La fille du Bunker

Xavier Dollo

 

    Au loin, David observe le mouvement du sable porté par le vent tourbillonnant. Il se dit que ce n'est pas bon signe, que les éléments vont bientôt se déchaîner. La chaleur l'oppresse, mais il n'en a cure. Il a supporté tellement de douleurs bien pires ces derniers temps qu'il a fini par se faire une raison. Tandis que la tempête de sable se rapproche peu à peu de lui, il rentre dans le bunker, déjà enseveli sous des monticules de sable fin. Il lui faut, comme à chaque fois, déblayer le bas de la porte blindée, sinon il ne rentre pas. David sait que G-Tuk 31 ne l'aidera pas et qu'il empêchera la petite Elen de la faire. De toute façon, David n'a pas besoin de l'assistance du robot devenu sénile et gâteux. Il rentre enfin et referme derrière lui. Un moment lui est nécessaire pour s'accoutumer à la semi-obscurité qui règne dans le bunker. C'est chaque fois la même chose et à chaque fois, la première chose qu'il voit sont les yeux rouges du robot, rigide dans sa position accroupie, tenant fermement la petite Elen dans ses bras métalliques, légèrement rongés par une rouille naissante, faute d'entretien. David hait le vieux robot; il s'avoue cependant qu'il ne pourrait s'en passer. Seraient-ils seulement encore en vie si le robot n'avait pas été en permanence avec eux ? Après tout, il leur trouvait de la nourriture, parfois infâme il est vrai, mais les cette vie n'étant pas propice à jouer les enfants gâtés, il s'avérait inutile de se plaindre. La Terre est morte, pense David, c'est la fin de toute civilisation. David se met à rire et le robot s'anime en faisant osciller ses yeux ronds.

- Taisez-vous David, Elen dort.

-Fermes-là aussi vieille carcasse vide ! Trouve-nous plutôt quelque chose à manger. Avant que le soleil ne se couche. Moi je ne peux pas sortir, une nouvelle tempête de sable s'annonce et il vaut mieux rester à couvert.

- Le sable finira par bloquer mes systèmes. Je ne suis pas immortel non plus. Et puis la petite a besoin de moi. David soupire longuement. G-Tuk 31 lui pose toujours des problèmes. Il n'est pas aussi obéissant qu'auparavant, comme si la fin du monde avait provoqué chez lui un clash identitaire irréversible.

- Ne discute pas, je suis ton maître. Les épaules métalliques du robot s'affaissent soudain, en signe de reddition.

- Bien Maître, répond-il en insistant sur le dernier terme, j'y vais. Prenez donc la petite.

    David tend les bras et s'empare d'Elen, sa nièce âgée de sept ans. les yeux du robot se posent une dernière fois sur le visage angélique de la gamine, puis il sort du bunker, d'un pas lent et grinçant. David jette un ultime regard sur le robot, juste le temps de se dire qu'il a eu tort de l'envoyer dans la tourmente. Avec un certain pincement au cœur, il se dit qu'il ne le reverra jamais plus. Mais son amour propre l'empêche de le retenir. Son maudit amour propre. Sa maudite fierté. Il regarde Elen qui s'éveille en se mettant à pleurer. Lui, il refoule ses larmes.

 

***

"Je ne suis pas morte dans le bunker.

    Rien ne me destinait à vivre dans cet environnement si hostile ; mais j'ai survécu. Ne me demandez pas comment, je crois que j'aurai beaucoup de mal à vous répondre.

