Patrick Losson
On ferma les rideaux.
Sous des applaudissements gênés, la troupe regagna les coulisses.
Alors le vieux spectateur se leva : il fallait tenter une expédition vers les loges. Ces maladroits comédiens avaient surtout besoin de conseils, d’un en particulier, que le vieil homme, malgré sa timidité et l’apathie de ses vieux jours, allait leur administrer.
“Une évidence ! Ruminait-il en clopinant vers l’avant-scène. Ils ne peuvent pas jouer avec ça !”
Lorsqu’il se fut glissé de l’autre côté du rideau, il fut dégoûté par ce qu’il découvrit : la troupe sabrait le champagne !
“Comment ? Ils pavoisent ! Après ce qu’ils viennent de faire ?”
Il allait faire demi-tour quand une soubrette se planta devant lui.
- C’est pourquoi ?
- Oh ! Rien... une simple question...
- Laquelle ?
- Ce décor, ces costumes... sont bien du Second Empire ? ...
- oui...
- Alors je voudrais savoir pourquoi cet anachronisme ?
- Quel anachronisme ?
- Eh bien cette chose au milieu de la scène, qui non seulement n’est pas de la même époque, mais vous empêche de circuler !
- Mais de quoi parlez-vous ?
- Eh bien, de ce vieux cabas à roulettes !
La jeune fille se tourna vers la scène. Elle aperçut une voiture à commissions, poussiéreuse et déformée par des années d’épreuve.
- Mais vous avez raison !
Et, s’adressant à ses camarades :
- Eh regardez, les gars ! Il est encore là !
- Il me semblait bien qu’y avait quelque chose qui gênait, ricana l’acteur principal.
- Qui l’a encore oublié sur la scène ? Pouffa un autre, postillonnant sur la figure de ses partenaires des miettes de toast au saumon.
Le vieillard comprit qu’on se moquait de lui. Il sortit.
Cette scène se reproduisait tous les soirs. Le spectateur était à chaque fois différent, mais elle suivait toujours le même plan, conduisant invariablement au départ fâché du visiteur. Pourtant, ce soir-là, il y eut un changement. En voyant le dos du vieillard arc-bouté sous un poids de tristesse et de misanthropie, les acteurs eurent un pincement au coeur : “on dirait qu’il est comme lui ! Pensèrent-ils. Il faut tout lui dire ! Il comprendra. Inconsciemment, il est venu pour ça !”
La soubrette et le rôle principal se ruèrent à la sortie et le rattrapèrent.
- Venez, il faut qu’on vous explique, fit la jeune fille.
- Nous rions, mais c’est nerveux, dit l’acteur principal. C’est pour ne pas pleurer.
Un peu réconforté, le vieillard se laissa entraîner.
Les acteurs avaient rouvert les rideaux. Ils étaient réunis autour du cabas, qu’ils considéraient avec tendresse.
- C’est une très longue histoire, déclara un comédien et je propose que Marc-Antoine la raconte puisque c’est lui qui nous a fait connaître ce... comédien hors pairs.
Aux mots “comédien hors pairs”, les regards embués convergèrent vers le cabas à roulettes.
Un grand nigaud à lunettes, qui cachait ses dents cariées derrière d’épaisses moustaches, se racla la gorge et se mit à arpenter la scène avec une démarche bizarre.
- Tout ce que je connaissais d’avant le théâtre, je vous l’ai raconté : j’ai acheté la maison d’une vieille dame qui venait de mourir. Ses enfants, avec qui elle était fâchée, voulaient régler l’affaire au plus vite. Ils m’ont vendu la bicoque sans la vider. A part le linge et les papiers, il y avait encore tout : meubles, vaisselle dans l’évier, souvenirs... et ce cabas rangé dans un coin du grenier. Un jour, je l’ai apporté au théâtre, mais je ne sais plus pourquoi. C’est tout.
- Mais la vieille dame, demande une comédienne ?
- Elle et son mari vivaient à Paris. Quand la retraite est arrivée, ils ont acheté cette maison. Je n’en sais pas plus...
- Ca n’explique pas ce qui s’est passé par la suite, fait l’un des acteurs.
