Jose Luis Gonzalez
- Il faut bien compter une bonne heure de corniche, et en étant très au-dessous de la réalité, vu qu'il sera obligé de rouler aux alentours de quarante kilomètres à l'heure à tout casser.
-Charles, je continue de penser que ton projet est complètement dingue.
-Pas tant que cela ma chérie, j'ai à plusieurs reprises refait moi-même le trajet, et à chaque fois j'en arrive à la conclusion suivante : c'est du tout cuit !
-D'accord, mais cela ne m'empêchera pas de penser que quelque part c'est insensé.
-Anne-Françoise, mon amour, sans doute préfères-tu la situation qui est la nôtre depuis tant et tant d'années, c'est-à-dire : Se demander si financièrement, et déjà vers la moitié du mois, nous pouvons parvenir sans trop de mal à le finir.
-Mais nous ne sommes pas uniques dans ce genre de situation mon chéri. Plein de gens se trouvent confrontés à ce dilemme, et crois-moi, ils n'en viennent pas tous à échafauder un scénario comme celui que ta petite cervelle vient d'imaginer.
-Les autres je m'en fous. Pense à la belle vie qui nous attend. Le soleil toute l'année, la mer, une belle maison et adieu contraintes, horaires et empoisonnements divers.
-Et si par un caprice du destin ta belle mise en scène venait à mal tourner, hein ! y as-tu songé ?
-Cela ne peut pas mal se passer. Et puis cesse de dire "ta belle mise en scène", c'est notre belle mise en scène à tous les deux, car c'est aussi pour toi que nous avons conclu cette assurance vie. Quatre millions de francs si l'un de nous deux venait à mourir, c'est écrit noir sur blanc, tiens regarde, petit a : La totalité du montant assuré sera versé au survivant, après enquête préalable visant à établir son décès. Ah ! Crois-moi, ils pourront toujours la faire leur enquête.
-Bon, dit-elle, alors récapitulons tout depuis le début.
-A la bonne heure, je vois que l'énoncé de la somme t'a fait changer d'idée.
-C'est plutôt ton entêtement qui me fait agir de la sorte, car je ne me fais plus guère d'illusions à ton sujet, et je sais pertinemment qu'avec ou sans moi tu iras jusqu'au bout de ton plan. Est-ce que je me trompe ?
-Tu exagères, comme toujours. C'est avec toi, et pas avec une autre que je tiens à vivre heureux.
-Menteur va !
-Écoute-moi bien maintenant, et surtout ne prends aucune note par écrit. Efforce-toi de tout mémoriser. Ne t'en fais pas, nous avons tout le temps de répéter chaque point encore et encore.
-Oh ! Ce n'est pas de mes capacités intellectuelles dont je doute, c'est de mon état nerveux lorsqu'il s'agira de passer à l'acte.
-Tu prendras un tranquillisant avant le départ et tout baignera, fais-moi un peu confiance.
-Il y a déjà plus de dix ans que je te la donne ma confiance, murmura-t-elle, seulement je me demande si cela va encore durer.
-Ok, écoute bien ce que je vais te dire à présent. Tu prendras le car à la gare routière de Camboucière, les départs pour Courtin-les-deux-Ponts ont lieu tous les mardis matin à neuf heures. Il n'y a aucun contrôle des bagages, seulement tu n'as droit qu'à une valise, là où j'aurai placé la petite "minuterie maison", et qui ira impérativement dans la soute, et à un sac pour la nourriture que tu peux prendre avec toi. Le trajet dure approximativement six heures, pause "casse-croûte" et autres arrêts divers compris. La route qui longe la corniche devrait être atteinte aux alentours de treize heures vingt. Pour la parcourir, le car adopte une vitesse relativement lente. Je programmerai "l'engin" pour treize heures quarante. N'oublie pas qu'en bas, c'est cent cinquante mètres de chute libre lorsque le car quittera sa trajectoire, ce qui ne sera pas un précédent. Toi, bien entendu tu n'y seras plus dans le car. Tu auras mis à profit l'arrêt d'environ une heure octroyée pour manger aux alentours de douze heures, pour filer en douce. Ne crains rien, personne parmi les autres passagers ne s'en apercevra jusqu'au moment de remonter dans le véhicule. Là, les deux chauffeurs remarqueront bien ton absence, mais à qui bien pouvoir la signaler ? A personne, du moins pas avant d'être arrivé à destination. Mais tu auras aisément compris que personne ne sera plus en mesure de le faire. Évaporés au bas de la falaise tout ce petit monde, et on en conclura : perte de maîtrise du conducteur qui probablement roulait trop vite, classique. Quant à toi, débrouille-toi pour trouver un taxi et rends-toi à la gare ferroviaire de Bourg-le-Marais, tu as un express pour Genève à douze heures cinquante dont l'arrivée est à quinze heures. J'ai vérifié, il y a toujours de la place, pas besoin de réserver.
