Canal noir

Patrick Pierre

      


Œil d’ivoire sur velours mauve… Des heures que tu cherches les mots pour décrire cette lune qui sourit à ta fenêtre, et tu ne remarques même pas que depuis tout ce temps, elle n’a pas bougé, pleine et ronde dans son cadre trop étroit. Le lit est froid, et quand tu fermes les yeux pour oublier un peu les murs sales et le lino moisi, c’est encore le même film qui passe sur l’écran vibrionnant de tes paupières. Toujours le même. Les mêmes images, encore et toujours, devant la lune qui t’ignore. Ouverts, les mots te fuient. Fermés, les images te clouent. Tu voudrais dormir. Tu pleures. Tu te souviens.

La fête. Comme tous les soirs en ce temps-là. Le sable d’or gris, les ampoules multicolores dans la poussière, les vapeurs de rires et de bière. Le vin blanc, les moules à mayo et les grillades en robe alu. Les faux marins sous leurs cirés jaunes. Et dans le son aigrelet des instruments d’un autre âge, le pas martial et résolu des danseurs, derniers combattants de cette terre qui ne voulait pas mourir. Laissant leur tango aux Tanguys, toi tu tanguais de buvette en bistrot, dans une continuelle ronde de la soif, empruntant à chacun de quoi lui payer un verre. A ces heures embrumées tu te moquais de tout et tu aimais tout le monde. Le granit des côtes sauvages ne serait rien comparé à ta tête le lendemain, mais tu en riais déjà.

La rue, le quai, la scène, les tentes-cuisine-buvette-tarot. Dans ce carré magique, la foule circulait, fluide, elle semblait danser, en rond elle aussi, comme dansaient les autres, là-devant, et cette étrange géométrie n’est pas étrangère ce soir à ton vertige. Couché dans ton lit, tu flottes vaguement dans ton souvenir. Tu buvais, beaucoup, piquant de temps en temps une frite, une sardine à un ami d’un jour ou d’une minute. Jusqu’à cette seconde où soudain tout s’est arrêté. La musique, les danseurs. Tout et tout le monde. Même la poussière restait suspendue, et ton ivresse aussi, et ton souffle, et les rires. Tout, immobile, silencieux. Tout, sauf elle, mouvante, émouvante au milieu de la fête soudain figée. Sa peau blanche, presque transparente, les cheveux noirs qui vibraient dans l’air immobile, les bras nus sous la robe sombre, on eût dit un papillon de nuit, diaphane, fragile et pourtant seul vivant dans ce monde mort. Elle quitta la ronde arrêtée et s’avança vers toi, souriant à demi, pour enfin toucher ta joue d’un doigt léger. Alors le mouvement reprit autour de vous, indifférent comme vous l’étiez, préoccupés de rien sauf de vous-mêmes.

Vous avez quitté la fête, à chaque pas s’étouffaient un peu plus les flonflons, les lumières se noyaient dans votre silence. Le long du fleuve les arbres peignaient la nuée, le vent s’était fait tiède et doux. Elle allait dans l’herbe, qui se relevait trop vite pour garder une trace. Vous marchiez en silence, un silence si profond que par trois fois tu t’es arrêté pour céder la place à un vélo que tu avais cru entendre grincer derrière toi. Mais vous étiez seuls, ni vélo, ni couple isolé, ni braillard pissant à la lune. Au bout du quai, là où la pierre plonge dans l’eau sombre, vous vous êtes couchés dans l’herbe, et tu as entendu sa voix, rauque, un peu voilée, un peu triste. Elle t’a parlé, et tu les entends encore, ces mots étranges, inattendus.

Crois-tu aux légendes ? Sans attendre ta réponse, elle s’est mise à raconter ; toutes ces histoires, que tu prenais pour un fade brouet de superstition et de contes pour enfants, tous ces récits prenaient vie dans sa bouche. Le ciel noir au-dessus de vous s’ouvrait pour engloutir les cités orgueilleuses, des rois éplorés galopaient sur les nuages qui devenaient tête de cheval aux oreilles bordées d’argent. Les pleureuses d’Ouessant murmuraient dans les arbres, chacun de ceux-ci devenait tour à tour prêtre maudit ou croix vivante, pierre de sacrifice ou clocher vagabond… Sur la mer à vos pieds, la lune dans chaque sillon était l’âme d’un marin mort loin de chez lui. L’herbe était douce et dans ce lit, tu rêvais éveillé.