- Mais, s’impatiente le vieux, que s’est-il passé ?
- Nous venions de créer la troupe, reprend Marc-Antoine. L’ambiance était excellente. Mais à partir du moment où le cabas est arrivé, tout s’est enrayé. J’ai été la première victime : on m’a accusé d’avoir placé le cabas au milieu de la scène en plein spectacle. D’après les autres, j’étais jaloux parce que je n’avais pas eu le rôle principal... J’ai trouvé ça tellement humiliant que j’ai failli partir !
Marc-Antoine s’interrompit pour observer ses camarades, dont le trouble était évident.
- Mais, reprit-il, mon départ aurait signifié l’annulation du spectacle pour les jours suivants. Je suis donc resté. A la deuxième représentation, le cabas s’est encore retrouvé sur scène ! Cette fois, j’étais tellement surveillé que les autres ne pouvaient pas me soupçonner. Mais qui était-ce, alors ? Tout le monde a commencé à épier tout le monde. Un jour, on s’est même engueulé en pleine représentation. A tel point que lorsqu’on s’est arrêté, la salle était vide !
- C’est ce jour-là qu’on a décidé de faire la paix, dit l’une des comédiennes.
- Oui, renchérit le rôle principal, on a rangé le matériel, on est allé au foyer et on a vidé les six bouteilles de sauternes prévues pour le pot.
- C’est devenu une tradition, ajoute un autre comédien : dès que ça ne va pas, on ouvre une bouteille au lieu de s’entretuer.
- D’où ce champagne ? Demande le vieillard.
- Effectivement, répond Marc-Antoine.
- Mais est-ce que vous avez fini par comprendre comment ce cabas arrivait sur scène ?
- Le jour même ! Juste après avoir éclusé le vin blanc, on est retourné dans la salle. En ouvrant le rideau, devinez ce qu’on découvre ? Le cabas à roulettes ici, en plein milieu ! Alors qu’on était certain de l’avoir rangé ! On s’est regardé, se demandant si on allait se battre ou en rire. Comme on était ivre, on s’est battu. Mais c’était risible ! A en pleurer... Puis on est sorti. Seulement, sur le seuil, il s’est passé autre chose.
- On s’est tous regardé, fait un comédien.
- Et on a fait demi-tour, ajoute un autre.
- Et quand on est revenu dans la salle, qu’on a remis la lumière sur la scène, reprend Marc-Antoine, devinez ce qu’on a découvert ?
- Le cabas ?
- Oui, le cabas ! On n’en croyait pas nos yeux ! On a renouvelé l’expérience au moins dix fois : on rangeait le cabas, on fermait le rideau, on le rouvrait, et le cabas était là ! On a retourné tout le théâtre. P’tit Marcel s’est même glissé sous le plancher : en vain ! Aucune explication rationnelle ! On s’est dit qu’on avait trop bu, qu’on y verrait plus clair le lendemain. Mais le lendemain : même phénomène !
- Vous ne vous êtes pas cachés dans la coulisse pour voir ce qui se passait ?
- Si ! Et bien d’autres choses ! On a même branché une caméra ! Mais en vain ! Dès que le cabas se sentait observé, il ne bougeait plus.
- “se sentait” ? Vous en parlez comme d’une personne.
- C’est une personne, nous avons fini par le comprendre.
Marc-Antoine se tut, les yeux brillants d’exaltation, comme si des images de folie défilaient devant lui. Puis il saisit une coupe de champagne, la vida d’un trait, et, visiblement calmé, se remit à parler :
- Puisque nous n’arrivions ni à nous débarrasser du cabas ni à en expliquer la présence, nous avons décidé de l’intégrer à nos spectacles en ajoutant des personnages de clochard ou de ménagère.
- Voilà une idée excellente ! s’écria le vieux.
- Sans doute, mais le cabas ne s’est pas laissé faire ! Dès que l’un de nous jouait avec lui, il jouait mal, il perdait ses moyens, bégayait, oubliait son texte ! Et l’ambiance commençait à dégénérer. Heureusement, j’avais une caisse de Monbazillac dans la voiture !
