Calcanéum 

Simone Blanc

 

             
Qui dira les angoisses d’Hervé Moinaux ? Dès le matin, elles cristallisent au panneau H des hôpitaux, se vrillent avec le S du silence à la hauteur de la barrière rouge et blanche. Dans les couloirs, il retrouve les pas innombrables, trop lents ou bien, accélérés, les bruits de portes, le roulement des chariots, les odeurs. Blouses et pantalons blancs. Ambiance si étrange et si familière. Certains jours Hervé envisage même l’erreur d’orientation .Il se sera lancé mal à propos dans cette carrière médicale ! Pourtant, il n’a jamais fui ses engagements, jamais cherché refuge derrière ses patrons. Pourquoi s’interroger ainsi après tant d’années ? Ce n’est qu’un moment de surmenage.
Longues études médicales. Papa et maman se rengorgeaient d’avance. On l’appuierait. Il était l’aîné. Il ferait sa médecine ! Et pas seulement la sienne ! C’était décidé, il répondrait présent, il n’oublierait pas les attentes ancestrales. Altruisme et prestige, décidément sans frontières.
Ce soir, tout ira bien. Devant ce cas simple, le novice avance sans crainte, raccorde les symptômes sans difficulté et conclut , preuves et radios à l’appui. Le patient est jeune. Le pronostic vital n’est pas en jeu. Hervé a relu dans le calme la fiche établie par les pompiers qui ont amené le jeune homme aux urgences. Le patient a été trouvé, couché sur le sol. Une croix dans la case : le cœur battait ; une autre pour les pupilles. . . L’homme a fait une chute et d’après les radios, l’os de son pied gauche est fracturé : calcanéum. Allongé, silencieux, le patient attend dans son box. Il passe en revue les objets qui l’entourent et n’ose pas bouger. Il fait un peu froid.
Hervé l’a interrogé. Le blessé vient d’avoir vingt-cinq ans, il est célibataire, à la recherche d’un emploi. Il vit seul et n’a pas eu de maladie particulière jusqu’à présent. Il semble abasourdi, indifférent et attentif à la fois. Un torrent intérieur entraîne tout son être vers ce pied dénudé. Point focal. La fermeture éclair du jogging est ouverte sur son mollet. Le pied nu, obscène, démesuré, fascine son propriétaire qui demeure étranger à cet environnement médical. Peu à peu, une curiosité s’aiguise, malgré la douleur sourde, raidie, enflée au bout de la jambe. Une curiosité sans objets précis. Et une délicieuse parenté, entre l’ étonnement, il est là , et l’intérêt soulagé que suscite ce monde hospitalier et neuf. Mais la douleur, le froid et l’attente interfèrent, annulant toute certitude.
Attente triste, immobile, plus confortable toutefois, que les déplacements de tout à l’heure. Les simples vibrations du chariot en route vers la radiologie, puis les mouvements, les manipulations, lui ont coupé le souffle et mit les larmes aux yeux.
Hervé a rejoint le docteur et, une fois n’est pas coutume, s’exprime sans peur devant cette femme qui l’impressionne. Il explique la douleur, l’hématome, la chute. Il est formel, la fracture est nette  : calcanéum. Ce sera facile ! On opère le patient et il rentre chez lui.
« Où il est ce patient ?»
Hervé accompagne son senior.
« Bonjour monsieur, dit elle, je suis le Docteur Dullac. »
Le jeune homme accroche le regard du médecin, puis se tourne une fraction de seconde vers l’interne. Un éventuel désaccord ? Il a déjà adopté la première version, celle de la fracture.
« Qu’est-ce qui vous est arrivé ? » demande le docteur.
Hervé a posé les clichés sur le négatoscope.
Elle poursuit : « Vous avez le pied cassé, l’os du talon. » Le patient respire. Tout le monde est d’accord.
« Dites- moi comment c’est arrivé !»
A ce moment, une infirmière passe la tête et appelle : « Hervé, tu peux venir ? » L’interne disparaît. Quelques instants plus tard, il croise le docteur dans le couloir et s’inquiète : «Alors, la fracture, on y va ? »
--« Non ! fait la femme, on n’y va pas. »
--« Non ? répète Hervé sans comprendre. Quelle erreur a-t-il bien pu commettre ?
--« Ce jeune qui est tombé, je vais m’en occuper. »
Hervé devine l’effort pour cacher la fatigue et le mépris.
Le rideau n’est pas complètement fermé. Hervé aperçoit le patient, là-bas. Il lui trouve de loin un air épuisé. C’est ma propre angoisse, pense-t-il. Hervé cherche. Il repasse tout. Il n’a rien oublié Pourtant c’est sûr, il y a quelque chose qu’ il n’a pas vu. Malgré toute son attention, son entraînement, tous ces stages… Il y a quelque chose qui saute aux yeux du médecin chevronné et qui lui échappe. Il l’a toujours su, il n’est pas bon. S’il pouvait. . . On ne sait pas . . . être médecin à mi- temps, être un peu moins épuisé. Qu’aura-t- il oublié ? C’est lamentable ! Il n’en a pas la moindre idée. Hésitations. Le regard de son supérieur lui brouille l’estomac. Hervé craint le mépris, la condescendance, la lassitude ironique, d’éventuelles paroles cinglantes. Si ce patient n’est pas dirigé tout de suite vers la chirurgie, il ne peut s’agir d’un détail. Une paralysie nauséeuse envahit Hervé. Résigné, il rejoint le médecin. Elle est occupée au téléphone. A nouveau, on appelle Hervé ! Au bout du couloir, un homme et toute sa famille ! Il faut calmer tout ce monde. Hervé avance à grands pas. Calcanéum, se répète-t-il en passant devant le box où le jeune homme est allongé. Calcanéum ! Comme si de ce terme précis, une solution claire allait tomber !
Le patient a levé la tête au passage de l’interne Son visage est fermé. Comment deviner ? Hervé file. Il faut s’y résoudre. Mon pauvre Hervé, tu as loupé quelque chose, peut-être même l’essentiel ! Pendant qu’Hervé accueille le nouveau venu et oriente la famille, le patient au pied nu repose.
Reverra-t-il la femme qui l’a questionné ? Des paroles résonnent encore. Oui, les pompiers l’ont ramassé. Il était tombé. Pourquoi tombé ? Comment ? Mais parce qu’il a sauté ! Oui, de la fenêtre…de l’appartement dont il ne paye plus le loyer depuis longtemps… Maintenant, il va dormir un peu. Il a eu de la chance ! Cette femme va venir parler avec lui, elle l’a dit, et puis après, plus tard , avec un pied plâtré, on verra…

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