Les cakes brûlés
Mary Rissel
Paré d’une toque et d’un long tablier blancs, Krev Ladal, un grand quinze côtes (comme le nommait souvent son père) au visage du tueur plein de couardise, s’affairait dans la cuisine depuis l’aurore. Sans la moindre pause. Trente gâteaux dorés et parfumés à livrer à midi pile. Il est déjà onze heures. Il compte : huit dans la poubelle, dix-sept sur la planche de bois brut.
- Plus cinq dans le four, vingt-deux. Vingt-deux mangeables.
Enfin en apparence parce qu’il n’a pas goûté. Et il aperçoit avec horreur les fruits confits restés sous la Cellophane.
- Purée! Il m’avait recommandé d’en mettre beaucoup.
Le voilà complètement démotivé. Les bras croisés sur sa poitrine concave et le sourcil grave, il s’assoit sur son tabouret haut et conclut. Pour un premier grand chantier, c’est un joli fiasco. Quand le patron va débarquer... Parce qu’il ne rigole jamais, Creuz Matomb, et déteste par-dessus tout l’incompétence.
- Tu viens de gâcher ta chance de devenir un homme respectable. Retourne à ton cambouis, empoté ! Va t-il crier. Et moi je ne veux plus réparer les mobylettes. Je ne veux plus.
Krev se creuse les méninges et se tord les doigts enduits de farine pas fine et de beurre rance. Mais les possibilités sont restreintes. Au mieux, l’épicerie juste en bas. Et payer avec quel argent ? Il n’a pas un sou en poche.
- Et puis un cake industriel ne vaut pas un cake artisanal, même avec des œufs pas frais. Comment faire ?
Il se gratte les avant-bras avec une fureur terrible et les croûtes de sa peau bourrée de mycose dégringolent sur la pâte sucrée qui patiente. Il regarde. Sourit. Gratte encore. Jusqu’à l’éclosion d’une idée lamentable dans son cerveau de primitif.
- On dirait de la poudre d’amande. Jolie, ma décoration ! Faudrait que je veille à produire davantage.
Il se tape les cuisses, plié de rire. Du coup, le courage le réinvestit en même temps que germent les solutions. Il se lève et va vers l’horloge accrochée au mur carrelé.
- Un cran en arrière et il n’est plus que dix heures. Excellente excuse, Krev.
Brusquement, il renifle. Une odeur de fumée chagrine ses narines.
- Ah là, j’ai pas gazé ! Trop gazé !
Au four en quatre enjambées pour constater les dégâts.
- Du vrai charbon, grogne t-il en sortant les moules brûlants pour les jeter directement dans la poubelle. Vingt-deux moins cinq = toujours dix-sept. Tonnerre de Dieu ! Un verre de rhum ou je fais mon infarctus.
Et glou et glou et glou. Un. Deux. Allez, un dernier. Hips ! Maintenant au travail.
Il revient à sa pâte à laquelle il ajoute les fruits confits et un jet de salive. Brasse. Un second jet de salive. Brasse. Garnit les moules en aluminium. Gratte ses avant-bras pour la finition. Enfourne. Monte la température.
- Je reste à côté.
Quinze minutes. Doré c’est cuit. Aux suivants. À midi, Creuz Matomb entre.
- Alors, Krev, tu as terminé ?
- À peine, patron. Il m’en reste une fournée mais il n’est que onze heures!
- Onze ? Ben, ça m’étonne.
Il tapote sa montre.
- Ah cette saleté d’engin qui fonctionne comme moi le dimanche ! Bon je t’aide à emballer...
- Pensez-vous ! J’ai le temps de le faire. Reposez-vous plutôt. Je vous sers un verre ?
- Ma foi, volontiers.
Et il se vautre sur une chaise, donnant tout aise à son ventre proéminent.
- Rhum ?
- Rhum.
Un mazagran, trois pastilles blanches capables d’endormir un cheval et du liquide ambré à ras bord.
- Un remède contre la fatigue, je vous dis, monsieur Matomb.
- Faudrait pas en abuser. On devient vite inefficace avec ce truc-là !
- Évidemment, sourit Krev en retirant les moules du four
- Ça sent bigrement bon !
- N’est-ce pas ? Le cake est ma spécialité ! Encore trois à cuire et le contrat sera rempli.
- Parfait. Tu es un brave garçon, Krev. Si mes clients manifestent du contentement, je te proposerai un vrai contrat. Promis. Santé.
- Santé, patron.
Krev garde un œil sur le four et l’autre sur Matomb. Après quelques minutes ce dernier montre un brin de fatigue. Se frotte les yeux. Bâille.
- J’me sens bizarre, d’un coup ! S’inquiète t-il
- Ben patron, allongez-vous un instant. Ça va passer, sûrement.
Matomb ramollit, s’effondre. Badabling ! Il a roulé à terre.
- Au boulot ! s’écrie aussitôt Krev. On t’a cru petit à perpétuité ? Tu vas surprendre. Parce que là-dedans, se persuade t-il en se cognant la tempe, c’est du surchoix.
Il ouvre une petite porte. Attrape un rouleau de papier Cellophane. Va près du dormeur. Lui bâillonne minutieusement le nez et la bouche. Le traîne dans le placard à balais. Très sereinement. Comme il sort maintenant les gâteaux du four et rangent les trente dans les caissettes.
