Ces femmes de chez nous

Ghislaine Nelly Huguette Sathoud

Nouvelle publiée à l’occasion de la journée internationale de la femme 2008

 

À vrai dire, je m’y attendais un peu… En effet, je n’étais guère surprise de l’accueil glacial que me réservaient ces femmes. Bien sûr, j’aurais souhaité avoir droit au traitement que l’on réserve à des amis : donc plus de complicité, une réception plus affable quoi ! En outre, ces petits riens constituent quelque part des baromètres pour déceler des carences sur les notions de savoir-vivre. Autrement dit, le comportement d’un individu donne des indices sur son savoir-vivre et sur l’éducation reçue : comme un miroir ambulant, il révèle bien de choses. Oui, j’aurais souhaité avoir droit à un accueil plus vivant. D’ailleurs, elles pouvaient même faire semblant de «tolérer» ma présence ! Elles pouvaient jouer le jeu et enterrer temporairement la hache de guerre. Étonnamment, ici les belles-sœurs sont comme des rivales. Et pour cause : l’amour, bizarre, non? Oui elles contestent la nature de mes liens avec cette famille : j’y suis rentrée par les liens sacrés du mariage. Au fait, sont-ils si sacrés ces liens ? Alors, en plus de refuser de «m’adopter», ces femmes s’octroient également des permissions, des grossières et cruelles permissions. Mais, plus surprenant encore, elles pensent que je dois subir cette barbarie sans réagir... Et en bout de ligne, elles n’éprouvent aucun remord ! Pas du tout ! Aucun regret non plus !

Le hic, c’est que cette barbarie a forcément des conséquences sur la «sécurité collective» des femmes... Voilà pourquoi avant de poser des actes, les femmes devraient tenir compte du revers de la médaille et il est de taille !
Le constat est alarmant et éloquent: des milliers de femmes acceptent de subir les assauts des belles-sœurs pour échapper aux incessantes brouilles. Par contre, d’autres ne résistent pas et prennent la poudre d’escampette… Un choix désespérant dans une société qui accorde à la femme «au foyer» une considération «irréaliste».Or, derrière cette «reconnaissance» sociale, il faut préparer son moral pour survivre aux aléas et affronter dignement toutes les épreuves. À ce propos, la guerre avec les belles-sœurs occupe une place importante. Une guerre épouvantable qui prend racine dans des coutumes séculaires, défavorables à l’émancipation de la femme. Les temps changent, les injustices perdurent… Les mentalités stagnent !
Quoi qu’il en soit cette guerre se présente de diverses manières : tantôt inavouée, tantôt affichée. Mon Dieu, toutes ces frustrations pour le mariage ? Seulement pour ça ?
Tout compte fait, il faut absolument combattre ces pratiques !

Pourquoi donc les femmes sont-elles prisonnières des coutumes ? Surtout, pourquoi contribuent-elles indirectement à ressusciter ces injustices? Disons d’emblée que les discriminations envers les femmes remontent à la nuit des temps. Toutefois, il faut rapidement trouver des moyens efficaces pour remédier à ces pratiques déshonorantes.
En fait, dès l’enfance, les garçons et les filles sont confrontés à des expériences de vie bien distinctes. À long terme, ces différences sont traduites par des complexes de supériorité et d’infériorité : on constate bien chez les adultes les vestiges des injustices subies par les filles…
Et si les femmes se serraient les coudes pour créer une «zone franche»… un gilet pare-balles ? Enfin appelez cette «alliance» comme vous voulez… retenons simplement que le but est de s’unir pour vaincre les discriminations…
Quoi qu’il en soit comment garder son sang froid et ignorer la pression sociale sur le mariage?

