A mort le capitaine !
Domoinique Guérin
Cette silhouette qui court
sur le chemin de halage, pas de doute, il l’a déjà vue quelque part… et ce, pas
plus tard qu’hier soir, décampant en vitesse de la rue Marceau, harcelée par la
voix haut perchée de Madame Bernardin. Au souvenir de leur fugitif échange de
regards, Xavier Roussier stoppe net, statufié dans sa parka, sueur au front et
panique au ventre. Il n’en est plus à une hallucination près. L’aube badigeonne
d’un gel pétrifiant les herbes de la berge. L’horizon bubonne de nuages mauves.
La malédiction continue. Il n’en finira donc jamais avec le Capitaine !
Résigné au pire, Xavier s’asphyxie les poumons d’une goulée d’air glacé avant de
foncer vers l’ombre mouvante qui détale le long du canal. A longues foulées
irrégulières, traqué et chasseur gagnent le Bois des Hâtres. Mais à ce jeu, la
distribution des rôles est faussée. Un chemin caillouteux les accueille : à
couvert, par une traîtresse flaque d’eau verglacée et les rejette, à découvert,
sur la départementale givrée de paillettes glissantes, juste à l’orée du bourg
engourdi. Léger dérapage de baskets puis remontée zigzagante de la rue
principale… Les maisons en tuffeau crayeux sommeillent au garde-à-vous. Quelques
volets fermés se repèrent à leurs stries jaunâtres : ils sont rares. C’est qu’il
est tôt encore ! Bien trop tôt pour une balade matinale. Xavier a le cœur
breloquant. L’autre s’est figé dans un immobilisme têtu, exactement à l’endroit
d’où on l’a expulsé la veille, à grand renfort de grossièretés. Retour à la case
départ. Xavier frissonne. Il aimerait tant être ailleurs et intervenir
incognito, en toute impunité ; mais il a raté le coche au Bois des Hâtres. Pas
assez rapide malgré ses joggings répétés d’insomniaque devenu chronique !
Dommage… Il a le trouillomètre à zéro. Rattrapé par un instinct de survie
primaire, il replonge dans son cauchemar : quand faut y aller, faut y aller.
Alors, sans plus réfléchir, il bondit direct sur le zombie d’en face… Action !
Et maintenant, le silence.
La lueur diffuse des réverbères laisse place à la lumière parcimonieuse du petit
jour naissant. Affalée devant la boucherie des Bernardin, une masse inerte
obstrue le pas de porte, bloquant l’entrée. Tout à l’heure, la Mère Magloire
aura un drôle de choc en venant avec Kiko acheter leurs quatre chipolatas du
midi… Ça va la changer de l’ordinaire ; peut-être même lui couper son appétit
d’ogresse. En contrepartie, elle aura enfin quelque chose de ‘vécu’ à raconter,
la sale pie : du vrai, du bien saignant. Quelle aubaine pour une vieille
radoteuse que son voisinage fuit comme la peste ! Mais cette comique évocation
surgie tout droit de son esprit tourneboulé n’arrache aucun sourire à Xavier
Roussier. Le sens de l’humour lui fait cruellement défaut depuis que le
Capitaine s’est écroulé en promettant, les yeux dans les siens : « je reviendrai
». Au pas de course, il se carapate sur le trottoir désert, poursuivant le fil
de ses pensées. Un fil qui lui échappe. Ses idées bataillent ferme dans sa tête
malade. Seule certitude, il doit réintégrer sa piaule en urgence s’il veut
rallier ensuite la banque dans les temps. Le voici donc qui accélère, mains
vissées au fond des poches de sa parka. Dans la gauche, la lame non rétractée de
l’opinel est poisseuse et froide sous ses doigts. Xavier a la gorge sèche. Il se
met soudain à courir. Alentour, pas âme qui erre : coup de veine… et de veine,
il en a sacrément besoin !
Vite, son immeuble, l’ascenseur, son studio.
Enfin à l’abri des regards, Xavier s’asperge à grande eau sous le robinet de
l’évier. Il frotte avec acharnement. Des traînées rosâtres rigolent vers la
bonde. Ses paumes sont propres à présent. Le plus ardu reste pourtant à
accomplir : c’est foutument dur à désincruster des ongles endeuillés par du sang
coagulé ! L’expérience aidant, il attaque illico à la brosse de soies. Des soies
de sanglier, noires et rigides, qui lui flanquent le feu aux cuticules. Des
soies épaisses comme la toison du Capitaine. Il est pris de vertige. N’en
finira-t-il donc jamais de délirer sur tout et rien ? Trois mois que ça dure. Il
ne sait plus à quel saint se vouer. Ni soie, ni chanvre, le fil de ses pensées
s’est mué peu à peu en une macabre corde à nœuds. Sauf qu’il ne s’agit pas d’y
grimper mais d’en dégringoler rapidos. Car quand il prend de la hauteur, Xavier
voit très bien la première nodosité lui apparaître, énorme et tarabiscotée,
suspendue comme une menace entre ciel et terre : le Capitaine tout craché. Les
neuf du dessous, il ne les distingue pas nettement. Il y en a des petites et des
grosses, des blanches et des châtaignes, des rousses et des grises. Elles ne lui
rappellent rien de précis. A part la ventrue, tressée de flou noir, qui lui
parle encore de Sam. Les huit autres rotondités filandreuses restent des
ennemies inconnues… Des substituts du Capitaine… ou d’innocentes victimes.
