Carla Bruni

Pierre Mangin

 

Le choc fut terrible… Une violence inouïe. L'enfer débarquant au petit matin.

D'abord l'éblouissement. Des phares énormes. Qui se rapprochent. Qui se rapprochent à devenir gigantesques, à envahir mon espace de vision.

J'ai crié :

- Nôôôôôôôn ! ! !

Derniers réflexes. Pédaler. Pédaler plus fort. Tenter d'éviter. À tout prix. Tenter d'éviter. Ultime sursaut. Rejeter l'inacceptable avec toute l'énergie du désespoir.

- Nôôôôôôôn ! ! !

Il y a eu le bruit. Hurlements des pneus sur la chaussée humide. Longue plainte stridente des freins.

- Nôôôôôôôn ! ! !

Puis le choc. Effroyable. Oiseau brisé, projeté dans le ciel de printemps. Sous moi, mon vélo. Avalé par la camionnette. Broyé. Déchiqueté. Bruit étourdissant de la ferraille. La camionnette achève sa course dans le mur d'un jardinet. Dernière vision de pierres qui roulent avant de sombrer dans une chute sans fin. Douloureux Icare, pantin désarticulé. Mon vol est lourd. Le sol se rapproche. Et ma mort aussi.

- Nôôôôôôôn ! ! !

Seize ans n'est pas un âge pour mourir. Seize ans est un âge pour vivre. Sortir, s'amuser, aimer… Je veux vivre ! Fraîcheur du vent sur mes meurtrissures. Une jambe me brûle. Stupeur effarée des gens. Le temps s'est arrêté. Il a suspendu ses secondes dans l'attente de ma mort.

- Nôôôôôôôn ! ! !

Seize ans n'est pas un âge pour mourir. La camarde qui vient, je la refuse. Elle est là pourtant. Qui m'attend. Elle se fout de ma peur. Elle se fout de ma trouille. Violence sans nom du bitume. Je rebondis. Retombe encore. Roule sur l'asphalte. Mon corps n'est que souffrance.

Le silence. Enfin. La douleur m'habite. Accompagne chacune de mes respirations. Autour de moi rien ne bouge. Tout est calme.

Je ne veux pas mourir… Je sens sur mon ventre un liquide chaud. La rue s'anime à nouveau. Vaste clameur des passants. Des gens courent. Une femme s'agenouille à côté de moi. Je crois qu'elle me parle. J'ai sommeil. J'ai mal et j'ai sommeil. J'entends des sirènes au loin. La rue se teinte d'éclairs bleutés.

 

Pourquoi suis-je dans le noir ? Une nuit inconnue. Une nuit sans étoile. Sans rai de lumière qui perce. Je voudrais ouvrir les yeux. Derrière moi j'entends de longs bips… Une machine électronique. Il y a des gens aussi. Ils parlent bas. Chuchotent. Je me souviens. Les phares sur moi, la tôle contre ma jambe, mon envol et ma chute. Le bitume rugueux, les coups, les chocs, le sang. La douleur. Et puis plus rien. Un grand trou noir. Pas même un souvenir. Mon corps, je ne le sens plus. Il est comme un vaste territoire vierge de toute sensation. C'est étrange.

 

Je comprends que je suis dans une chambre d'hôpital. Peut-être est-ce pour cela que les gens chuchotent. Peut-être me croient-ils mort ?

- Nôôôôôôôn ! ! !

Je voudrais crier. Leur dire je suis vivant ! Mes lèvres ne bougent pas. Aucun son ne sort de ma gorge. Mes paupières sont si lourdes. Si lourdes. J'ai dû me rendormir.

C'est si bon de dormir. Il y a de la lumière. Beaucoup de lumière. Un long couloir luminescent. Et au bout, comme une grande pièce. La salle de réception d'un palais enchanté peut-être. Je perçois de la musique. On doit y donner un bal. Derrière la large baie vitrée, une forêt s'étend à l'infini. Je lutte pour ne pas emprunter ce couloir. Il est si beau. Si accueillant. Si j'y pose un pied, je ne reviendrai pas. Cela aussi je le sais. Alors je lutte, je lutte.

 

Quand je me réveille tout est noir à nouveau. Une femme sanglote près du lit. Maman ! Je t'entends pleurer… La dernière fois c'était à l'enterrement d'oncle Édouard. Tout le monde était décomposé. Je voudrais crier. Je ne suis pas mort Maman ! Seize ans n'est pas un âge pour mourir ! Il ne faut pas pleurer…

Elle parle avec un homme maintenant.

