Simone Blanc
Seul un cri de Camille arrache ainsi Papa au sommeil.
Le cœur explosé, la tripe nouée, le pied droit lancé vers une pantoufle qui se retourne sous le choc... Et tant pis ! Papa file pieds nus. Jailli d’un rêve enfantin, ce hurlement de terreur l’a transpercé. D ’archaïques angoisses dont le feu couvait se raniment avec cette étincelle, ce big bang nocturne. Quelques pas inégaux et Papa pénètre dans la chambre de l’enfant. Camille, cramponnée des deux mains aux barreaux du lit, tente d’échapper à la pieuvre du cauchemar. Papa soulève la petite fille. Ses deux mains se rejoignent autour d’elle et froissent la chemise de coton moite qui a la consistance du sommeil. Silence sur l’épaule. Camille pose et repose sa joue. Rythme saccadé, inspirations profondes. Decrescendo.
Papa chuchote. Il parle à la place de Camille , prononce des « Ce n’est rien ! C’est fini ! » Il marche doucement, berce l’enfant « C’est fini , Hein ? »
Mais
les pensées de Camille trouvent gorge nouée,souffle coupé. L’enfant n’aspire
qu’à l’extrême limite, pour assurer la survie. Les mots sont attachés encore
à l’image terrifiante ! Menace dévorante : ceci est un cauchemar ! A l’enfant
encore muette de peur Papa demande : « Tu as fait un cauchemar ? C’est un
cauchemar ? »
Camille déglutit.
« C’était un cauchemar ? »
Un soupir ? Un hoquet ? Seuls les jambes et les pieds nus de l’enfant se tiennent à l’écart de ce drame personnel .
Détente. Papa s’assoit dans le fauteuil. L’enfant sur les genoux abaisse un bras.
« Qu’est-ce que tu as vu ? » Demande Papa.
Mais c’est encore trop tôt ! Alors, il propose :
« C’ était un animal ? » Signes de dénégation.
Papa veut absolument qu’une bête... Camille met sa main sur le bras de Papa et le repousse d’une pression pour marquer son opposition.
« Qu’est-ce que c’était ? »
Camille a une moue triste à l’évocation de l’agresseur nocturne, puis elle murmure :
-« Un cer... »
--« Un cerf ? »Tous deux chuchotent. C’est l’heure de l’aveu.
-« Veau... »
Papa arrive lui aussi d’un monde irréfléchi.
-« Un cerf -veau ? » Chimère ? Mais, sous le mot, un doute palpite.
« Un cerf-vo-lant ? Il y avait un cerf-volant ? »
Incomprise, Camille est exilée. Cette solitude profonde ne ramènera-t-elle pas l’image effroyable surgie des ténèbres intimes dont l’enfant refuse de croire qu’elle est l’auteur. Elle n’aura pas su se faire comprendre. Papa navigue, sensible à la tension qui éloigne Camille. Intuition paternelle, qu’attendez-vous ? Intervenez !
Alors, le cerveau se venge. Il apparaît dans sa toute puissance. Tomographie familière et énigmatique, profil hémisphérique affiché depuis peu sur le mur du bureau. Le laboratoire a envoyé cette très belle image. Techniques nouvelles. Papa enserre Camille, la soulève et l’installe sur la table face à lui .
« Le cerveau ? Celui de l’affiche ? ». L’enfant acquiesce, avec retard : Papa a été trop long à comprendre !
« Qu’est-ce qu’il faisait ce cerveau ? »
Mais les idées de Camille voguent déjà. Le rêve n’est plus qu’un souvenir. Il va sombrer.
« Qu’est-ce qu’il faisait ce cerveau ? Il te faisait peur ? » Insiste Papa.
Silence, ultime retour à l’horreur. Indicible ? Non !
-« Mangeait moi » répond l’enfant, stupéfaite de voir une si grande menace retenue par des mots aussi simples.
