Isabelle Ménétrier
Des classes de quatrième jusqu’en terminale, je fréquentais l’une des écoles privées les plus prisées de Normandie : l’Institution privée Saint-Bernard. En y pénétrant la première fois, je n’imaginais pas que cet endroit pompeux pût receler des personnages si hauts en couleur que ma mémoire ne les oublierait jamais. Pourtant, pratiquement vingt ans plus tard, force m’est d’avouer que seule la nostalgie me pousse à y revenir.
Un immense grillage austère s’ouvrait sur un parc splendide. Au bout de l’allée principale, les élèves passaient sous un porche, laissant de droite et de gauche le bureau du directeur, le secrétariat et diverses salles de réunion pour pénétrer dans l’enceinte proprement dite. Cette cour de récréation avec son sol pavé où on aurait pu encore entendre marteler, sans surprise excessive, le trot des chevaux, nous renvoyait au Moyen Age de par son architecture. Un couloir rectangulaire aux pierres couleur crème, transpercé d'arcades sur toute sa longueur, menait au bâtiment principal, où se croisaient collégiens et lycéens. A l’intérieur, les talons claquaient sur un carrelage blanc usé ; le plafond, très haut, s’ornait de lourdes poutres de bois sombre tandis que l’immense escalier en colimaçon offrait sa rampe en fer forgé torsadé pour nous conduire à l’étage où l’antique plancher craquait sous les innombrables pas de son millier d’élèves.
Au fil de la journée, indifféremment, nous y croisions le distingué personnel ecclésiastique. En tout premier lieu, le chef d’établissement, le Père Lacustre, surnommé le « Père Schuss » suite à une classe de neige épique, devenue légendaire d’année en année par le bouche à oreille écolier ; puis le Père Tort, petit homme brun au visage tortuesque et au nez d’aigle, sa relation d’enseignant dépendant d’un appareil auditif ; Soeur Catherine, une minuscule mamie à lunettes rondes, avenante, bavarde, responsable de l’infirmerie, notre havre de paix quelquefois, pour une poignée de minutes, pour une heure infime, lorsque le cafard nous saisissait, où qu’une interrogation s’avérait particulièrement insurmontable. Aux côtés de ces religieux, quelques laïcs valaient également leur pesant d’or ! Mesdemoiselles Debire et Tuquet, deux professeurs d’anglais, vieilles filles de surcroît ; la première, d’un physique agréable, mais trop engoncée dans son attitude « bon chic, bon genre » ; la seconde, moins bien lotie par Dame Nature, elle devait pourtant passer ses nuits à faire la fête car l’essentiel de ses cours consistait à pouffer de rire sous cape en écrivant au tableau, ou à somnoler durant le passage salvateur d’une bande enregistrée reprenant la leçon du jour. Monsieur Brivault, mathématicien fou frisant la cinquantaine, un faciès de grenouille, bavait en expliquant ses théories de théorèmes, se triturait le nez toutes les trois secondes et balançait le fruit de ses récoltes sur un premier rang médusé et écoeuré. Quelle aubaine pour des adolescents cette galerie de portraits !
Sur une classe de trente jeunes, il s’en trouve immanquablement une moitié, espiègles et moqueurs, pour se rire des travers du personnel de l’Éducation Nationale mis à sa disposition. Avec l’inconscience due à leur âge, juste pour se défouler suite à un cours difficile ou une note minable, ces affreux galopins narguaient le système, le défiaient, l’espace d’une matière moins importante comme l’éducation physique, la musique, le dessin, les travaux manuels ou la technologie.
Ah ! les cours de « techno » ! sous l’oeil noir vif du Père Tort, loin de nous impressionner de sa silhouette sèche, pliée, supportant une légère bosse dans le dos. Intelligent, pédagogue, il ne cherchait pas à nous tenir dans un silence absolu, les fesses collées sur nos chaises. Il se doutait trop bien qu’il n’obtiendrait rien de nous à ce jeu du petit tyran. Alors il tolérait bavardages et bouffonneries en fond sonore, pourvu que nous bricolions un avion ou autre maquette en bois léger. Il circulait entre les rangées, un sourire au coin des lèvres, semblant se régaler des bribes de conversations lui parvenant. Blagues idiotes, comptes-rendus à propos du cours précédent, imitations irrésistibles de nos professeurs, confidences d’amoureuses, résumé d’un film sorti en salle, projets concernant les prochaines vacances, il se délectait, le Père Tort ! Parfois, il se mêlait à la discussion des uns ou des autres de sa voix feutrée. Je le revois dans cette classe de troisième où il avait su apprivoiser nos trois terribles meneurs, Gériot, Lagale et Leveau. Un trio plutôt bon enfant, pratiquant davantage l’humour que la méchanceté, qui respectait le corps enseignant mais prenait un malin plaisir à croquer les travers de ses membres ! Et nous, des bons élèves jusqu’au cancre, garçons ou filles indifféremment, introvertis et extravertis pareillement, nous riions à la moindre de leurs sottises. Cette année-là, nous rejoignions le cours de technologie le mardi soir en dernière heure, juste après un cours de mathématiques de cet élégant Monsieur Brivault et avant le repos bien mérité du mercredi : une plage horaire particulièrement épineuse pour le corps professoral ! Un jour, donc, nous débarquâmes suite à une « interro-surprise », tous énervés, les trois lascars de tête spécialement excités. Nous parlions fort, éclations de rire sans raison précise, bref, le Père Tort allait avoir du fil à retordre !
