Chagrin  

Charton-Furer Yann

 

  

C'était une grande plage, blanche, telle qu'il n'en existe qu'en Bretagne. La mince surface de sable semblait prisonnière entre les vagues et les hautes falaises de craies qui rendaient l'endroit difficilement accessible pour qui ne connaissait pas la région.

Le lieu était désert, à l'exception d'un homme. Il ne se distinguait guère d'un vagabond ; long manteau gris, bottes de pêcheur, barbe de quelques jours, bouteille à la main et les yeux rougis. Marchant droit devant lui, silencieux, il fixait obstinément le bout de ses pieds.

La longue trace qu'il avait laissée derrière lui pouvait laisser présager de la distance parcourue : peut-être deux kilomètres. Régulièrement, il s'arrêtait et avalait une gorgée d'alcool avant de repartir. La position du soleil, couchant, faisait que le voyageur suivait son ombre. Mais il ne s'en souciait guère.

A ses yeux l'âtre du jour qui achevait sa course derrière l'océan ne faisait qu'annoncer une nouvelle nuit de solitude et d'angoisse. C'était le crépuscule, et bientôt, la nuit viendrait, l'ombre ferait place au jour. Il s'en moquait. L'ombre était déjà en lui, et elle portait un nom : Viviane...

Il s'arrêta un bref instant pour reprendre un peu d'eau de vie. Levant le regard vers l'océan, il fixa le soleil. Très vite, la brûlure envahit ses yeux.

- Pourquoi ?

C'était plus un râle qu'une parole qui s'était échappé de sa gorge. Il détourna ses yeux en pleurs de la source lumineuse et recommença à marcher. Lentement, puis très vite, le jour diminua.

Le blanc de la plage, sembla devenir bronze alors que les rayons obliques du soleil couchant venaient y déposer la dernière lumière de la journée. Puis le bronze devint or un bref instant, et l'âtre disparut derrière l'horizon. Le sable prit alors une teinte grisâtre et triste.

Le seul bruit avait été celui, monotone du va-et-vient continu des vagues. Elles venaient heurter la plage en douceur, puis reculaient. La vague suivante arrivait alors. Toujours le même bruit, toujours la même monotonie. Mais à présent que le soleil était couché, un souffle automnal s'était levé, apportant un air doux et humide, annonciateur, pour ceux de la région, d'un mauvais temps prochain.

L'homme continuait à marcher. Sa bouteille vidée, il la jeta à terre sans s'arrêter. Tâtonnant le fond de sa poche, il en chercha une autre, mais il les avait toutes épuisées. Il haussa les épaules et continua, toujours fixant le sol devant lui.

Bientôt, le souffle se mua en brise. De légères rafales venaient heurter les falaises, s'engouffraient dans les fissures et ressortaient ailleurs en produisant des sons indistincts. Pourtant, aux oreilles du voyageur, ces bruits du vent qui venaient se perdre contre les falaises avaient un nom : Viviane...

A présent, la nuit avait bien progressé, et le gris du sable avait pris une teinte plus foncée, si bien que l'eau qui venait s'y heurter n'était presque plus distincte. Les falaises surplombant la plage n'étaient plus visibles que par le ciel qui s'en détachait au sommet. Les étoiles étaient invisibles, obscurcies par une couche de nuages. Seule la lune, telle une larme parvenant à percer les brumes, était vaguement perceptible à travers le voile.

Le reflet du symbole de la nuit se refléta dans les yeux du voyageur alors qu'il levait les yeux vers le ciel. Peut-être y recherchait-il du réconfort ? La seule chose qu'il y trouva fut une lune pâle, très vite cachée à son tour par les nuages qui s'accumulaient. Très vite, une fine pluie se mit à tomber.

Alors que le vent devenait plus fort, les gouttes s'écrasant sur le sable, telles les larmes de Dieu, emplissaient l'homme d'une plus profonde tristesse. L'alcool aidant, il croyait voir dans chaque perle d'eau qui tombait du ciel un visage. Ce visage n'était pas anonyme, il portait un nom : Viviane...

Fatigué, le marcheur obliqua vers les falaises. Il trouva un léger dévers au niveau du sol qui offrait un maigre abri contre la pluie. Epuisé, il se laissa tomber à terre et s'adossa à la roche. Le contact de la pierre sur sa peau était froid et produisait un effet désagréable. L'homme resserra son manteau.