Pourquoi faudrait-il croire aux légendes, puisqu’elles existent… Je suis une légende, dit-elle, bientôt, pour toi et moi, le temps s’arrêtera. Alors nous serons l’un à l’autre, nous partirons ensemble. De cette femme inconnue tu acceptais tout, l’incroyable, l’incompréhensible, même l’inacceptable. Elle t’a bercé longtemps, sans doute, et cette nuit encore tu te demandes comment tu as pu t’endormir. Pourtant…

Quand tu es revenu au monde, tu étais seul. A commencé alors pour toi la plus longue des courses. Le long du fleuve, au plus bas maintenant, jusqu’à la fête finie, jusqu’aux cafés qui fermaient, insoucieux des quolibets tu interrogeais chacun, saisissant un bras, une épaule familière, courant de l’un à l’autre… personne parmi les fêtards attardés ou les commerçants matinaux ne l’avait vue, elle, et tu savais bien qu’ils te croyaient ivre. Ivre, bien sûr, tu l’étais. D’amour, de désir. D’absence. Tu courais sans savoir où, posant la même question, dix fois, cent fois. Le soleil se levait, et avec la nuit s’évanouissait ton espérance. Qu’est-ce qu’elle t’avait dit ? Bientôt, nous serons l’un à l’autre ? L’avait-elle dit ? L’avais-tu rêvé ? On démontait les tentes, on rinçait les caniveaux souillés, la fête était vraiment finie, mais tu avais peur de rentrer chez toi, de fermer la porte sur ton espoir, d’abandonner.

Tu n’as jamais abandonné. Ta vie a repris, le travail, le quotidien. Tu n’as jamais quitté la ville. Dès que tu peux, tu refais le chemin de ce soir-là. Tu n’interroges plus les autres habitants, ils t’ont tous répondu la même chose, avec beaucoup de moquerie et un peu d’inquiétude. Mais surtout, ta mémoire la dessine, rappelle ses mots, et tu la redécouvres à chaque instant, si belle, si blanche sur le noir du temps, le temps qui bientôt s’arrêtera, elle te l’a promis, tu en es sûr maintenant, et vous serez l’un à l’autre.

Œil d’ivoire sur velours mauve, la lune n’a pas bougé. Tu sais, enfin. Tu te lèves, tu t’habilles dans le bleu. La porte claque, tu as laissé les clés. Les escaliers, en silence, te voilà dehors. Pas une voiture, les enseignes sont éteintes, comme les réverbères, et les feux au carrefour. Personne sur les trottoirs, tu n’entends rien, l’air comme du coton, on dirait un soir de neige sur une ville endormie. A droite, vers le pont. La lune, là, de l’autre côté, et dans sa lumière, tu la vois.

Ses cheveux tombent sur la robe blanche qui la couvre jusqu’aux pieds. Dans l’ovale clair de son visage, ses yeux semblent deux perles noires. Pas un souffle de vent, rien ne bouge. Le rose pâle de ses lèvres s’ouvre sur un sourire, elle vit, vous êtes les seuls vivants dans ce monde de pierre. Tu comprends. Tu marches vers elle, le pont te paraît immense et pourtant tu pourrais poser la main sur elle, tu marches, un pas, un pas encore, tes pieds sont lourds, est-elle vraiment si loin, tout est lourd, un pas encore, pourquoi est-ce si difficile, tu voudrais sourire toi aussi, mais tu souffres, englué dans un vide épais. Encore un pas, tu vas la rejoindre. Tu veux tendre le bras, trop long, ta main pèse. L’air est dense, il assèche ta bouche, tes yeux, encore un pas, un seul. Tu ne peux plus. Tu tombes.

Elle est là, au-dessus de toi, elle se penche, ses cheveux te caressent, sa main sur ta joue, douce et fraîche. Tu ne souffres plus, tu la regardes, quand son visage vient vers toi, la lune dessine derrière elle comme une fine lame. Ses lèvres se posent sur les tiennes, tu as fini d’attendre. Avant de rendre une dernière fois son baiser, tu entends les mots qu’elle murmure… « Souviens-toi, l’an dernier, à Landerneau ».

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