Les cactus   

Monika Roquebrun

 

Ces mois d'hiver étaient pluvieux, comme si la fin de l'année devait durer toujours. Les beaux jours ne reviendraient plus. Le froid était venu de loin, volant comme une immense bête invisible par-dessus les étendues glacées de la mer, qui répondait à la chanson grise du vent. Les profondeurs marines inconnues avaient perdu toute chaleur. Tout ne risquait-il pas de périr de froid ? Chaque chose luisait sous une fine bruine persistante, qui ne s'arrêterait qu'après avoir tout trempé, tout usé de façon irréparable. Sur la côte de rares toits apparaissaient, émergeant de la forêt épaisse et du désordre oblique des ramures, comme des navires en cours de naufrage. Nous suivions chaque jour, ma mère et moi, le même itinéraire matinal. Le mauvais temps n'avait rien changé, et pourtant c'était bien plus long. Mais nous passions toujours par l'arrière du village. J'avais huit ans. Aucun membre de ma famille ne pouvait me garder à la maison, aussi j'accompagnais ma mère à son travail chaque jour.

" On passe par-derrière ? " était l'habituelle question, à laquelle il n'était plus utile de répondre, sauf par un acquiescement muet. Cependant, je m'aventurais parfois dans le village pour quelque chose à faire ou pour voir un de mes amis.

Elle me demandait, à mon retour : " Tu es passé par-derrière ? ", afin de s'assurer, bien que cela fût évident, que je n'avais pas fait autrement. De quelle difformité souffrais-je, en vérité ? Mes yeux n'étaient pas tout à fait de la même teinte. L'un plus bleu, l'autre plus gris. La différence s'était beaucoup estompée depuis ma naissance, mais cette amélioration était passée inaperçue. J'avais bien observé mon cas. Cela ne se remarquait qu'à peine, et encore l'observateur aurait-il dû être avisé. C'était quasi imperceptible lorsque j'étais à l'ombre, et tout à fait invisible au soleil. Je le savais pour avoir perdu de nombreux moments à quantifier les dégâts, et à me dire qu'ils étaient proches du zéro. J'avais les yeux bleus, et voilà tout. Ma famille ne s'habitua jamais à cette amélioration, qui se fit lorsque j'avais quatre ans, et continua de me considérer avec autant de malsaine curiosité. Il était donc entendu que nous " passions par-derrière " car, là au moins, personne ne me verrait. Selon notre lieu de destination, il fallait se résigner ensuite à emprunter les endroits plus passants. Il fallait parfois une certaine prouesse pour éviter telle ou telle rue, mais à force nous avions nos itinéraires. C'était une sorte de complicité entre nous qui consistait ensemble à éviter les autres. Comment pouvais-je supporter cela ? C'était une relation où j'avais une place centrale. Sans moi ce jeu de cache-cache n'aurait pas existé. Et moi non plus d'ailleurs.

Les gens, les autres. Ces mots semblaient recouvrir une réalité si différente de la mienne, de la nôtre. Ces gens me ressemblaient mais pas tout à fait. J'en étais séparé par cette infime nuance de couleur, plus vaste qu'un monde. Je les apercevais de temps en temps. Une fois, j'avais quitté la venelle étroite qui contournait l'arrière de l'église, parce qu'il y avait des travaux. J'avais traversé le parvis, où heureusement mes parents n'étaient pas là pour voir cette incartade. Mon père détestait tant tout ce qui concernait la religion qu'il ne s'approchait jamais de l'église. Des escaliers descendaient vers la place du marché, où se trouvaient ces simples merveilles, pour ceux qui se promenaient librement : des fruits, des légumes, des fleurs sèches et fraîches, du poisson pêché le matin même. Les gens m'apparurent lumineux, virevoltants, danseurs beaux et indifférents aux couleurs et lumières qui les paraient. Et un peu plus loin, c'était encore plus magnifique. C'étaient le port, les bateaux, petits havres d'intimité flottant avec grâce au bout des cordages, sagement alignés comme de grands oiseaux navigateurs au repos. 