Papa devine un reproche. Quelle idée il a eue d’accrocher ça au mur ! Il a cru qu’il suffisait de dire : c’est un cerveau, le cerveau, pour que tout soit clair ! Il chuchote, explique : C’est une image, pas le vrai , c’est comme les yeux, les mains, c’est nous, ça nous sert à penser... Les simplifications éloignent la compassion. Pauvre Papa, il cherche encore, mais Camille a sommeil, les mots tièdes tissent une couverture. L’enfant tend les bras. C’est le moment !
Papa propose : « Tiens, tu sais , eh ! bien, demain, tout à l’heure, là , je vais la retirer cette image. C’est comme si c’était fait ! Je la roule et hop ! Au grenier, ou à la poubelle ! Comme ça , il ne nous embêtera plus, tranquille hein, tu veux ? » Comment rassurer définitivement ? Où est donc la formule bénéfique qui fera dormir la petite ?
Convoquée, la sagesse paternelle se glisse dans la peau du commandeur. Qui oserait défier la parole d’un Papa ? Mais, comme il a sommeil celui qui joue ce rôle à cette heure !
« II faut dormir maintenant ! »
Puisque Papa joue l’autorité, Camille récupère son tonus.
Elle prolongera ce dialogue et ce câlin privé. Elle ranimera sa peur et l’éclipse durera !
« Il est tard ! Il faut dormir ! Il faut que je dorme, moi aussi ! »
Papa prononce alors une formule radicale : « Tu sais . . il ne faut pas avoir peur parce que... ce qu’on rêve... ça n’arrive pas, ça ne se réalise pas ! Allez , maintenant, au lit ! »
Qu’est-ce qu’il en sait , Papa. ? Camille est couchée, Papa l’embrasse !
« Dodo, hein ! »
La docilité de Camille inquiète Papa. Il aurait peut-être dû lui faire faire pipi avant de la recoucher ? Mais, maintenant elle est bordée, calme ! Que préparent ces longs cils, épais, noirs, immobiles dans la pénombre ? Ce regard entre parenthèses ?
« Allez ! Dors ! » Papa s’éloigne à reculons, l’ index sur les lèvres : « Chut ! je vais me coucher, il faut dormir, je ne ferme pas la porte ! Camille, maintenant , tu dors ! »
Papa a les pieds gelés, une légère nausée, il file vers son lit.
Camille se tourne. Meubles d’ombres dans la chambre.
Que faire de ce secret ? Les rêves seraient donc impuissants ? Ainsi, alors, Camille rêve pour rien ?
Alors, l ’autre fois, elle s’est effrayée pour rien ! Ces vilaines images qui précipitent Papa du haut d’une échelle... ça n’arrivera pas ? Papa était-il sérieux ? Croit-il véritablement à l’inoffensive magie des rêves ? Camille est superstitieuse. Ses pensées glissent péniblement sous les mots. Si je rêve, ça n’arrivera pas ? Saura-t elle rêver la mort de maman et de papa pour que ceux-ci vivent éternellement ?
Le sens s’échappe des mots. Des syllabes tournent. Ces oiseaux planeurs se rapprochent de la terre, disparaissent dans le froid de l’ombre, alourdis, d’autres s’élèvent comme des bulles et grossissent indéfiniment dans le ralenti régulier du souffle de Camille. Ses paupières se ferment une fois, puis une autre. Calme plat. Bruit des radiateurs. Camille aime les bruits de la maison et aussi, tout à l’heure , le doux remue-ménage dans l’escalier de l’immeuble, les voitures qui démarrent déjà. Et, derrière les rideaux, toutes ces fenêtres éclairées ou noires encore. Et tous ces rêves terribles qui n’arrivent pas.
Dans la chambre des parents, Papa s’est rendormi. Trop vite ! Il rêve à son tour... Quel est ce tribunal ? Qui est cet accusateur au noir costume ? Que lui veut ce juge au doigt pointé ? Plaidera-t-il coupable ? Mais, de quoi est-il donc accusé ? Hein ! Qui est le cerveau dévorant dans cette maison ? Hein ?
© 2003
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