- Bonjour madame… Je suis le docteur De Oliveira. Je remplace le docteur Dubré que vous connaissez.

- Alors docteur ?

- Notre Julien est sorti hier soir de la phase aiguë de son coma.

- Il va s'en sortir, dites docteur. Il va s'en sortir ?

J'entends des pas. Le docteur s'éloigne. Il a dû inviter maman à faire de même. Je tends l'oreille. Toutes mes forces, je les concentre dans mon oreille. Je veux savoir ! Je veux vivre !

Le docteur a repris. A voix basse.

- Je ne veux pas vous laisser de faux espoirs. En matière de coma, nos connaissances sont imparfaites. Julien est entré dans une phase de coma végétatif. Je peux vous assurer d'une chose : il ne souffre pas. Maintenant il est encore trop tôt pour dire comment va évoluer son coma.  Nous allons tout faire pour qu'il se stabilise et que Julien se réveille. Lors de vos visites n'ayez pas peur de le stimuler. Soyez naturelle, plaisantez avec lui, racontez lui tout ce qu'il vous passe par la tête. Invitez-le à vous répondre. Un signe de tête, un mouvement de doigt, n'importe quoi. N'importe quoi pourvu qu'il se mette à communiquer…

Maman est revenue s'asseoir à côté de moi. Elle reniflait. Puis elle m'a parlé. De papa. De Pissarro, notre chien, qui avait creusé un énorme trou au beau milieu des tomates du père. Il l'a poursuivi dans  tout le jardin. Papa coursant le chien ! J'aurais bien voulu voir ça !

Quand maman est partie, j'ai entendu la musique. Le long corridor était toujours aussi attirant. Là bas, je me disais, là bas je vivrai. Je ne serais plus qu'un simple corps sur un lit d'hôpital. Je lutte, je lutte pour ne pas partir. Je sais que je n'en reviendrai pas.

 

Damien et Mélanie sont venus me voir. On ne voulait pas les laisser entrer. Mélanie a dit à l'infirmière qu'elle était ma petite amie. Alors l'infirmière a fermé les yeux. Pour cinq minutes, pas plus. Pour la petite amie, ce n'est pas vrai bien sûr. Mais moi j'aimerais assez… Plus tard ? Bientôt ?

 

Dans ma nuit sans lune j'ai trouvé mes repères. Ici tout est rythmé. Pas de place pour l'inattendu. Toutes les trois heures, deux infirmières me changent de position. Elles me parlent tout le temps. Elles crient presque ! Mais je ne suis pas sourd ! Il y en a une qui m'amuse à chaque fois qu'elle vient dans la chambre. Elle a toujours une farce à raconter. Elle est brune, j'en suis sûr. Et elle ressemble à Carla Bruni. Elles font ma toilette aussi, les infirmières. Je le sais mais je ne sens rien. Tout mon corps est insensible. Le seul imprévu, dans cet univers sans surprise, c'est un buzzer qui retenti. Alors c'est le branle-bas de combat dans la chambre. Les infirmières et les docteurs s'activent auprès d'un voisin de lit. Parfois l'équipe se tait. J'entends le matériel que l'on range lentement. Et puis le lit est sorti de la chambre. Le gars est parti… Il ne reviendra pas… Peut-être le type a cessé de lutter ? Il s'est engagé dans le couloir. Pour trouver de la lumière…

 

Je passe des heures à l'entrée de ce couloir. S'y laisser aller serait si bon. Si reposant. Marcher dans la lumière… Jusqu'à aujourd'hui j'ai tenu bon. Je me raccroche à des petits riens. Carla Bruni et sa bonne humeur. Les visites de maman. Elle me raconte tout maintenant. Hier elle est arrivée furieuse parce que un type l'avait bousculée à l'entrée de l'hôpital et ne s'était même pas excusé. A force de venir me voir ici elle redevient naturelle. Peut-être s'est-elle habituée  à parler sans que je réponde ?