Une après-midi parmi d'autres, nous avions suivi un raidillon escarpé qui longeait le dos de la maison de mes parents. Ce chemin était joli, et j'oubliai en l'empruntant qu'il devait me cacher. Il était bordé sur les côtés par un très vieux rosier, qui ornait plusieurs propriétés mitoyennes, à la faveur de discrets larcins. L'an passé, les branches croulaient d'une neigeuse floraison de petites roses, au parfum de vanille. Novembre avait effacé cette vivante avalanche, ne laissant que des branches dures, emmêlées, qui déformaient les grillages rouillés, et dont les épines essayaient de nous retenir au passage. Suivait une haie de sombres cyprès, dont l'austère senteur s'éveillait par temps humide. Sur leurs troncs, de petits escargots blancs s'accrochaient par-ci par-là, à l'abri des écorces qui s'enroulaient, prêtes à se détacher. Lorsque ma mère trouvait un escargot isolé, sur les côtés de la vieille allée - où il ne risquait rien - elle se baissait pour le ramasser. " Mets-le avec les autres, ne le laisse pas sans ses frères, il est malheureux là. " Je m'efforçais donc de la satisfaire, et je déposais l'escargot, à travers le grillage, juste à côté des autres. Mes mains et mes poignets étant minces, je passais sans trop de difficultés, râpant seulement un peu ma peau contre le grillage rouillé. Puis la campagne commençait, les habitations étaient de plus en plus disséminées. Nous passions longuement près d'un mur de pierres, bien ajusté ainsi que les anciens savaient le faire. Il précédait des restanques à l'abandon où la place des arbres ne se remarquait plus qu'à un renflement sous les lianes des clématites, qui avaient tout recouvert de leur toison. Ma mère me mettait en garde contre les serpents qui se trouvaient certainement dans les creux du mur. Les pierres mouillées par la pluie me paraissaient luisantes de venin, et, à tout instant, je pensais voir surgir la tête plate et grise, le regard immobile d'un reptile. La route étroite, encore goudronnée, s'élargissait soudainement pour passer sous le pont du chemin de fer, avant de s'amincir pour longer la voie. Après, ce n'était plus qu'un sentier qui s'éloignait dans la végétation humide, et menaçait de se perdre. J'appréciais le court moment passé sous le pont. J'espérais percevoir dans le lointain les chuintements et sifflements qui annonçaient l'approche d'un train, bientôt suivis par les grondements assourdissants que répercutait et amplifiait cette grande chambre creuse sous le pont, immense organe de pierre vide. Ma mère cherchait à raccourcir ces instants le plus possible. Elle pensait peut-être que nous risquions quelque chose, comme si l'énorme bruit, en nous atteignant, pouvait nous blesser. Mais les trains ne m'effrayaient pas. Ils étaient francs, prévisibles. De grosses machines bien huilées qui ne voulaient de mal à personne. Il y faisait chaud, et, en y montant, on devait se sentir dans une relative connivence avec les voyageurs tout autour. Ceux-là avaient un but, sur lequel je m'interrogeais lorsque j'entrevoyais un visage, flou dans la vitesse. Je n'étais pas encore montée dans un train, et je ne savais pas si ce jour viendrait. À l'entrée de l'étroit sentier, une dernière maison, imposante par sa taille et sa beauté. Le jardin, tout en pente, y était parfaitement entretenu. Nous nous dépêchions là aussi : il risquait encore d'y avoir un train, qui passerait tout près, à moins d'un mètre. Ce n'était pas encore arrivé, car nous ne longions la voie ferrée que sur une très courte distance. Je connaissais de vue la famille de cette grande maison. La petite fille s'appelait Nadine, et elle était aimée, je le sentais. Elle m'évoquait une fleur sur la rugueuse branche d'un amandier, protégée par le tronc épais, par la ramure qui ne craint pas les bourrasques. Belle fleur, et beau fruit où était nichée toute la douceur de la vie. Mais je doutais qu'elle puisse seulement me regarder. Je rêvais seulement une minute de son visage clair et rose, de ses yeux qui brillaient sans égal que sa chevelure. J'aimais ma famille moi aussi, mais j'étais leur honte. Le chemin escaladait ensuite, abruptement, l'un des côtés d'une colline, qui fut ouverte pour le passage du train. À notre droite, tout en bas, les rails disparaissaient dans le lointain. Nous les perdions de vue, tandis qu'ils poursuivaient leur route nette et sans défaut. Ils étaient gris comme le temps incertain, mais je les imaginais plus loin, vers l'Italie, scintillants ainsi que deux câbles d'or. Je marchais, réfléchissant à ces obscurs désirs qui cherchaient à se faire reconnaître. Un point d'équilibre allait basculer, comme une statue qu'on ne regarde plus, usée tranquillement, et qui s'effondre tout à coup, rongée sans qu'on s'en soit aperçu. Je n'avais plus honte de moi. Je voulais passer, insouciant, d'une démarche vive à cause de mon cœur qui battrait à tout rompre, dire bonjour à cette fille lorsque je la croisais à l'école.