    Mon oncle, David, est mort il y a de cela plusieurs années, j'avais peut-être quinze ans à l'époque. Je dois en avoir 20 à présent. Oncle David m'a appris, lorsque j'étais plus jeune, à lire et à écrire, même si je n'avais pas compris à quoi cela me servait. Dorénavant je sais : à compter les jours, les semaines, les mois, les années... Au début, compter m'amusait, mais la solitude m'a vite pesé. Mon oncle me manquait. Je l'aimais beaucoup car il était très attentionné bien que souvent d'une grande maladresse aussi, une maladresse due à un manque d'expérience. De ce point de vue là il était loin de valoir G-Tuk 31, mon robot-nourrice, dont ne n'ai pourtant gardé que de vagues souvenirs. Il me reste cependant une sensation protectrice quand je repense à lui. Mais je sais que lui aussi je l'aimais bien. Par contre, je ne me souviens pas de mes parents, et ça me rend triste. Le monde devait être beau quand ils vivaient. Oncle David ne m'a jamais raconté leur mort, ni celle du monde non plus, si bien que je ne peux pas m'en faire une idée concrète. Mais croyez-moi, je sais très bien ce qu'est la mort : c'est d'abord douloureux, puis chaud, et enfin froid. Ce n'est pas beau la mort. Mon Oncle le sait bien lui, il l'est. Je ne veux pas mourir. Enfin, je ne crois pas que je mourrai avant longtemps, j'ai confiance et je fais attention : si je n'attrape pas de maladies, ou si je ne me fais pas mordre par une bestiole, je n'ai rien à craindre. Pour les maladies, on ne peut jamais prévoir, mais la Machine-Miracle est là pour me guérir, s'il le faut. Qu'est-ce que cette Machine-Miracle ? C'est comme pour le monde d'avant le Bunker, je n'en sais rien. Je l'ai trouvé un jour où je marchais dans le désert pour aller contrôler mes pièges-à-bestioles. J'ai soudain senti sous mon pied une texture rigide et dure qui n'était pas de la pierre, c'est trop lisse. Mes mains se sont affairées dans le sable chaud et, au bout d'un instant, j'ai déterré une sphère parfaite, en métal, qui s'irradiait dès que l'on en effleurait la courbe. Je sentais des ondes bienfaitrices me traverser le corps. J'avais une vieille cicatrice au niveau du pouce gauche, souvenir de l'attaque d'un Rat-Sauteur. En un instant, elle avait totalement disparu. C'est là que j'ai compris que je venais de découvrir une machine à guérir. Ca m'a transporté de joie et je me suis alors dit que, si cette machine était réellement une machine à guérir, elle pouvait peut-être guérir la mort !

    J'étais grisée, tout en portant la sphère jusque la tombe de mon oncle David. Toujours avec mes mains, je déterrais son corps, se réduisant à un simple tas d'ossements blanchis et écaillés. Je passais la sphère au-dessus de ses os et je vis, émerveillée, les os s'emboîter les uns dans les autres. Je me suis dit : Elen, c'est gagné, tu vas bientôt revoir ton oncle!

    Hélas ! Le miracle s'arrêta là. Aucune chair ne fut reconstituée et je restais agenouillée dans le sable, abattue par ce faux espoir. Mes larmes s'écrasèrent sur les os de mon oncle. Prenant sur moi, je l'enterrais une nouvelle fois. Il me disait souvent, lorsqu'il regardait d'un air triste le soleil de plomb, qu'il aurait fallu arroser l'âme des hommes, pour que celle-ci grandisse et devienne pure. Je trouvais cela très beau et, lorsqu'il est mort, j'ai arrosé sa tombe tous les soirs au coucher du soleil, pour lui rendre hommage. J'espère que là où il est, il est fier de moi, parce que j'ai retenu tout ce qu'il ma dit et appris. Souvent, aussi, il me répétait que j'étais la dernière femme et lui le dernier homme. Peut-être est-ce vrai, mais c'est la seule chose qu'il m'ait dite et que je ne veux pas croire.

    La solitude me pèse."

***

"Mes maîtres m'ont toujours dit qu'un robot ça n'a pas d'âme. C'est sûrement vrai, et pourtant, plus le temps passe, et plus je me sens doté d'une individualité qui m'est propre. Bah... remarquez, elle ne me sert pas à grand chose, ici, dans le désert, où je suis immobilisé jusqu'à ce que mes circuits internes ne me lâchent définitivement. Mon corps a cessé de fonctionner, de s'articuler, bloqué par le sable. Et du sable, il y en a toujours plus. Cinq mètres au moins me recouvrent.