Il nous accueillit avec son flegme habituel, demeurant stoïque face à la marée humaine en ébullition devant lui. Nos maquettes virevoltaient entre nos doigts tendus, la colle dégoulinait sur les rebords à assembler, souvent un bout de bois cassait sous nos gestes saccadés. Rien n’allait normalement. Gériot, Lagale et Leveau se surpassaient, stimulés par une ambiance surchauffée et les soubresauts hilares d’un groupe devenu trop bon public pour trier le bon grain de l’ivraie parmi le flot d’âneries débitées. Soudain, le calme s’installe à nouveau. Les meneurs s’assagissent, les esprits s’apaisent. Sur la tête de tortue du Père Tort se remarque un soulagement certain. Combien de temps dure cette accalmie ? Dix minutes, peut-être un quart d’heure ? Gériot lance une boutade, reprise illico par ses deux complices, tandis que, manquant d’air sous l’émotion, leurs voisins les plus proches se tiennent les côtes. Les autres se demandent ce qui leur échappe ! Le Père Tort aussi qui se jette immédiatement dans la gueule du loup en se dirigeant à vive allure auprès du trio infernal !
« Que vous arrive-t-il Gériot ? s’enquiert il, placide.
- .... »
La classe entière prête l’oreille, les cous se tendent à l’extrême, les yeux s’immiscent jusqu’à l’intéressé, le silence s’instaure peu à peu.
« Alors Gériot ? Que se passe-t-il ? redemande le prêtre, toujours digne.
- ..... »
Décidément, nous n’entendons rien ! Le Père Tort non plus !
« Que dites-vous Gériot ? répète-t-il, en haussant un tantinet la voix.
- ... »
Nous apercevons Lagale et Leveau, avachis sur leurs bureaux, le dos rond, en transes ; puis soudain, le rire déferle, en vagues puissantes, du premier jusqu’au dernier rang, au fur et à mesure que chacun réalise le cocasse de la situation.
« Comment ? Comment ? réitère notre ecclésiastique professeur.
- ..., prononce sérieusement Gériot, paraissant fournir une assez longue explication.
- Je ne comprends pas... Comment ? ». Et le malheureux Père Tort de glisser une main sous sa veste noire, l’autre derrière son oreille droite, pour tripoter fébrilement son appareil auditif ! Notre cruel comique articulait simplement sans le son, mettant son interlocuteur dans un état proche de la crise d’apoplexie !
Je crois que je n’ai jamais autant manqué de charité chrétienne qu’en ce fameux jour ! Mais franchement, jamais scène n’aura été jouée aussi talentueusement par un amateur que par ce Gériot, superbe, lancé dans son interminable tirade mimée, affrontant les yeux dans les yeux ce pauvre curé déstabilisé, dansant la gigue une main sur le coeur et l’autre à l’oreille. Le tout ponctué par les rires du public ! Je me demande ce que sont devenus ce comédien génial et ses deux comparses ? Et le Père Tort ? Se souvient-il de cet épisode cuisant ? Ensuite, les cours se sont succédés comme auparavant, plus jamais ni les uns ni les autres ne sommes revenus à la charge concernant le grand numéro d’acteur de Gériot. Mais si après deux décennies, je puis m’en rappeler de manière aussi forte, alors sans aucun doute, la victime en garde souvenance, et sur les trente collégiens présents lors de cette irrésistible plaisanterie, d’autres également n’ont pu oublier ce grand moment ! Ce sont ce genre d’histoires qui vous font regretter les bancs de l’école, davantage qu’un vingt sur vingt dans telle ou telle matière. Ne croyez-vous pas ?
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2004
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Isabelle Ménétrier
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