- C’est ce jour-là que Marie-Claire a eu son éclair ! Fait Marceline.
- En effet, déclare Marie-Claire, une petite blonde à lunettes, j’ai compris ce que voulait le cabas ! Il voulait notre déchéance, il voulait qu’on sombre dans l’alcoolisme ! Mais il existait un moyen d’éviter cette décadence : au lieu de boire, il fallait nous défouler sur lui ! Ca nous éviterait à la fois de devenir des ivrognes et de nous battre !
- Le cabas fut donc élu “défouloir officiel de la troupe”, déclara Marc-Antoine, avec une emphase pleine d’ironie.
Il marqua une légère pause puis ajouta : “ pas plus de cinq minutes.”
- Comment ça, “pas plus de cinq minutes” ? S’étonne le vieux.
- Le temps qu’on réalise qu’il était intouchable : chacun notre tour, on a essayé de le brutaliser : dès qu’on avait ce malheureux sous les yeux, avec sa bouche béante, son petit ventre pendant, ses fibres dénudées, ces roues voilées par les accidents de la vie, on perdait tous moyens. Regardez-le, vous m’en direz des nouvelles.
Le spectateur observa un instant le vieil objet qui exhalait un curieux mélange de fatigue et d’orgueil blessé.
- On aurait presque envie de le serrer sur son coeur, soupira-t-il.
- C’est ce qu’on a fait.
- Oui, fait P’tit Marcel, on l’a tous serré dans nos bras ! Puis on l’a laissé là, tout seul, dans la nuit. Ce n’est qu’à la répétition suivante, qu’on a découvert la métamorphose.
- La métamorphose ?
- Quand Jojo s’en est emparé pour jouer le rôle du clochard ! Non seulement le cabas ne l’empêchait plus de travailler, mais il l’aidait ! Et même, il le rendait génial !
Alors, chacun notre tour, nous avons pris sa place : à chaque fois c’était formidable !
- En fait, il ne demandait qu’une chose, précisa Jojo : qu’on soit poli avec lui !
- Et on s’est pas fait prier, ajoute Marc-Antoine. Avant chaque répétition, nous avons passé une demi-heure à lui caresser le ventre ! à jouer avec lui ! à lui raconter des histoires ! Ensuite, il était merveilleux ! Et nous aussi !
- Mais alors, s’écrie le spectateur, ce soir...
- Attendez, l’interrompt Marc-Antoine, vous n’avez pas entendu le meilleur ! Et le meilleur, c’est arrivé à la première du nouveau spectacle ! On était gonflé à bloc ! Dernières répétitions mo-nu-men-tales ! Osmose parfaite entre le cabas et nous ! Des heures passées à le choyer, à le gaver de sucreries ! On allait droit au triomphe. Tu parles ! Dès les trois coups, c’a été la cata ! Simon se frappe sur le pied, on l’évacue d’urgence : plus d’accessoiriste ! Ensuite, la boule de neige : trou de mémoire sans fond de Ginette, crise d’éternuements de Marie-Claire, bégaiements et lapsus de Jean Claude, et pour bien nous enfoncer : mon valdingue en plein dans le décor qui s’effondre sur les premiers rangs !... Et le pire, c’est qu’on n’était pas dedans ! On n’y croyait pas ! On jouait faux ! Surtout quand le cabas était là ! C’était lui, la cause de tout ! Il voulait qu’on se plante ! Evidemment, dans la salle, les gens ont commencé à tousser. Puis les bavardages, les sorties... La honte ! Et la haine aussi. Ce cabas ! On l’avait cajolé pendant des semaines pour quel résultat ? Alors Jojo a sorti son opinel et s’est jeté dessus ! Heureusement, c’était dans les coulisses : une humiliation de moins ! On s’est mis à cinq sur lui pour le neutraliser et on l’a envoyé boire un verre au foyer. Tu parles d’une solution ! On avait besoin de lui au même moment sur la scène ! Mais on ne pouvait pas montrer au public un acteur en pleine démence ! C’est Ginette, de la coulisse, qui a lu son texte. Les spectateurs ont trouvé ça nul et nous ont hués. Ce qui n’a pas plu à Ginette, qui a voulu se battre. A son tour, on l’a expédiée au foyer. Mais ce n’était pas du goût de P’tit Marcel, pour qui c’était pas une méthode. Une discussion houleuse s’en est suivie. In extremis, j’ai envoyé tout le monde se rafraîchir. Le calme revenu, le spectacle pouvait reprendre... Et là, je me suis aperçu qu’il n’y avait plus que moi ! Les salauds ! Ils m’avaient tous abandonné ! Ca m’a mis dans une de ces colères ! Finalement je me suis retenu de crier au scandale et je les ai rejoints.