    Je n'aurais jamais dû écouter mon dernier maître ce jour là. La tempête était bien trop puissante et mon maître le savait, mais il était trop fier pour me rappeler. Il a agi sous le coup de la colère, un sentiment que, décidément, je ne puis comprendre.

    Le pire, bien sûr, n'est pas là. Le pire c'est que j'ai laissé la jeune Elen entre des mains malhabiles, pas habituées à s'occuper d'une jeune enfant. Je regrette. Je regrette. Même si, finalement, je n'ai rien à me reprocher : j'ai obéi à mon maître, je fus créé il y a longtemps pour cela, uniquement pour cela. Je me demande ce qu'ils sont devenus sans mon aide. Loin de moi l'idée d'être prétentieux, mais je pense que sans mon assistance, leurs chances de survie ont été divisées par deux. J'espère que Elen a survécu, oui je l'espère. Je lui étais, si cela est m'est possible, fortement attaché. Je ne cesse de penser à cela, à elle, depuis des années. Mais je suis immobile, et immobile je crois que je le resterai.

    Ce maudit sable me pèse vraiment sur les circuits."

 

***

 

    Hugues regardait la Terre ravagée s'éloigner, à travers le hublot. La folie humaine avait donc fini par l'emporter. Adieu, la vie. Bonjour la mort. Allons vers l'exil, survivants !

    Hugues se souvenait que quelques mois plus tôt, rien ne présageait un tel désastre. Il travaillait dans un célèbre institut de recherche, dont il était d'ailleurs le doyen et le plus connu des chercheurs. Peu d'hommes avant lui n'avaient autant fait avancer la science. Il avait mis au point de nombreuses machines, issues de théories qui, au début, furent considérées comme folles. La propulsion hyperspatiale était son chef d'œuvre d'imagination. Et la petite arche stellaire qui orbitait encore autour de la Terre deux heures plus tôt, portait sa marque de fabrique. Seulement, la destruction de la Terre était intimement liée à lui. Plusieurs nations s'étaient affrontées pour s'emparer des plans de l'hyperpropulsion. Et elles s'étaient auto-anihilées, avant que quiconque, sauf lui, puisse créer un vaisseau spatial. Il n'avait pu sauver que quelques centaines de personnes.

    Les souvenirs. Non, il ne voulait plus se souvenir. Il voulait tourner définitivement le dos à la Terre. Oublier le cul de sac dans lequel l'humanité s'était empêtrée, et dont elle n'avait pu sortir. Hugues regarda une dernière fois la Terre, se sentant soudain coupable de la laisser à son sort peu enviable, dépourvu de vie et de couleurs pour des siècles entiers. Il ne savait pas si toute la surface de la Terre était ravagée et ne voulait même pas le savoir d'ailleurs. Tout ce dont il avait réellement connaissance tenait en le fait qu'il n'y avait plus de trace de civilisation. La présence de survivants, elle aussi restait aléatoire, totalement hypothétique. La bombe I.G ne laissait pas grand chose derrière elle, sinon la désolation.

    Mais l'unique pensée d'Etres Humains encore vivants l'avait poussé à faire un dernier geste pour la planète. S'il restait un Humain, il aurait peut-être une chance de repartir de zéro. Peut-être. Si son cadeau n'avait pas été détruit avec le reste.

    Hugues haussa les épaules, et se résigna à rejoindre le commandant au poste de pilotage. Le premier officier de l'arche avait encore besoin de quelques conseils avant de maîtriser parfaitement le maniement du navire.

    A présent, la Terre n'était plus leur problème, son problème. Elle pouvait bien devenir ce qu'elle voulait.

***

    " Aujourd'hui, la solitude me pèse vraiment de trop, alors je pars. Au fond de moi, je prie pour que mon oncle ne m'en veuille pas. Je laisse sa tombe, je ne l'arroserai plus jamais. Toutefois, je pense que, depuis toutes ces années son âme a atteint la pureté à laquelle il aspirait si fermement.