J'ai appris à reconnaître les week-ends. Facile ! Maman ne vient pas toute seule. Mon père l'accompagne. Ce n'est pas un bavard. Quand il prend la parole à la maison, c'est toujours pour dire quelque chose d'important. Jamais pour une bêtise. Maman a dû lui dire… Quand il vient me voir, il me parle gravement. Des choses qui l'intéressent. Son jardin, la politique. Jamais de son travail. Papa n'évoque jamais son travail. Je crois qu'il ne l'aime pas. J'aime écouter mon père. Sa voix est chaude, calme, posée. On dirait que rien ne l'inquiète. Mon frère est venu lui aussi. Une ou deux fois. Je l'ai bien senti… Il n'était pas à l'aise. Je comprends. Je ne suis pas très drôle. On me parle et je ne réponds jamais. Il a d'autres choses à faire qu'à perdre son temps ici. Parfois une tante passe en coup de vent. Elle ne dit rien. S'assoit en silence et repart en me disant :

- Allez ! Il faut que je file maintenant. Je reviendrai te voir, Julien. Promis.

Je comprends… Ma compagnie n'est pas passionnante. Il faut faire un effort pour venir ici. Depuis tout ce temps…

 

Au fait, depuis combien de temps suis-je ici ? J'ai du mal à le savoir. Carla Bruni à une habitude. Quand elle rentre dans la chambre elle salue d'un  tonitruant :

- Bonjour !

Ensuite elle ne manque jamais de nous dire la date et le saint du jour.

- Nous sommes le 08 octobre et nous fêtons les Pélagie !

Le jour de ma fête elle m'a apporté un bouquet de fleurs.

- Trois roses roses pour notre Julien… Jeune homme vous possédez dans cet hôpital une admiratrice ! Il serait temps de m'emmener danser… Non ?

Brave Carla… Elle est la seule à me donner une notion du temps. Mais comme j'ai du mal à me souvenir de ce qui s'est passé il y a une semaine… L e temps s'est arrêté le jour de l'accident. Après, c'est compliqué. Elle a parlé d'octobre. Je crois que l'accident s'est passé au printemps. Je n'arrive pas à calculer. Cela fait longtemps. Trop longtemps.

Quand je me retrouve seul, que personne ne me parle, la lumière encore m'attire. Tout au fond, ils dansent, j'en suis sûr. Carla a parlé de danser… Pourquoi ne pas aller là bas ? Pourquoi ne pas céder, avancer, franchir ce cap  ?Elle est si minime la différence qui fait de moi un vivant. Alors, pourquoi continuer ? Là-bas, la porte est grande ouverte. Je suis attendu…

Dès fois j'oublie que je veux vivre. Cela fait trop longtemps que je suis dans cette chambre. Je ne me satisfait plus de cette sous vie. Ce train-train ennuyeux. Ma vie se résume à l'ouïe. Bouchez-moi les oreilles, je ne sais même plus qu'un monde existe autour de moi. Je n'en peux plus… Cela fait trop longtemps que je me tiens sur ce seuil. Un jour, un jour je vais arrêter de lutter. M'endormir à nouveau. Je suis si fatigué.

 

Un matin, Carla Bruni est entrée dans la chambre.

- Bonjour ! Nous sommes le vingt-cinq novembre. Et nous fêtons les Catherine ! Qui a pensé à ma fête ? Qui m'a préparé un cadeau ? Julien peut-être ?

Carla ? Carla s'appelle Catherine ? C'était trop drôle. J'ai eu envie de rire. De lui avouer. Je t'avais baptisée Carla Bruni !

La lumière était tellement vive que j'ai refermé les yeux. Depuis tout ce temps… Mais je les ai ouverts à nouveau. Elle était là, penchée sur mon visage. Toute blonde, le visage rond parsemé de tâches de rousseur… C'était trop drôle ! Ma bouche a émis de drôles de sons… Mon premier rire…

- Bonjour Julien… Comment te sens-tu ?

J'ai cru ne jamais pouvoir parler. Mes lèvres se sont finalement décollées.

- Pas trop mal, ai-je bafouillé. Ma jambe me tire un peu et je suis fatigué…

Catherine Carla Bruni a posé sa main sur mon front.

- Ta jambe a été très abîmée pendant l'accident. Les os n'ont pas tout à fait fini de se ressouder. Je vais t'apporter quelque chose pour que tu ne souffres pas. Mais avant, laisse-moi te dire : tu m'offres la plus belle des Sainte Catherine de ma vie !

 

Cette fois j'ai lutté. Pour ne pas refermer les yeux. Pour ne pas me rendormir. Je dévorais tout du regard. L'insignifiant devenait merveilleux. C'est si bon de se remettre à vivre. De parler, de voir…

Au fond, j'étais rudement content de ne pas avoir franchi le seuil…

Seize ans n'est pas un âge pour mourir.

 
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