- Si je comprends bien, s’indigne le vieux spectateur, vous avez laissé votre public tout seul !
- Je n’en étais pas fier ! Personne n’en était fier. On se demandait comment on allait pouvoir revenir, sauver notre réputation... du moins ce qu’il en restait : des ruines... Quand soudain...
La voix de Marc-Antoine s’arrêta. Les mots, trop énormes, ne pouvaient sortir.
- Continuez ! S’impatienta le vieillard. Soudain quoi ?
- On a entendu des applaudissements, gémit Marceline.
- Des applaudissements ?
- Oui, des applaudissements, fit Marc-Antoine. On a cru que le public nous rappelait sur scène. Mais ensuite on a entendu des rires...
- Des rires ?
- Oui, ça riait. Puis une voix... On a cru qu’un spectateur avait pris notre place. L’humiliation absolue ! On est rentré dans la salle en catimini, et, là, surprise ! Y’avait personne sur scène !...
- Personne ?
- Personne... sauf le cabas !
- Vous ne voulez pas dire que...
- Si ! La voix venait... du cabas !
- C’est extraordinaire !
- Oui. Un cabas qui parle, c’est extraordinaire ! Mais un cabas machiavélique, ça l’est encore plus ! Et c’est ce qu’il était ! Il s’était progressivement imposé à nous, avait endormi notre vigilance, et finalement avait sabordé notre spectacle, dans un seul but : se retrouver seul sur scène pour faire son numéro !... Notez qu’il avait eu raison !
- Comment ?
- C’était un formidable conteur ! Il racontait sa vie : Paris, ses marchés multicolores, ses rues assourdissantes, ses magasins immenses ! Et ses anciens propriétaires : leur vie quotidienne, leurs bons moments, leurs mauvais jours, la maladie, la mort ! Et son arrivée à la campagne ! Le théâtre ! Nous ! Il avait tout enregistré ! 30 ans d’histoires des français vus par des yeux à la fois ironiques, tendres, souvent joyeux, jamais moralistes, parfois tragiques -mais tellement fort qu’on en riait- et toujours vrais. Bon Dieu ! Quel sens de l’économie ! Comme il savait occuper la scène sans faire un seul geste ! Et sa voix ! Quelle voix ! Une voix qui venait tout droit des entrailles ! Une voix épaisse, chargée de couleurs, de formes, de sons, d’odeurs... C’était normal, puisque sa voix, c’était en même temps ses yeux, son ouïe, son odorat : tout passait par le même chemin ! Ah ! Quand il nous faisait le marché de Belleville... !
- Ou les grandes avenues à Noël ! S’écria P’tit Marcel, les yeux pleins d’étincelles.
- Ah ! Moi j’aimais bien aussi le grenier à la saison des pommes ! Fit Marceline en reniflant à pleines narines.
- Tout était bien, résuma Marc-Antoine... Mais maintenant c’est fini !
- C’est fini ?
- Oui, c’est fini. Pendant des semaines, il a occupé la scène. Un triomphe ! Des vedettes sont venues l’écouter ! Des ministres ! On a même dû faire des matinées. Bien sûr, nous, on ne pouvait plus jouer. Ce n’était pas grave : c’était tellement beau !
Puis, un beau soir, plus rien. Mutisme complet. On a cru à un malaise, une extinction de voix... Mais le lendemain et les jours suivants : même silence. Et pire, une sorte de dégoût pour la scène : si on le laissait dans les coulisses, il y restait ! Un jour il est même reparti de lui-même dans la réserve ! On a tout essayé : on l’a amené chez des spécialistes : oto-rhino, mécanicien, couturier : aucun résultat. On a compris que c’était fini, et on a repris le travail.