Xavier se dit que, dans le doute, il n’a pas eu le choix. Pauvre de lui !
Il pique une suée, se masse les tempes au gant éponge, troque son jean mouillé
et son tee-shirt contre un costume dépareillé. Il a casé en boule sa parka dans
le bac de l’évier afin qu’elle y trempe jusqu’au soir. Mauvais pour la laine
mais il ne peut quand même pas demander un nettoyage à sec ! Le teinturier en
tomberait de son pressing. Xavier sursaute de rage : interdit de sourire à cette
potacherie minable… Dans son crâne migraineux, la folle du logis s’en donne à
cœur joie.
Sur la moquette, le journal du mardi est resté ouvert à la page des faits
divers. Top chrono : on recherche ‘Médorator’, ainsi estampillé par le
pisse-copie en chef. Et on s’interroge sur ses motivations. Il a huit morts à
son actif. Huit morts en trois mois. Que fait la police ? Xavier attrape son
attaché-case et piétine au passage le canard menteur. Car le fameux tueur a deux
victimes de plus au décompte –et même trois depuis cette nuit- mais qui se
soucie de Sam ? Quant au Capitaine…
Évidemment, le Capitaine n’était pas Capitaine. Néanmoins, il avait bourlingué
d’archipel en atoll, avec une prédilection pour les lieux saumâtres et les coins
louches. D’où sa lucrative villégiature à Saint-Martin, ravissante et prospère
île des petites Antilles, partagée entre France et Pays-Bas, plaque tournante de
tous les trafics louches. Picaillons en poche et héroïne sur rail, le Capitaine
avait regagné la mère patrie et sa bourgade natale pour y couler une retraite
dorée. Au café-tabac de la rue Chanoineau, il était connu comme le requin blanc.
Pierre, sa blondeur et ses seize ans avaient flashé pour les aventures hautes en
couleurs de ce marin d’opérette, par ailleurs pirate de la plus triste espèce.
Un pirateur de vie. Sur la fin, quand Pierre devint l’ombre de lui-même, rongé
de l’intérieur, accro en diable à la poudre et au porte-monnaie de ses potes,
Xavier fit ami-ami avec le Capitaine. On ne ravive pas une flamme qui s’éteint.
Celle de Pierre Roussier clignota encore quelques semaines puis s’éteignit.
Pfttt. Le Capitaine prit l’événement avec philosophie, tonitruant à qui mieux
mieux que « la drogue étant l’arme des faibloches, alors tant pis. » Les ratés,
à la revoyure. C’est Darwin qui l’a dit ; vous savez, Darwin, le charabieur qui
a décrété la loi du plus fort. Xavier ne pleura pas. Il tint bon un an, fidèle
chaque soir à la table du Capitaine, près du flipper. Un an à trinquer sa chope
de bière contre la sienne… et à s’attraper des kilos en trop : six au bas mot !
Un an à écouter des récits embrumés, des contes à dormir debout, des
propositions sordides et des confidences alcoolisées. Ah ! Les Antilles, c’était
le bon temps… Le temps du Vaudou et des quimbois, coquin de sort… En France
métropolitaine, il n’y a de magie qu’à la télé… Le Capitaine, frustré, larmoyait
de nostalgie. N’empêche, il avait la peau dure. Pourtant, au vu des boîtes de
pilules empilées à portée de sa main, il était –excusez du peu !- diabétique,
cardiaque et bouffé par le cholestérol. A croire que ça le rendait increvable.
Les demis arrosés de cherry n’y suffisant pas, Xavier, un soir de libations dans
le bar plein d’ivrognes, fit définitivement sa fête au Capitaine : il noya d’un
coup toutes les gélules miraculeuses dans sa pression mousseuse. D’une
simplicité enfantine. Chouette farce en vérité… Pierre avait dû éclater de rire,
là-haut. Mais au dernier moment, dans un ultime effort de communication, le
Capitaine s’était redressé, mafflu, pansu, la trogne rougeoyante, pour
claironner, l’œil goguenard : « je reviendrai ».
