Le chaînon manquant

Eric Vincent

 

Le soleil perçait enfin la couche nuageuse. Le nez collé à la baie vitrée, Tanguy lorgnait sur le vaste terrain de la propriété familiale avec envie.

 

- M'man ! M'man ! Je peux aller jouer dehors ? Souffla-t-il dans les oreilles de sa mère pour une énième fois.

 

Excédée, sa mère ouvrit la baie vitrée, apposa un capteur sur l'herbe, lut la mesure et répondit :

 

- Le pH est de 5,9. Cela ira. D'accord ! Mais à trois conditions : tu ne restes pas plus de quinze minutes, tu n'ennuies pas ton père qui passe la tondeuse et tu ne t'approches absolument pas de la rivière !

- Oui, m'man ! Promit Tanguy, pressé d'aller jouer avec la verdure.

 

Le gamin se précipita à l'air libre. Jouer dans le jardin était un luxe rare ; le soleil faisait une courte apparition entre les déluges continuels constitués de pluies acides que les meilleures protections n'arrêtaient pas.

Il détala dans le jardin, sautant à cloche-pied, roulant dans l'herbe, combattant d'imaginaires ennemis. Son père, confortablement installé sur un tracteur tondeuse, rasait l'herbe montante du printemps. Non loin de lui, il y avait la rivière. Le danger absolu. Personne ne savait nager, les maîtres nageurs n'existaient plus depuis longtemps, depuis que l'élément liquide était poison. Depuis des générations, les humains utilisaient le liquide nourricier pour hydrater leurs corps et avalaient les barres complètes à l'unique repas de la journée. L'eau ne servait plus à se laver puisque le concasseur de molécules malodorantes avait vu le jour. Quelle belle invention ! L'eau était quasiment inutile, à part pour alimenter le gazon et les arbres trans-géniques, conçus pour résister à son action agressive. L'eau, autrefois matière précieuse, était un ennemi redoutable.

 

Tanguy était fasciné par le tracteur de son père, roulant à vingt-cinq kilomètres à l'heure, taillant et recrachant le gazon haché finement. Un engin imposé par les sept mille mètres carrés du terrain.

Tout à coup, son père négocia mal son virage. L'humidité résiduelle persistant sur l'herbe fit le reste ; il dérapa et bascula. L'engin fit deux tonneaux et l'entraîna dans la rivière. Tanguy hurla, alertant sa mère :

 

- Papa ! Papa ! Au secours, maman ! Papa est tombé dans l'eau.

 

La mère accourut aussi vite qu'elle put. Tanguy était pétrifié par l'horreur de la vision : son père se débattant dans l'élément liquide, luttant vainement, s'enfonçant inexorablement. Des remous, des bulles d'air et puis plus rien, le silence, l'abîme, l'irréparable. La mère appliqua ses mains sur les yeux de l'enfant, cherchant à masquer l'horreur. Trop tard ! Tanguy était marqué à vie…

 

* * *

 

Les docks étaient déserts. Il était plus de deux heures du matin lorsqu'une limousine luxueuse stoppa à hauteur du quai 7. La porte arrière droite s'ouvrit ; un jeune homme fut précipité sur le bitume, jeté comme un sac de linges sales. Trois malabars descendirent du véhicule et l'empoignèrent fermement, l'un d'eux le forçant à regarder le boss en lui tirant les cheveux. Le chef se montra. Vito Manelese n'était pas le genre à rigoler. Son visage barré par une cicatrice, vestige d'une bagarre au cran d'arrêt, ses traits sévères, ses hommes de main, tout faisait de lui un parrain de la Maffia plus vrai que nature. Il n'avait qu'une manière de traiter les mecs jouant en solo : des menottes, un leste aux pieds et un ultime voyage au fond du port, histoire de nourrir les rares poissons. Quand en plus, le traître en question se nommait Tanguy, un jeune qu'il avait pris sous son aile quinze années auparavant, après la mort de son père, qu'il l'avait formé, qu'il lui avait fait confiance, Vito était prêt, plus que jamais, à faire un exemple. Tanguy était pétrifié.

 

- Foutez-moi cette merde à la baille ! Ordonna le parrain.

- Non, Vito ! Hurla Tanguy. Je rembourserai tout, je te promets ! Je jouerai plus ! Plus jamais !

- T'as au moins raison sur un point : tu ne joueras plus jamais mon pognon au casino ! Allez ! Fit-il en désignant la Méditerranée à ses sbires.

 

Tanguy eut beau brailler, implorer un miracle divin, rien n'y fit. Deux des gardes du corps le traînèrent jusqu'au bord tandis que le troisième portait une lourde masse de béton, garante d'une plongée sans retour. Il balança le lest dans la flotte ; Tanguy fut happé dans l'obscur liquide. Juste avant d'être immergé, il emplit ses poumons pour tenir le plus longtemps, espérant un miracle, une patrouille policière, n'importe quoi pour le sortir de ce cauchemar.

Pour la première fois de sa vie, il découvrit le contact avec l'eau. Une première détestable ! La température frisait les treize degrés. La glaciation l'engourdit instantanément ; la mort serait plus rapide. L'obscurité aidait à oublier, à mourir. L'enfer viendrait bientôt, rançon de son destin délinquant, choisi en son âme et conscience. Combien de temps était passé ? Une minute ? Plus ? Ses poumons ne tenaient plus. Il tint encore quelques secondes. Il ne pouvait plus. Il étouffait. Il accomplit une dernière expiration, prémisse de la mort. Les bulles remontèrent jusqu'à la surface. Il vida ses poumons et inspira d'un coup, pour mourir plus rapidement. L'eau glacée s'engouffra dans ses alvéoles, déchirant sa poitrine, écrasant son cœur d'un poids insupportable. C'était si intolérable qu'il poussa de nouveau pour expulser l'eau de ses poumons. Et lorsqu'il eut achevé sa poussée, il inspira une seconde fois.

Dans son esprit, un déclic se produisit. Il ouvrit les yeux. Il expira l'eau froide de ses poumons et en reprit une bolée. Rien de fâcheux ne se passait ! Il était vivant ! Il respirait sous l'eau ! Il tenta de défaire ses entraves et y parvint presque instantanément, forçant ses mains à passer à travers les menottes comme s'il était investi d'une force herculéenne. Les liens sautèrent d'autant plus facilement que sa peau devenait aussi glissante qu'une savonnette. Son épiderme secrétait une substance graisseuse, un lubrifiant naturel, pareil à celui couvrant le corps des delphinidés. Son corps s'adaptait au milieu aquatique comme si… il avait toujours été conçu pour ! Il était le chaînon manquant entre le poisson et l'homme.

Sa découverte inouïe n'effaça pas une terrible frayeur qui s'empara brusquement de lui : une ombre inquiétante approchait. Un humain ! Il libéra Tanguy du lest qui le maintenait au fond de la mer et l'invita à le suivre. En passant sous le faisceau d'un projecteur du monde de la surface, Tanguy découvrit les traits de son libérateur. Il aurait voulu hurler sa joie mais l'eau l'empêchait d'user de ses cordes vocales. Son père…

                          
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