Bref, je n’étais pas surprise… Je m’attendais à des confrontations anormales … Je m’y attendais…
Donc, certaines femmes, des amies ou simplement des voisines me regardaient d’un air compatissant. Je clignais des yeux pour essayer de sortir de ma stupeur… mais particulièrement pour essayer de comprendre l’inimaginable, ces actes barbares. Je semblais voir un brouillard épais qui réduisait ma visibilité : les objets et les gens qui m’entouraient ressemblaient à des créatures hideuses.
— Selon la coutume, elles ont le droit d’agir ainsi, me lançait une voix.
— Mais alors pas du tout ! J’ai fait des sacrifices. Beaucoup de sacrifices. Ça ne suffit pas ?
En fait, cette vieille dame assise sur une natte posée à même le sol comme ça se passe ici dans les veillées mortuaires tentait simplement de m’encourager. Je voyais également dans son geste une manière de s’opposer à cette cruelle maltraitance. En réalité, les gens fouinent dans les coutumes pour trier habilement et appliquer celles qui les arrangent! Il ne s’agit pas d’une volonté de valoriser les mœurs… non, hein !
C’est connu : les beaux-parents, particulièrement les belles-sœurs profitent des occasions comme les rencontres familiales pour ridiculiser les «greffées» par les liens du mariage comme moi. Nous sommes constamment en opposition, nous sommes, comme des indésirables, des microbes à craindre et à combattre…
Au fait, pourquoi ce caractère conflictuel pour des liens dits sacrés ? Pourquoi donc subir toutes ces humiliations? Pourquoi le mariage apparaît-il comme une déclaration de guerre ?
— Tu peux t’installer comme tout le monde, me lança une vieille dame gaiement.
— Vous comprenez maintenant hein ? Vous comprenez maintenant pourquoi j’aime rester dans mon coin et éviter de participer à ces rencontres familiales ? ai-je répondu à mon interlocutrice.
Sauf que là, c’était bien différent. Il ne s’agissait tout de même pas d’une «simple» rencontre familiale. D’habitude je refuse de participer aux fêtes improvisées surtout quand le but réel n’est pas énoncé clairement. Dans le doute, je m’abstiens ! De toutes les façons, plusieurs fois, j’ai déjà été offensée sans raison apparente ; simplement pour me rappeler le caractère éphémère du mariage, mes belles-sœurs m’importunaient fréquemment. J’admets que les liens de sang sont éternels, contrairement à ceux qui me lient à cette famille; et puis quoi encore ? Finalement, je me protégeais… Alors qu’elles triaient les traditions pour justifier ces actes ignobles, de mon côté, je triais également les événements : exceptionnellement, pour les deuils, j’y allais. Quant aux autres occasions, je restais carrément chez moi. Je sais bien que cette décision ne me mettait pas totalement à l’abri de quoi que ce soit, puisqu’elles venaient également se défouler sur moi dans ma maison. Malgré cela, en posant cet acte j’essayais de mettre des limites quoi !

Une autre dame en face de moi riait. Je ne comprenais pas sa réaction. Ce qui m’arrivait n’avait rien de drôle. Pour ma part, j’étais simplement choquée et déçue.
— Voyons, ma chérie, tu exagères ! dit une amie qui m’accompagnait. Tu es pratiquement au bord des larmes ! Il faut plutôt en rire…
En allant dans la salle de bain, j’ai surpris ces femmes la main dans le sac comme on dit. En pleine conservation et heureuses de me déranger. Vous savez ce qu’elles disaient ? Non, ça va…Je n’ose même pas en parler. Elles racontaient des histoires ignobles, des mensonges pour me blesser, m’humilier et me dénigrer. Et tout ça, parce que je suis une «greffée». C’est révoltant !
Attention, je ne suis pas en train de dire que ça se passe toujours ainsi. Non, je ne suis pas entrain de le dire. Mais en général, les épouses vivent le même enfer que moi. Oui, oui, hélas dans cette société qui réprimande le célibat et le divorce, les épouses vivent un enfer. De quel côté donc faut-il se ranger ? Que faut-il choisir puisque de part et d’autre la pression sociale est impitoyable ? Que faut-il choisir ?
— C’est maintenant que tu arrives, lançait ma belle-sœur d’un air triomphant
— Tu es superbement habillée, ajouta une autre femme en me foudroyant du regard. Ici c’est une veillée, pas un défilé de mode pour exhiber ta garde robe. Je me permets de te le rappeler pour remettre de l’ordre dans ton esprit.
J’avoue que ces fanfaronnades ne pouvaient signifier qu’une chose : elles voulaient commencer les querelles.
— Mais…
— C’est rien, lança une belle-sœur. Il faut respecter la mémoire de celui qui vient de nous quitter.
— C’est fini, ajouta une voix.
De tels propos comme si elles respectaient la mémoire du défunt ! Assurément, j’acceptais ce message de paix. Oui, je pensais effectivement que la page était tournée. Je voulais clore définitivement cet incident. Sauf que je savais que ce n’était pas du tout évident de réussir ce pari. Avec la belle-famille est-il vraiment possible d’enterrer véritablement la hache de guerre, vivre une relation harmonieuse et colorée ? Pour réussir à assainir le climat il faut bien une volonté réelle de tout le monde ! Or, je demeurais sceptique au sujet des véritables intentions de mes interlocutrices. D’ailleurs, je m’interroge encore sans cesse ! Déjà que les conflits surviennent la plupart du temps sans raisons réelles. Comme si les relations doivent absolument être conflictuelles.
Définitivement, il faut vraiment combattre ces coutumes séculaires.