-Tu es démoniaque Charles, pour un peu tu me ferais peur.
-Un génie, oui, voilà ce que je suis.
- Et modeste avec ça.
-Poursuivons. Une fois à Genève, saute dans un autre taxi et rejoins-moi à l'aéroport. Je t'attendrai au guichet de la Tavisair avec les billets. Ensuite tu t'envoleras à seize heures trente cinq pour Caracas où je te rejoindrais une fois les choses réglées, ce qui devrait aller très vite. Surtout ne m'écris pas et pas d'appels téléphoniques non plus. Dis-toi bien que tu es morte.
-En fait, cela t'arrangerai bien, hein ?
-Ne dis donc pas de sottises. Trouve-toi un hôtel bon marché à ton arrivée. Il ne faudrait pas attirer l’attention. Et à partir de la deuxième semaine, achète-le "Periodico de Caracas" tous les jours pour être sûre de ne pas manquer la petite annonce que je ferai passer deux ou trois jours de suite dès mon arrivée. Elle dira ceci : "ANA, DONDE ESTAS ?" suivi d'un numéro de téléphone où tu n'auras plus qu'à m'appeler.
-Un autre cognac garçon, s'il vous plaît ! A cette heure-ci elle est sur le point d'arriver à Caracas me suis-je dit en quittant le bistrot. Comme sur des roulettes ! Sûrement qu'ils parleront de l'accident du car dans le journal télé de vingt heures. Allez, en route pour de bonnes nouvelles.
-Madame, Mademoiselle, Monsieur, bonsoir. Et tout de suite les titres de ce journal : Terrible accident de car cet après-midi sur la route qui mène à Courtin-les-deux-Ponts. Il n'y aurait pas de survivants parmi les vingt huit passagers qui se trouvaient à bord selon les dernières déclarations de la police. Et puis, nous venons de l'apprendre à l'instant par une dépêche spéciale, un Boeing de la compagnie Tavisair, parti de l'aéroport de Genève aujourd'hui à seize heures trente cinq pour Caracas, s'est écrasé au moment de l'atterrissage sur l'aéroport de la capitale vénézuélienne, probablement suite à de mauvaises conditions météorologiques que connaît actuellement ce pays. La aussi, il n'y aurait pas de survivants.
-Le Colombier Charles, c'est bien ici. Allez sonne !
-Messieurs ?
-Monsieur Colombier ?
-C'est moi-même.
-Nous sommes mandatés par la société Assurvie auprès de laquelle vous avez, votre épouse et vous-même, conclu une assurance vie et survivants, c'est bien exact ?
-Tout à fait exact, oui.
-Et bien voilà... nous nous trouvons confrontés à un petit problème.
-Ah ! et de quel ordre ? Mais donnez-vous la peine d'entrer.
-Merci.
-Asseyez-vous, je vous en prie. Je vous sers quelque chose ?
-Non, jamais pendant le service.
-Je vous écoute.
-Voilà, il va falloir que vous nous donniez une explication sur un petit détail.
-Si c'est dans mes possibilités, je n'y vois pas d'inconvénients.
-Madame votre épouse, selon votre déclaration, est bien décédée dans l'accident de car si tragique la semaine dernière n'est-il pas ?
-Hélas, oui, quel grand malheur, mon Dieu.
-On comprend, on comprend. La liste des passagers qui nous a été remise par la compagnie mentionne en effet le nom de votre femme.
-Ce serait le comble si elle n'y figurait pas !
-Oui, oui, bien sûr, la dessus rien à dire, seulement...
-Que voulez-vous dire par seulement ?
-Seulement, nous aimerions bien que vous nous expliquiez comment cela se fait qu’elle figure également sur celle du vol 636 en partance pour Caracas, et en date du même jour ?
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