    Bien sûr, j'envoie la sphère aux reflets bleutés avec moi. Elle n'est pas très lourde et ne m'incommodera donc pas. Je n'emporte rien d'autre, sinon quelques bestioles séchées et salées, ainsi que deux réserves d'eau. Mais de toute façon je ne me fais pas de bile, la sphère miracle m'en trouvera si nécessaire. Elle a déjà accompli de bien plus grandes prouesses. C'est aussi ce que j'ai appris avec ma machine, c'est qu'elle peut tout faire, sauf ressusciter les morts. Comment l'expliquer ? C'est étrange, il me suffit de penser, et la sphère agit. Je ne sais pas pourquoi, ça ne marche pas toujours : elle est assez capricieuse, comme si elle était dotée d'une intelligence. C'est impossible bien sûr, le métal ça ne pense pas; même les robots ne pensaient pas : ils obéissaient simplement aux ordres donnés, et s'ils exécutaient très bien ce qu'on leur demandait, ce n'était pas une preuve d'intelligence, mais bien la preuve d'un excellent conditionnement, d'une bonne programmation.

    J'en ai donc conclu que ma sphère ne pense pas, elle est seulement bien programmée.
Mes pas s'impriment dans le sable. Je ne me retourne jamais, mais comme je regarde tout le temps mes pieds, je le vois bien.
    Tout ce qui m'intéresse réellement, c'est d'avancer et d'avancer encore pour venir à bout de ce désert. Jusqu'à ce que je trouve... jusqu'à ce que je trouve... je ne sais pas en fait, je verrai bien ce qui m'attend. Je ne sais même pas s'il existe autre chose que le désert. Parfois, j'en doute car j'ai plusieurs fois demandé à ma sphère de m'envoyer au-delà du désert, mais elle est restée muette. Alors je doute. Je doute et j'espère.
    Contrairement à Oncle David, le soleil ne m'accable pas trop; lui, il ne le supportait presque plus. Alors, souvent, il sortait la nuit, quand il faisait froid dans le désert. Durant quelques années, il sortait deux nuits par semaine, me laissant seule, livrée à moi-même. Il me disait qu'il allait chasser, mais moi je savais qu'il n'avait de cesse de rechercher la dépouille métallique de G-Tuk 31. Il s'en était toujours voulu de l'avoir laissé sortir dans la tempête.
    C'est alors qu'une idée me vient. Je n'y avais jamais pensé auparavant, c'est étrange. J'extirpe la sphère de mon balluchon, l'effleure, et lui demande avec le plus de sentiments possibles : Retrouve-moi G-Tuk 31 et ramène-le-moi.
    Ma sphère disparaît. Je ne l'ai pourtant pas quitté des yeux, mais elle s'est bel et bien évaporée dans la nature, sans laisser de trace. J'attends.
    Je frémis à la pensée qu'elle ne reviendra pas. Mais j'ai tort. Elle réapparaît aussitôt, accompagnée d'un être bizarre de forme humanoïde, que je reconnais : C'est G-Tuk 31 !
Je lui parle avec un frémissement dans la voix, bien qu'il soit allongé sur le sable dans une position extrêmement rigide : G-Tuk 31, comme ça me fait plaisir de te revoir !
J'ai beau attendre, je ne reçois aucune réponse. Je m'approche un peu plus et me baisse. Il n'y a rien à faire. Je suis destinée à rester seule. Le robot n'est plus qu'une vieille carcasse corrodée et remplie de sable. Lui aussi est donc mort. Et on ne guérit pas la mort.
    Je suis la fille du Bunker et je suis seule, désespérément seule.
    La solitude me pèse, plus qu'une enclume qui me serait posée sur la tête. "

***

      " Quelle horreur ! Voici que je retrouve ma jeune protégée, par je ne sais quel miracle, et que déjà je la quitte. Si mon corps avait été autre chose que cette vieille carcasse rongée...
Mon cerveau, lui, est bien vivant, mais comment aurait-elle pu le savoir ? J'ai bien tenté de lui répondre, mais nombres de mes mécanismes, dont celui qui créait ma voix, sont morts, définitivement morts.
    Le vent se lève à présent.
    Déjà, le sable, inexorablement, recommence à me parer de sa morbide couverture dorée."