Nous arrivions ensuite devant ce que je m'étais efforcé d'oublier depuis les premiers pas hors de la maison, et tout le long de ce sinueux parcours qui nous éloignait tant des limites du village. Nous devions descendre ensuite vers un autre pont de chemin de fer, que personne ne paraissait connaître, son accès étant obstrué par une folle végétation. Ma mère disait qu'il avait été touché par les bombardements, pendant la guerre, et qu'il était un peu dangereux de passer au-dessous. Encore quelques dizaines de mètres, et une fois passé ce pont, nous arriverions sur l'autre moitié de la colline. Là poussait une pinède, et les moments que nous y passions étaient charmants. Cependant il restait une épreuve à surmonter. Tout au long de la descente qui menait au dernier pont, se dressaient de sombres et gigantesques gardiens. C'étaient des cactus, plantés fort longtemps avant notre venue, par quelqu'un qui n'avait certainement pas soupçonné ce que ces petites pousses allaient devenir.  Très hauts, bien plus grands que je ne le serais jamais, leurs monstrueux tentacules végétaux se terminaient par une longue épine brune, comme s'ils tentaient, en se tordant, de déchiqueter le ciel. Ils devaient être une dizaine à se suivre. À l'ordinaire, ma mère se retournait fréquemment, m'encourageant de la voix et du geste. Cette fois-ci elle marcha plus rapidement, me regarda d'un air songeur, avec une grimace d'amertume. Je me tassai le plus possible du côté droit où une épaisse haie de ronces emmêlait ses filets et griffes d'acier. C'était presque aussi difficile de frôler cette muraille végétale que des barbelés, et mes pas se déportaient vers ce que je souhaitais fuir plus que tout au monde. Les feuilles les plus vieilles des cactus s'allongeaient par terre et coupaient fréquemment le passage. Il fallait les enjamber. C'était difficile lorsque plusieurs rampaient au même endroit. Les pointes éraflaient ma peau à travers mes vêtements. Ces piquants noirs, brillants, s'élançaient de la chair du cactus, d'un vert terne comme celle d'énormes reptiles morts et semblaient avoir leur vie propre.  

Nous arrivâmes enfin dans cette pinède où nous ramassions des champignons, et j'éprouvai cette fois encore, à être hors de vue, une grisante sensation de liberté. Je n'avais plus besoin de me demander à tout instant si quelqu'un allait surgir. Je n'avais plus à baisser mon regard à la moindre apparition inattendue. Je courus entre les arbres, sur la terre moussue. Je frôlai les basses branches d'où s'élançait la bonne odeur de Noël. Les arbres se balançaient doucement dans la lumière pâle, dans ce coin paisible, petit, dont je faisais si vite le tour. Le temps inclément de l'hiver s'adoucissait.

À l'ordinaire, lorsque nous étions là, nous étions plus détendus. Nous étions seuls elle et moi. Dans son idée, personne ne pouvait se rendre compte de son infortune. Elle en oubliait son attitude habituelle. Elle devenait presque tendre et me souriait parfois. J'aurais aimé qu'elle me prenne dans ses bras et m'embrasse, mais je ne trouvais aucun prétexte pour avoir ce baiser. En fait, malgré cette petite amélioration, cela n'arriva jamais. Si nous avions pu nous perdre, et ne pas retourner chez nous, " entre les quatre murs " comme elle disait, nous nous serions réveillés ensemble le matin, et elle m'aurait embrassé, sans doute mieux que lorsque je rentrais à la maison. Je me demandais ce que l'on éprouvait à être accueilli chaleureusement par sa mère. Lorsque c'était l'instant convenu d'un baiser, on aurait dit le contact de mains de bois, qui me repoussaient durement aux épaules. Il était inutile d'essayer de se pencher   davantage, elle déployait alors une force accrue, et ses bras étaient aussi inflexibles que des piquets.