Oh non ! Bien évidemment je ne m’attendais pas à ce que l’on me déroule un tapis rouge comme c’est le cas pour les stars lors des grandes occasions ? Non, non, cette utopie ne me traversait pas du tout l’esprit ! Je ne suis pas si naïve, quand même !
D’ailleurs, ce n’était même pas le lieu indiqué. J’ai toujours pensé que l’on vient à des funérailles pour assister et soutenir la famille du défunt. Voilà pourquoi je n’ai jamais réussi à comprendre la tournure et la direction des débats : dans bien de cas ces événements se transforment en conflits entre les femmes «greffées» et les autres femmes de la famille. Je n’arrive toujours pas à comprendre…
Par ailleurs, elles, celles qui se donnent arbitrairement des permissions, semblent plus préoccupées par cette guerre malsaine que par le deuil. Elles passent le temps à savoir comment les «indésirables» réagissent à la disparition du défunt. Elles, les concernées se «réjouissent» et demandent aux autres d’exécuter des rituels comme l’exigent nos coutumes. Quand je vais dans les deuils de ma belle-famille ça se passe souvent ainsi. Mes belles-sœurs m’imposent des rituels : chants, pleurs, et tout le folklore pour «honorer» la mémoire du défunt. Le comble dans tout ça est que la plupart du temps, je ne connais même pas le défunt. …
— Tu vas bien ? me lançait une amie de la famille les yeux remplis d’indignation.
— Comment….
— Attends… Elles veulent que tu pleures, fais-le pour avoir la paix !
— Voyons donc, je ne connais même pas le défunt !
— Je vais te donner un truc. C’est ce que je faisais avec ma belle-famille. Tu pleures en pensant aux défunts de ta propre famille. Elles veulent des pleurs, elles en auront et tant pis !
— C’est vraiment incroyable ? Quelle hypocrisie !
— Oui, les relations avec la belle-famille hélas sont souvent bâties sur la fourberie. Alors, elles jubileront en contemplant ces larmes de crocodile, tu auras au moins la paix !
— J’avoue que je ne sais pas être hypocrite….
— Eh, il faut l’apprendre ma fille ! Il faut apprendre à l’être si tu veux vivre en paix avec ta belle-famille. Tu demanderas à ta mère, elle te dira que j’ai raison. Tu sais que pour un rien ta famille pourrait avoir à offrir des bœufs et des moutons à ta belle-famille. Tu connais les coutumes hein ?
En effet, les animaux occupent une place significative dans nos coutumes, aussi bien sur le plan alimentaire et pour l’application des codes du droit coutumier. Donc, selon les coutumes, la famille d’une femme peut offrir des animaux aux beaux-parents pour «corriger» des désobéissances ou présenter des excuses…
Pour ce qui est de l’alimentation, la cuisine est associée aux femmes. Il faut dire que faire la cuisine est une habileté que toute femme devrait maîtriser dans nos contrées. Ne pas maîtriser cette aptitude peut s’avérer un drame pour la femme et même pour toute sa famille. Et cela est loin d’être négligeable ! «L’ignorante» peut s’attirer même les foudres de ses proches. Il suffit d’observer notre société pour le constater. Une femme doit impérativement apprendre l’art de la cuisine : apprêter de délicieux petits plats, mijoter des ingrédients pour concocter des recettes agréables....
D’ailleurs, juste après le mariage, l’épouse est mise à l’épreuve par la belle-famille qui veut «évaluer» ses capacités dans ce domaine jugé si important. Peut-on dire que cette évaluation se fait honnêtement ? Dans la cuisine comme dans toutes nos entreprises, les goûts ne se discutent pas. Les préférences varient d’un individu à un autre. Il en est d’ailleurs de même pour la manière d’apprêter les mets !
Somme toute, le lien entre le mariage et la préparation des aliments est inextricable ici : l’épouse doit absolument mettre cette activité dans ses priorités. On dit même que la maîtrise de cet art est une arme de séduction. Selon moi, il ne faut pas généraliser. Certains hommes mettent l’accent sur d’autres priorités…
Mais, comment donc réussir à obtenir l’unanimité en ce qui concerne l’appréciation de la belle-famille sur les aptitudes culinaires de la nouvelle venue ? Oui la «greffée» a besoin de «s’intégrer». Et ce n’est pas un vain mot ! Déjà avec le partenaire, il faut travailler ardemment, négocier, s’affronter pour essayer d’aplanir les différences et trouver un terrain d’entente pour rendre la cohabitation plus plaisante. L’amour est sûrement important, car il intervient pour éviter les confrontations. Toutefois, du côté de la belle-famille qu’est-ce qui peut jouer ce rôle pour assainir ces relations confuses pour des raisons inexpliquées ? En conséquence, les femmes s’attendent souvent à des avis négatifs, sans compter les fausses accusations, les mensonges, les humiliations et les complots. Elles s’y attendent… Cette confrontation fait du bien à ceux qui continuent de penser que de nos jours, les femmes doivent toujours jouer les seconds rôles. En tout cas, ces femmes de chez nous doivent agir conjointement pour s’opposer à certaines pratiques dévalorisantes.
Oui pour la dignité de ces femmes de chez nous….

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