait créé un lien spirituel avec l'eau. C'était finalement, s'extasiait Fritz tout en se passant la langue sur une patte, le mode de pensée des chats, ou alors son mode de pensée à lui, car il n'avait pas fréquenté d'autres chats depuis des années. Finalement, il ronronnait de plaisir, se rendant compte qu'il avait lui aussi un lien important avec l'eau. C'était une grande découverte. Mais sa fierté grandissait encore quand il se disait que ce lien était original et que nulle autre espèce ne pouvait se vanter de faire la même chose. Le chat était unique. Après son repas du soir, Fritz partait toujours en chasse, dans un grand bois non loin de la maison de l'homme. Il y restait deux ou trois heures, attrapant quelques mulots ou un petit lapin, qu'il ramenait fièrement à l'homme pour lui montrer que lui aussi était un bon chasseur. Puis, lorsqu'il rentrait de la chasse, il s'endormait, recroquevillé sur le capot de la voiture de l'homme, et s'adonnait à ses rêves merveilleusement colorés, très satisfait de sa journée de pensées et de découvertes. Le lendemain amènerait d'autres réflexions. Mais Fritz avait tout son temps

 

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