Les Cabatins

Evelyne Minssen

 

 L'histoire vraie, se passe quelques mois après ma naissance, et donc en 1947.

 Ma mère faisait profession de Sage-Femme.

A cette époque, les naissances d'enfants lorsqu'elles n'avaient pas lieu à l'hôpital, s'accomplissaient le plus souvent au domicile familial, dans la lit conjugal. De ce fait, ma mère avait l'habitude de se rendre chez les gens pour effectuer les accouchements.

 Mes parents habitaient alors Boisguillaume, petite commune touchant la ville de Rouen, par un de ses quartiers, haut et excentré.

 Un soir, on frappe à la porte, ma mère va ouvrir et se trouve face à un homme jeune et barbu, qu'elle ne connaît pas.

Il porte une chemise à carreaux, un pantalon de gros velours, un gilet assorti et tient respectueusement à la main, un large chapeau noir comme les hommes n'en portent déjà plus.

 "C'est bien vous la Sage-femme? Demande-t-il.

-         Oui, répond simplement ma mère.

-         Est-ce que vous pouvez venir, ma femme est en train d'accoucher !

-         Où habitez-vous ? demande la Sage-femme, qui d'habitude a vu ses clientes durant tout le temps de la grossesse qu'elle a surveillée.

-         Mais, ma femme est là, sur la place! répond l'homme.

-         Mais faites-là entrer ! crie ma mère.

-         Non, elle est couchée, elle a mal elle ne peut plus se lever !

-         Couchée ? Mais où ça ?

-         Dans la roulotte… J'ai demandé s'il y avait quelqu'un pour l'aider, et les gens m'ont dit de venir chez vous…

Ma mère s'apprête à prendre son matériel médical quand l'homme lui dit encore :

" Madame, je préfère vous avertir que je n'ai pas d'argent, je ne pourrai pas vous payer…

-         Au moins comme ça je le sais d'avance ! répond seulement son interlocutrice en l'accompagnant d'un pas ferme.

 

Sur la place il y avait en effet quelques roulottes de bois peint, encore tirées par des chevaux à cette époque, lesquelles n'étaient pas à cet emplacement quelques heures avant. Sur le toit de l'une d'elle, on voyait des fagots d'osier attachés.

 C'étaient des Cabatins comme on les nommait en Haute Normandie, des Gens du Voyage.

La jeune sage-femme de Boisguillaume n'était pas du genre sélectif, et s'apprêtait donc à faire son travail auprès de cette femme comme auprès de n'importe quelle autre.

 Lorsqu'elle est entrée dans la roulotte, elle a été accueillie par des exclamations venant d'un groupe de femmes, rassemblées près de la parturiente. Elles venaient des autres roulottes pour soutenir moralement la jeune femme accouchant pour la première fois.

 L'éclairage de la lampe à pétrole étant très faible, la professionnelle a tout de même pu juger tout de suite de l'extrême dénuement de cette famille. Il lui parut évident qu'elle n'avait pas de quoi travailler dans des conditions correctes d'hygiène.

 Elle est donc retournée rapidement chez nous, accompagnée du mari à qui elle a demandé de charrier de l'eau dans deux seaux jusqu'à sa roulotte. Puis, fouillant rapidement dans ses armoires, elle en a tiré un drap et des serviettes de toilette. Prenant au passage des cuvettes et du savon, elle est repartie chargée de tout cela jusqu'à la maison sur roues.

 D'ordinaire, chez les gens du voyage, les naissances avaient lieu le plus souvent de façon purement naturelle, avec simplement l'accompagnement des autres femmes de la tribu. Ce soir là, la présence d'une personne médicale était recherchée parce que les choses se présentaient mal : les femmes avaient peur.

Au fur et à mesure que le travail avançait, les prières des gitanes variaient du murmure jusqu'aux cris. Elles imploraient la Madone, d'aider leur sœur, mais quand la femme hurlait, elles engueulaient carrément la Sainte Vierge avec des mots jusqu'à la grossièreté, lui reprochant de faire souffrir la future mère !

 Au moment de la délivrance, qui fut en effet délicate, ma mère dut repousser l'essaim des femmes. Elles voulaient toutes voir, et gênaient bien entendu les gestes de la Sage-femme dans un lieu déjà étroit et mal éclairé !

 Lorsque l'enfant parut et que le cordon fut coupé, les gitanes s'extasièrent ! Toutes à genoux, elles remercièrent la Madone pour le beau garçon… Un fils, c'était de bon augure!

 Mais il n'y avait absolument rien pour habiller le bébé ! Comme si cet enfant arrivait sans crier gare. Peut-être était-il né un peu avant terme, mais surtout, ces gens étaient réellement très pauvres.

 Ma mère enveloppa l'enfant dans une serviette, le mit dans les bras de sa mère, et revint une fois encore chez nous.

 Après s'être copieusement relavée les mains, elle fouilla une fois encore dans ses armoires, à la recherche de layette. Elle en possédait, trop petite pour moi, sa dernière-née.

Ce sont donc mes premiers vêtements qui servirent à vêtir le bébé tout neuf.

 Dans les jours qui suivirent, les Cabatins ne quittèrent pas la place. La femme devait rester sous surveillance pour les suites de couche.

 Ce sont encore les draps et serviettes de mes parents qui servirent, et le reste de mes vêtements trop petits fut apporté, jour après jour dans la roulotte.

 A la fin, lorsque le cordon du bébé fut tombé, ma mère, jugeant que la santé de la femme le permettait, dit au mari qu'ils pouvaient tous repartir quand ils le souhaitaient.

 

  

Le lendemain, ma mère entendit frapper à sa porte. 

En ouvrant, elle vit le même jeune homme barbu apparaître comme quelques semaines avant. Il portait toujours son large chapeau noir à la main. Mais dans l'autre, il tenait un grand et beau panier d'osier clair.

 "Voilà, dit-il, nous allons partir.

Je vous remercie pour ce que vous avez fait.  Je vous avais dit que je ne pourrai pas vous payer, je n'ai pas d'argent, c'est vrai, je suis pauvre.

Mais je suis honnête. Mon métier c'est de faire des paniers pour les vendre et avoir de quoi manger. Alors je vous donne celui-ci que j'ai fait spécialement."

Il tendait le superbe objet avec modestie.

"C'est tout ce que je peux vous offrir, mais j'y ai mis tout mon cœur et j'ai fait des prières pour vous en le faisant, il vous portera bonheur ! "

 Ma mère fut très émue des mots et du geste de cet homme.

Elle garda très longtemps le panier, et aussi de la sympathie pour les gens du voyage faisant profession de vannier.

 J'ai toujours su l'histoire que ma mère avait racontée plusieurs fois avec émotion.

Moi aussi, de ce fait, j'ai encore aujourd'hui, plus d'attirance pour les vanniers que pour les autres Cabatins…

          

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