Dans la douce pénombre des arbres, la faible lumière de novembre hésitait entre gris et vert, et la silhouette de ma mère se détachait à peine, ainsi qu'un tableau ancien qui devient lentement indéchiffrable. Il me semblait que c'était une inconnue, et qu'une relation d'amitié tendre m'attendait. Nous aurions oublié chacun qui nous étions. Ce n'était qu'un rêve qui ressemblait à une nature morte où versaient fleurs et fruits, pour prêter leurs reflets à une femme, un jeune garçon, sans pensée ni but précis, songeurs occupés de ce moment créé par le peintre. 

Aujourd'hui, quelque chose était différent. J'avais attendu avec plus d'impatience la solitude de cette promenade. Je sentais une pensée floue, comme une luminosité tremblotante prête à s'éteindre ou à persévérer. C'était comme la première étoile qui file dans l'eau du ciel, transparente comme une écume, pour se noyer, disparaître dans le noir sans fin, sans se rendre compte qu'elle n'a pas brillé. J'attendais de retrouver ce cher coin de paysage. Ma mère me conseillerait peut-être. Elle m'indiquerait comment favoriser ce qu'il y avait de nouveau. Une sorte de faille s'insinuait dans mes pensées, m'empêchant de réfléchir, me poussant à me reposer sur elle. Mais non, le réconfortant sentiment d'oubli qui nous saisissait avait disparu. Lorsque j'eus fini de courir, je me contentai de me promener à pas lents. Je la surpris qui m'observait sans sourire. Elle était un peu cachée par les buissons, mais son regard pointu vibrait comme une flèche qui n'en finirait pas d'être décochée.

Le soir arriva. Le soleil glissa, pierre précieuse tombée dans une déchirure des nuages. Nous partîmes parmi les ombres longues qui semblaient d'immenses doigts noirs allongés sur la terre. Ma mère fila presque trop rapidement, cherchant à oublier ma présence indésirable. Une odeur d'humidité remplaça les senteurs de forêt. Cependant, une joie pétillante s'élança en moi à la pensée que sitôt franchi l'obstacle, le passage entre les monstrueuses plantes, ce seraient les chemins libres, réchauffés par la présence des maisons. Il n'y aurait qu'à descendre, les joues agréablement glacées par le vent de nuit. Je marchais plus vivement, détaché, oublieux de la silhouette qui se hâtait loin devant. Ma mère parlait toute seule, sous l'emprise de quelque colère ou désappointée par le sentiment que je lui échappais. Je ne craignais plus de traverser ce qui n'était qu'un cauchemar d'enfant. Elle s'arrêta un instant, au moment de passer contre les cactus. Elle fit un geste et prononça quelques mots d'une voix rude comme si elle donnait un ordre.

J'avançais prudemment. Ce serait dommage d'être égratigné au dernier moment. Dans l'obscurité, les bras géants des cactus zébraient le sol. Mais je n'avais jamais marché ainsi, sans hésiter. Je n'avais plus froid. En haut de la côte se verraient les lumières de la ville. L'air tiède était chargé des promesses du printemps. La petite Nadine s'endormait, couchée comme un pétale dans une nuit de mai. Je passerai bientôt devant sa maison.

  Un choc violent et sec sur mon front, comme un rondin de bois. Je restai immobile, sans comprendre ce qui m'avait frappé. Je me détournai pour parer un autre coup qui pourrait m'atteindre en plein visage cette fois. Une très grosse bosse s'était déjà formée. C'était une épaisse branche d'arbre, cassée, qui débordait sur le sentier. Je me sentais flottant, le cœur battant vite. Il vaudrait mieux se baisser plutôt que m'évanouir en tombant de tout mon long. Mais c'était trop tard. Mes doigts se raidissaient. Je n'y voyais plus. Je me mis à trembler avec des mouvements saccadés, et m'effondrai. Une terrible douleur entre les côtes déchira le nuage de coton qui m'entourait. Une longue épine, lame acérée, et cette fois c'était la mort. Je me roulai en boule, en un mouvement irrépressible. Le sable était curieusement doux, habité d'une chaleur presque humaine. Il était comme l'épaule de celle qui n'avait pas su m'aimer. Je me blottis contre elle en pensée, pendant que la nuit, de ses bras familiers, m'entourait de son noir vêtement.     

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