***

    Des jours durant, j'avance dans le désert, me demandant si je progresse vraiment. Mais je ne me plains pas, j'ai voulu partir et ne le regrette toujours pas. Je crois que je ne pouvais rester indéfiniment cloîtrée dans mon Bunker, à attendre que rien ni personne ne survienne. Non, je ne regrette pas.
    Aujourd'hui, j'ai traversé une ville morte. Mon cœur s'est emballé et j'ai été terrorisée par cette vue titanesque et cette désolation. Je contemplais, béate, de grands escaliers, couverts de sable, semblant monter jusqu'au ciel, de grands Bunkers délavés par le soleil, fissurés et aux trois quarts écroulés. D'autres choses encore que je n'ai pas compris. Il y avait aussi des statues, représentant généralement des hommes, montant un drôle d'animal à quatre jambes, d'autres effectuant un salut magistral vers l'azur.
    Une grille en fer, longue de plusieurs kilomètres me barra un moment la route. Elle semblait jaillir directement du sable, comme un brin d'herbe ou un arbre rabougris, aussi naturellement. Je l'ai contourné et ai repris ma marche dans le désert, hantée par les visions horribles d'un monde déchu. C' est alors que, au moment où j'achève l'ascension d'une grosse dune, j'aperçois la vallée.

***

    Je suis atterrée. Là-bas, derrière et devant un énorme fleuve sinueux et filiforme, tout est vert, luisant et harmonieux. Moi qui croyais qu'il n'existait que deux couleurs dominantes : le jaune/brun du désert et le bleu du ciel ! Cette vision de verdure m'enchante et je me mets à courir. Bien vite, pourtant, je suis épuisée et la vallée est encore lointaine, encore inaccessible, hormis pour mes yeux émus. J'aimerais déjà y être, j'aimerais tant y être...
    Je sors alors la sphère de son cocon, la caresse intensément : Emmène-moi là-bas, je t'en prie! Pour la première fois depuis que je suis en possession de la sphère-miracle, celle-ci entame une métamorphose.
    J'en reste ébahie. La machine s'étire, comme un long noeud rose à mettre dans les cheveux, prend une forme grossièrement triangulaire, puis se détaille. J'admire les belles couleurs qui se succèdent sur ma machine.
    Mon âme ressent dans ses moindres recoins la beauté qui éclate au grand jour, comme un mirage improbable, auquel on voudrait se raccrocher pour la vie entière. Qui donne envie de pleurer, pleurer, et pleurer encore, de joie, qui nous fait espérer qu'on va enfin à la rencontre du bonheur tant espéré...
    C'est... c'est un oiseau !
    Ma sphère est un bel et grand oiseau de métal aux ailes déployées, à la forme effilée et gracieuse. Un modèle de beauté tranchant nettement avec la laide uniformité jaune du désert. L'oiseau bat longuement des ailes, s'approche dignement de moi, frotte délicatement son bec, aux reflets bleutés, contre ma hanche.
    Je serre légèrement son encolure et le chevauche. Le toucher du métal est bien doux, son poli est harmonieux et délicat. Je frissonne lorsque, soudain, il s'élève, m'emportant dans un battement d'ailes merveilleusement esthétique, vers le soleil, vers les quelques nuages cotonneux qui barrent le bleu intransigeant du ciel.
    Il va vite et j'ai un peu peur. Cependant, la beauté du paysage, minuscule, m'étreint. Là-bas, une forêt. Là-bas, le fleuve argenté, une myriade d'oiseaux blancs qui s'envolent les uns après les autres, une colline parsemée de fleurs rouges et jaunes, bleues, voire violettes.
    Je n'ai jamais rien vu d'aussi beau, rien de tel en tous cas. Alors, lentement, mon oiseau perd de l'altitude et redescend vers la terre ferme. Je n'ai plus peur, je suis transfigurée par une joie intense, un si grand bonheur que mon ventre se noue continuellement. Nous atterrissons silencieusement, sur un tapis d'herbe, moelleux. Cela me procure un tel plaisir que je m'y roule en hurlant et en riant.
    Le monde m'appartient, ce monde est mien pour l'éternité. Jamais je ne retournerai au Bunker, non, jamais. Je cueille une fleur jaune et parfumée, la place dans une de mes tresses. C'est décidé, je bâtirai ma maison ici, au bas de la colline. Et j'aurai peut-être un mari. Je sais que je ne suis pas la dernière femme, et Oncle David n'était pas le dernier homme, parce que, ici, c'est tellement beau que des hommes doivent y vivre.
    A côté de moi, l'oiseau est redevenu ma sphère. Je lui demande de me trouver des hommes et des femmes ici. Mais elle reste inerte, sans réaction. C'est étrange, me dis-je, ma sphère ne réagit jamais lorsque je lui parle d'autres hommes. Quelle est la signification de ce mutisme ? Ca me démoraliserait presque si je n'étais pas tant habituée à la solitude. Pour me changer les idées, j'ordonne à ma sphère de me construire une maison.
    Tout ce qui est matériel, elle l'accomplit sans aucun problème. En fait, je pourrais demander beaucoup de choses à ma sphère. Mais de quoi ai-je donc besoin à présent ? Sinon de la compagnie ? Je peux trouver ma nourriture seule, mon eau aussi. Que vais-je faire à présent ? C'est mon éternelle question, mon éternel tourment...