Xavier claque la porte d’entrée de son immeuble. Il a l’air de ce qu’il est : un
jeune cadre propre sur lui. A la banque, un bristol plié en V sur le rebord du
guichet affiche : Xavier Roussier. Conseiller financier. Les clients louent son
écoute et ses compétences. Il a de l’avenir. Il avait… Depuis trois mois, il ne
dort plus qu’en pointillé. Le fil de ses pensées forme maintenant un écheveau
inextricable. Il est pris dans une spirale assassine qui le condamne à tuer et
tuer encore. Impossible d’avoir un raisonnement qui se tienne. En marchant, il
sent la pointe de l’opinel ouvert lui picoter le gras de la hanche. Pourquoi
a-t-il mis ce fichu couteau dans sa poche de pantalon ? Il délire ou quoi ? La
peur est mauvaise conseillère, Monsieur le Conseiller ! Non, il ne sourira pas à
cette boutade débile… Quel imbécile il fait.
Le Capitaine a été déclaré mort de mort accidentelle. Une mort de pochard, une
mort d’empoisonneur empoisonné. Xavier peut dormir sur ses deux oreilles et sans
remords, avec la bénédiction médicale du docteur Perrin : il a vengé son
frangin. Seulement voilà, il ne dort plus. A cause de la railleuse promesse du
Capitaine. Oh ! bien sûr, il ne croit pas aux fantômes mais la réincarnation,
c’est une autre paire de manches.
Comment savoir Qui est Qui ?
« Je reviendrai. »
Le bar bourdonnait de Bacchus avinés. Le Capitaine, en vrac sur la table,
faisait un macchabée impressionnant… Les commentaires allaient bon train. Noué
par l’angoisse, Xavier était rentré dare-dare à son appart pour préparer deux
assiettées de pâtes : une pour lui, qui n’avait pas faim, et une pour Sam, qui
avait toujours la dalle. Puis, torse nu et bas de pyjama tire-bouchonné aux
chevilles, il avait appelé son compagnon. L’horreur s’était alors enclenchée,
irrépressible, lorsque, dans l’insistant regard brun de Sam posé sur lui, il
avait détecté l’immonde présence du Capitaine. Sa réapparition par effet de
métempsycose ! Affolé, Xavier avait saisi son opinel sur la paillasse de
l’évier. Un présent de Pierre… Pour son vingt-cinquième anniversaire. Histoire
de prouver qu’entre frères, aucune sorte de couteau ne saurait couper l’amitié.
Et Xavier, en ce mémorable jour festif, s’était retrouvé aussi emprunté que la
poule du proverbe ayant trouvé l’objet en question. Drôle de cadeau :
qu’avait-il besoin d’une telle arme ? Et de fait, jusqu’à l’assassinat du
Capitaine, il ne s’en était servi que pour éventrer des blisters récalcitrants
ou tronçonner son jambon en dés. Ce soir-là, il s’en servit pour trucider une
seconde fois le Capitaine et ce faisant, il tua Sam.
Au loin, la silhouette bancale de la Mère Magloire racole le chaland qui passe.
Aujourd’hui, elle tient son public en haleine. De l’autre côté de la rue, la
façade bourgeoise de la banque attend Xavier. Lui se dit qu’il l’a échappé belle
ce matin. Sa victime avait couiné de longues secondes. Pareille tuerie devant la
boucherie relève de la démence : Bernardin intrigué aurait pu sortir inopinément
de sa chambre froide. Mais hélas ! Xavier n’est pas maître de ses rencontres ni
de ses actes. Les occasions se multiplient. Le Capitaine peut revenir n’importe
où, à n’importe quel moment, quand ça lui chante. C’est connu des initiés : aux
Antilles, les morts ont le chic pour glisser leur âme dans les vivants. Oui,
mais pas dans n’importe quels vivants… Message reçu !
Xavier traverse, tête baissée, et se fait klaxonner. Il blêmit… Chauffard, va !
Soudain, la Mère Magloire s’interpose entre la banque et lui. Elle claudique en
ricanant, auréolée de mèches folles et talonnée de près par sa moitié de
caniche.
« Savez pas s’qui m’est arrivé M’sieur Xavier ? Arrêtez un peu que j’vous dise,
ça réchauffe de causer. »
Xavier Roussier obtempère, accablé. Kiko se précipite en frétillant de la queue.
La Mère Magloire applaudit l’audace de son chéri. L’opinel frémit sous la
caresse des doigts tremblants venus à sa rencontre. Kiko caracole autour du
jeune homme, gueulant sa sympathie avec des aboiements de fausset. Xavier en
perd le fil de ses pensées et disjoncte au beau milieu de la rue, bras tendu,
lame au poing. La faute au Capitaine qui le lui a maintes et maintes fois seriné
« Attention : un chien peut cacher un homme. »
Aux Antilles, certes… mais on n’est jamais trop prudent !
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2005
- Dominique Guérin -Tous droits réservés.