Marc-Antoine se tut et tourna le visage vers un bout du rideau où il n’y avait rien à regarder. Le silence dura.
La voix du vieux résonna enfin :
- Mais alors, si c’est fini, pourquoi était-il là ce soir ?
- La distraction de l’un d’entre nous, s’excusa Jean-Claude. On a tellement vu le cabas à cet endroit, qu’inconsciemment on l’y replace avant de commencer.
- Arrêtez de me mentir !
- Hein ! Qu’est-ce que... ?
- Si vous le replacez sur la scène, ce n’est pas par distraction, c’est parce que vous espérez ! Oui, vous espérez qu’il se remette à parler, à jouer, à transporter les foules ! Est-ce que je me trompe ?
- Non, avouèrent les comédiens.
- Eh bien, tonna le vieux, je peux vous dire que ce n’est pas bien ! Vous n’avez rien compris. Ce cabas vous a donné une leçon de théâtre et vous n’en avez pas profité ! S’il s’est tu, c’est que c’était à vous de jouer ! Lui, il a terminé. Il n’a plus rien à transmettre. IL A VIDÉ SON SAC ! A vous de prendre la relève. A partir d’aujourd’hui, laissez-le dans les coulisses ! Ou, mieux, jetez-le. Et volez de vos propres ailes. Montrez au gens que vous avez des tripes ! Ouvrez-vous, non d’un chien !
- Vous avez peut-être raison.
- J’ai raison.
- Nous allons suivre vos conseils : oui ! Nous allons essayer de jouer sans lui !... Seulement...
- Seulement ?
- Ne comptez pas sur nous pour le jeter... Y’a des choses qu’on peut pas faire.
- Vous avez tort. Tant que vous l’aurez sous les yeux, vous n’arriverez pas à vous en libérer.
Brusquement le vieux éclata :
- Mais regardez-le donc ! C’est un objet sans vie ! Une épave ! L’importance que vous lui attachez est totalement imaginaire ! Elle vous empêche d’affronter la vie ! Il faut grandir, mes enfants ! Sinon vous allez devenir des vieux aigris, comme moi, sans avoir même eu le temps de respirer !
- N’insistez pas, fit Jojo. Il restera là : on est peut-être des arriérés, on n’est pas des monstres.
- Eh bien, tant pis pour vous. Je vous souhaite bonne continuation !
Le vieux quitta la scène sans même les regarder.
Un lourd silence s’installa. Les acteurs restaient là, les yeux baissés, n’osant faire un geste. Mais leurs oreilles bourdonnaient des paroles du vieillard.
Enfin ils se regardèrent. Ginette, bonne poire, se chargea de la terrible phrase :
- Elles passent quand, les poubelles ?
- Demain matin, déclara Simon dans une sorte de suffocation.
Puis le même grogna “Putain ! La merde, c’est toujours pour moi”.
On ne le regarda pas sortir. On entendit simplement ses pas et un léger crissement.
Quand Simon arriva dehors, la nuit était totale. Il contourna le théâtre et se rendit au coin de la rue, juste au niveau de la remise où était entreposée la poubelle. Il sortit cette dernière et installa le cabas à côté. Soudain, l’image de ces deux objets côte à côte, qui n’avaient rien à faire ensemble, lui tourna sur le coeur : il dut s’appuyer sur le mur pour ne pas tomber. C’est alors qu’il entendit un bruit. Il se retourna. Juste à temps pour voir une ombre emporter le cabas. Mais trop tard pour la rattraper : elle avait atteint le bout de la rue. Au tournant, elle passa sous un lampadaire et Simon reconnut le vieux. Il galopait comme un jeune homme ! Qu’il semblait heureux ! Simon crut entendre sa voix se mêler à une autre, et les deux voix se transformer en rires ; en deux rires distincts, qui planèrent longtemps sur la ville.
© 06 juillet 2002 — Patrick Losson – Tous droits réservés.