***

     Cela fait bientôt deux mois que je vis dans la vallée et j'ai enfin trouvé de la compagnie.
Ce n'est sûrement pas ce qui se fait de mieux, mais c'est mieux que rien. C'est une petite boule de poils, grise et noire, courte sur patte, l'œil vif, les moustaches frémissantes. D'après la description que m'en avait fait Oncle David, il doit s'agir d'un chat. Je l'ai nommé David-G-Tuk, en mémoire des deux personnes qui ont compté pour moi. Et je trouve que cela lui va bien.
Je m'amuse beaucoup avec lui et lui donne beaucoup d'affection, qu'il me rend bien d'ailleurs. Il ne me quitte presque plus, faisant souvent la sieste, blotti sur mes genoux.
Malgré cela, l'insipidité de mes journées est totale. Je me promène souvent dans les prés et dans les bois, j'adore leur fraîcheur, leur excentricité : ils me changent tellement du désert, dans lequel j'étais encore plus moribonde. Et là, aujourd'hui, je ne sais pour quelle obscure raison, je pense à des enfants, s'ébattant gaiement dans cet univers paradisiaque. Une vision magnifique, qui s'incruste dans mon esprit. Ma sphère, à côté de moi, s'irradie violemment, devenant rouge écarlate. Je ne l'ai jamais vue ainsi, c'est bizarre.
    Je me répète : des enfants, des enfants, y en a t il ?
    Ma sphère vire au bleu foncé, s'approche de moi, me touche, m'oppresse, rend ma vision des alentours totalement floue - me fait perdre conscience ? Reste que je me trouve ailleurs, mais où ? L'endroit est sombre et humide, une odeur puissante et persistante de moisissure flotte dans l'atmosphère. On dirait presque une ambiance de Bunker, mais je pense que ce n'en est pas vraiment un. La sphère rend ma vue moins pénible ; grâce à elle, quand j'avance, je perçois quelques choses, tels certains obstacles qui me barrent parfois la route, jonchant un sol glissant.
Je ne m'attarde pas à regarder ce que sont ces objets, tenaillée par la peur d'une découverte macabre. Je ne saisis pas bien pourquoi la sphère m'a envoyé ici, je ne devine pas le rapport entre cet endroit et des enfants, et ça m'inquiète.
    Un peu plus loin, j'aperçois une lumière, faible, verdâtre. Je continue mon chemin en direction de la pièce illuminée.
    Peut-être... peut-être y trouverais-je quelqu'un ?
    Car s'il y a une lumière, il y a forcément quelqu'un... ou alors cette lumière subsiste depuis la catastrophe finale. C'est une possibilité parmi tant d'autres...
J'arrive enfin devant l'entrée, mais j'ai fermé les yeux, par pure appréhension. Pourtant, en cas de danger, je sais que ma sphère sera là pour me protéger. Lentement, mes cils remontent vers mes sourcils, mes yeux perçoivent une lueur verdâtre, s'ouvrent complètement et mes pupilles se dilatent de stupéfaction ! Je vois de grandes cuves en verre montées et scellées sur des socles métalliques. A l'intérieur des coupoles en verres, un liquide verdâtre stagne. Je ne comprends pas bien à quoi elles peuvent servir. Au fond de la salle, des voyants lumineux clignotent au même rythme, comme les pulsations d'un coeur. Je vois aussi diverses manettes et boutons, mais quelle peut bien être leur utilité ? Je n'en sais strictement rien.