Levant les yeux vers le sommet de la falaise, il revit l'accident. Cela s'était passé si vite. Sans transition, le malheur avait envahi sa vie en détruisant celle qu'il aimait. Le destin ne leur avait même pas permis de se dire adieu. Le dernier son de sa fiancée avait été un long hurlement.

Le temps s'était figé. Elle se tenait là, au bord du vide, le prenant en photo. Lui, insouciant et heureux, avait souri. Elle avait appuyé sur le déclencheur. Au même moment, une bourrasque l'avait emportée dans l'abîme. L'appareil, lui, n'avait pas sombré. Il était resté intact...

L'homme fouilla dans une poche intérieure et en sortit une miniature de photographie. Il s'y voyait, souriant à celle qui aurait dû devenir sa femme. Pourquoi l'avoir fait développée ? Pourquoi la regarder et souffrir encore ?

L'enterrement avait eu lieu deux semaines après l'accident. Il avait choisi la date où ils auraient voulu se marier. Le plus terrible était qu'aucun corps n'avait été enseveli. A ce jour, personne ne l'avait encore retrouvé, malgré les efforts conjugués de la police et des garde-côte.

La nuit était à présent totale, et le froid s'était intensifié. Il grelottait, adossé contre la paroi de pierre, qui n'offrait d'ailleurs plus aucune protection contre la pluie, chassée violemment par la tempête, si bien que l'eau heurtait son visage et détrempait ses habits.

- Pourquoi ? Qu'ai-je fait ?

Viviane...

Les éléments, à présent déchaînés, hurlaient ce nom, comme si toute la rage du pauvre homme s'extériorisait par un moyen surnaturel. Pourtant, au milieu de la tourmente, il restait calme et absent, comme si le monde sensible n'avait plus cours pour lui.

Il la revit.

Il revit ses longs cheveux noirs fouettés par le vent, il revit la robe qu'elle portait alors : longue et brune. Il revit son visage, il revit ses yeux d'un bleu pareil au ciel, il revit sa taille fine et délicate qu'il avait si souvent enserrée.

Alors, chose étrange, il sourit. Elle n'était plus morte. L'accident n'avait jamais eu lieu. La réalité n'avait plus cours. Il était heureux, elle était heureuse, il n'y avait rien de plus à savoir.

- L'amour est éternel...

La voix n'était à présent plus celle d'un pauvre ivrogne, mais bien d'un homme, sur de soi et déterminé. D'ailleurs, il ne sentait plus l'influence de l'alcool. Le froid et la pluie avaient réveillé ses sens engourdis, et son esprit semblait plus limpide que jamais...

Il regarda les traces de pas qui l'avaient mené jusqu'ici. Ce n'était pas lui qui était venu, mais un autre. Cet autre était malheureux et triste, désireux de mourir et de quitter un monde de chagrin.

L'homme qu'il était à présent était tout différent. Il était heureux, il était avec le souvenir de celle qu'il aimait. Il lui suffisait de fermer les yeux pour la voir. Il ne désirait plus quitter un monde de chagrin, mais recommencer à vivre dans un monde nouveau, exempt de peines.

- L'amour est un chemin.

Son timbre était déterminé. Il souriait, tout comme l'homme de la photographie qu'il tenait en main.

- Un chemin dont on ne revient pas...

La tempête était à présent à son paroxysme, et des éclairs zébraient le ciel, projetant l'ombre inquiétante des falaises sur une mer en furie. Les vagues se faisaient plus violentes, et venaient lécher, par endroit, le bord des falaises.

Lentement, les traces de pas de l'homme s'effaçaient sur le passage des vagues, si bien que très vite, elles avaient disparu, comme n'ayant jamais existé.

- Je suis au bout de ce chemin.

Il souriait toujours. Il ne grelottait plus, il ne sentait plus ni la pluie ni le vent lui fouetter le visage, il ne clignait plus des paupières au rythme du tonnerre qui grondait. Il était calme, heureux et serein, au contraire des éléments endiablés qui faisaient fureur tout autour de lui.

Il n'avait pas peur. Il n'était pas seul. Il ferma les yeux. Le visage de celle qu'il aimait apparut alors à ses yeux plus nettement que si elle se trouvait réellement en face de lui. Elle souriait, et son expression semblait promettre une vie meilleure à venir...

Viviane...

L'homme a fermé les yeux pour la dernière fois. On n'a jamais retrouvé son corps, probablement emporté par la tempête. La seule chose qui fut découverte fut une miniature de photographie le représentant, souriant et heureux...

 

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