- J’assure la livraison, patron. Dormez tranquille. Je reviens.
Il monte dans la belle voiture. Son rêve. Démarre. Sonne chez le premier client :
- Monsieur Matomb n’est pas disponible, aujourd’hui. Il m’a chargé de le seconder...
Poli, Krev Ladal est également efficace et persuasif. Parce qu’il hait les gens qui mangent sans faim.
- Bouffez, bande de salopards ! Morigène t-il en refermant la porte. Quand les amanites me pousseront sur la peau, je vous garantis que vous les aurez aussi. Pourriture !
Et il crache. La tournée terminée, il revient à la cuisine. Enfile la blouse du patron. Ramène celui-ci sur le carreau, au beau milieu de la pièce. Vérifie son pouls. Deux minutes. Quatre. Pas un seul battement.
- Coopératif, patron. Mes compliments. Dites, en petits bouts dans le congélateur, ça vous convient, j’espère ? Parce que je ne peux pas préparer autant de barquettes en un seul après-midi.
Un moment de silence.
- Pas d’objection ? Alors on découpe.
Il ôte les vêtements du patron et s’apprête à le hisser sur la longue planche de bois brut.
- J’sais pas ce que t’as mangé, mon cochon, mais t’es drôlement lourd.
Enfin, dans un effort magnifique, il amène les pieds dans l’axe du tronc.
- Quelle suée ! Un kilo de plus et j’attrapais une hernie.
Il s’essuie le front à un pan de la blouse en se dirigeant vers un grand tiroir d’où il sort des couteaux, une hachette et une scie de boucher qu’il dépose à côté du macchabée. Maintenant, il affûte les lames et entame ce qu’il prend pour un véritable divertissement. En sifflant un air plus vieux que le monde. Afin de déblayer la planche, il enveloppe à mesure les morceaux dans des sacs en plastique. Les range dans l’armoire de conservation, parmi les légumes, les volailles et le porc. Trois heures plus tard, s’adressant au dernier sac qu’il tient encore :
- Demain, je me lance dans la charcuterie avec la ferme intention d’innover. D’accord, Creuz Matomb ? Et puisque c’est votre métier, vous m’aiderez, n’est-ce pas ? Désolé pour la pâtisserie, ça me rebute. En attendant, au congélateur !
Ainsi, avec le concours muet mais consistant de son cher patron, il prépara de succulents pâtés à la pâte d’amande qu’il vendit chaque semaine au marché de Moucha Bouz. Bardé des compliments de madame Matomb qui se désolait de la nième escapade de son mari.
- Il a toujours couru les jupons mais cette fois, il semble bien ne pas vouloir rentrer. Des maris pareils... Enfin vous le remplacez... avantageusement, mon bon Krev. Sans vous, qu’est-ce que je deviendrais ?
- Merci, madame, s’inclinait Krev
Il fit tant et si bien que madame lui offrit le gîte et le couvert. Et puis son propre lit.
- Deux ans sans la moindre nouvelle ! Tu avoueras que ce misérable Creuz Matomb mérite bien ce qu’on lui fait ! Se justifia la femme un soir de folie douce mêlée de souvenirs aigres.
- Ouais... Sur ce coup-là, j’ai été le plus malin ! Ricana Krev en avalant un troisième grand verre d’absinthe.
- Quel coup ?
La prudence endormie par l’alcool, il déballa sans vergogne sa saignante prouesse.
- Deux ans et tu n’as jamais rien remarqué. J’suis fort, hein ? Conclut-il
- Tu l’as vraiment mis en rondelles ?
- Vraiment ! Même que les gros os mijotent sous ton saule pleureur.
- Viens me montrer.
- Tu rigoles ? Pas en pleine nuit !
- Et comment ! Debout ou je te dénonce.
- Dans ce cas-là...
Un puissant lampadaire situé dans l’angle nord de la maison inondait entièrement le jardin de sa lumière crue.
- On y voit mieux qu’en plein jour ! Tiqua Krev. Ça craint. Les voisins...
- T’occupe pas des voisins. Creuse !
Krev obéit à contrecœur. Déterra le crâne, les tibias, les péronés... Enfin, s’appuyant sur le manche de la bêche, il parut réfléchir avant de s’exclamer en riant :
- Voilà, le compte est bon !
Elle, les mains sur les hanches et les jambes écartées pour un meilleur aplomb, ne riait pas. Ce type était donc un dangereux, un fou.
- Toi, toi que je croyais timide, sensible. Je...
Elle s’empara vivement de l’outil et, la peur décuplant ses forces, en asséna un coup terrible sur la tête de l’assassin qui s’affaissa sans geindre. Elle l’approcha et l’observa une seconde, méfiante. Comme il bougeait encore, elle entreprit de le taillader avec le tranchant d’acier. Quand il fut plus que hors d’état de nuire, elle agrandit la première tombe et y regroupa les restes du patron et l’essentiel de l’ouvrier.
- Un logement pour deux suffit amplement. Essayez de vous entendre, cette fois ! Leur conseilla t-elle. Moi je suis éreintée. Je vais dormir.
Hein ! Les femmes s'en donnent, du mal…
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