J'en suis à me poser ces questions lorsque ma sphère s'éloigne et se dirige vers les voyants lumineux et le reste de l'installation, en zigzaguant entre les cuves qui s'illuminent sur son passage. Moi, j'en reste bouche bée, surtout lorsque je réalise enfin ce qui baigne dans le liquide stagnant dans les cuves. Un malaise m'étreint, mon ventre se noue, je n'en crois pas mes yeux : ce sont des enfants ! Enfin, plutôt des nouveau-nés, petits et chétifs, mais vivants, je le sais parce que certains bougent un peu, tandis que certains autres se retournent dans leur matrice, en position fœtale. Toute tremblante, je compte les cuves : une... deux... trois... dix... quatorze... trente-deux en tout !
    Mon esprit virevolte, la sueur se répand sur mon front et le reste de mon corps, mais je n'y fais pas trop attention car je vis dans une sorte d'état second. Ma sphère, après avoir survolé toutes les commandes et les avoir - je crois - réglées, s'effondre durement sur le sol humide et reste immobile, inerte, comme morte. Je m'élance vers elle, la prend dans mes bras tremblotants : son contact est froid, son poli n'est plus aussi beau, n'est plus luisant et bleuté, et je crois discerner quelques taches de rouille, malgré la demi- obscurité. Un tel changement me choque et je me rends compte que ma machine est morte, définitivement hors d'usage. J'avais l'impression fugace qu'elle avait sacrifié son existence pour que les enfants, eux, puissent vivre. C'était comme si elle avait finalement accompli une mission qui lui était échue depuis longtemps. Je ne peux me retenir de verser des larmes. Pour moi, c'est un peu la même chose que de perdre un ami, oui, c'est exactement la même chose. Mais c'est aussi, je le sais, le début d'une nouvelle vie pour moi, d'une nouvelle direction à prendre.
    La fin de ma solitude aussi.
    Je lâche ma sphère, surprise par un bruit de succion derrière moi. Je me retourne : Là-bas, non loin de la porte d'entrée, une première cuve commence à se vider et la coupole s'entrouvre lentement, retombant doucement vers l'arrière. Je m'approche à pas feutrés, les jambes flageolantes, des larmes au bord des yeux brouillant un peu ma vue. Je sais à quoi m'attendre, mais je suis si émue, qu'un moment j'hésite. Sur le socle métallique, un petit être au corps fripé et graisseux du liquide verdâtre, à la tête presque chauve, gesticule en pleurant. Je ris en le voyant, il est si... petit, fragile et... drôle !
    Je lui dis, d'une voix mal assurée : Bonjour petit... David... car c'est un garçon! Je le prends dans mes bras et cela me fait un effet bizarre. Mon cœur s'emballe. Je l'aime déjà ce petit homme à l'âme pure, au corps chétif, et les autres aussi je les aime. Doucement, je lui caresse la tête et il s'apaise, cesse de pleurer. Il me regarde de ses yeux ronds et naïfs, il sait déjà qui je suis. Car voyez-vous : mon rêve était d'avoir un mari, un homme qui m'aimerait, et avec qui j'aurais pu refaire le monde. Mais je serai bien mieux que tout cela, et je sais que ma tâche sera rude et longue.
    Moi, la Fille du Bunker, je serai une mère.

 

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