Bon sang de bois

Dominique Guérin

 


Je me glisse en catimini dans son antre. A cette heure, il est supposé dormir.
Mais sa lampe de chevet grésille : il sculpte et l’odeur de sciure fraîche ravive en moi l’ivresse de ce flash qui me rapatria du pays des rêves pour notre durable malheur à tous deux.
Une première fois ne s’oublie jamais. La mienne fut olfactive. Juste le temps d’un éclair bleu et j’eus la révélation de la réalité du monde tandis que s’infiltrait dans mes narines la senteur résineuse du pin.
Hélas, ma première fois fut son unique instant de gloire, grisant et trop bref.
Notre futur se solda par un grand clash.
Il ne m’a pas entendu entrer, absorbé par sa tâche et ronchonnant des mots sans suite. De six mois en six mois, j’ai vu l’âge s’inscrire en ‘manques’ : sa calvitie se propager des tempes à la nuque, ses joues se raviner en rides creuses, ses épaules s’amenuiser dans la chemise blanche, large à la mode d’autrefois. Mi-juillet, j’avais déjà noté combien il s’était fragilisé. Mais là, en cette veillée de Noël sublimée de chants préenregistrés, devant sa frêle silhouette laborieuse, j’envisage le pire.
Il est assis de profil, penché sur la table qui lui sert d’établi. La sciure a saupoudré son tablier de cuir craquelé. Au sol, une foultitude de copeaux blonds s’accumule sur le lino vert. Quelle triste consolation de le savoir ici, dans ce havre sécurisé dont le Directeur, relayée par des infirmières dévouées, autorise les pensionnaires à pratiquer leur hobby sans contrepartie autre que le prix exorbitant de leur hébergement. Mais j’ai besoin d’être consolé.
Car l’odeur de la sciure, passé l’enchantement de sa découverte, nous a pourri l’air.
J’ai commencé à grandir bien qu’à mon corps défendant. Notre affectueuse cohabitation se mua en enfer quotidien alors que, durant ma prime enfance si pleine d’embûches, nul obstacle n’aurait ni n’avait pu nous séparer ! Très vite, il n’a plus supporté ma présence.
Vouloir un vrai petit garçon est une chose, l’accepter adolescent puis homme en est une autre.
Je lui ai pardonné mes années d’internat. Toutes ces mortelles années passées à étudier quand lui inlassablement taillait, rabotait, ponçait. Créait… Et le jour où Alzheimer, cinq ans après s’être annoncé, me força à l’installer dans un établissement spécialisé, je lui ai aussi pardonné ses créatures.
Je toussote pour signaler ma présence. Mais rien, pas même la dégénérescence mentale, ne saurait le détourner de l’obsession qui s’est emparée de lui quand, pour ma première fois, j’ai humé l’odeur des pluches de pin. Ses doigts virevoltent et la pointe de son vieux stylet fore avec adresse la narine gauche d’un long nez miniature.
Autour de nous, des dizaines de pupazzi prennent la pose : certains fignolés, d’autres bâclés. Pourtant au final, ils me ressemblent tous. Mais je resterai son seul fils. Parce que celle qui m’a donné vie s’en est retournée d’où elle était venue, fidèle à sa parole, une exception étant par définition exceptionnelle.
Et sans elle, il est impuissant.
- Joyeux Noël, Papa
Relevant la tête, il me scrute par-dessus ses lunettes demi-lunes. Les yeux me picotent à le regarder me regarder, si déçu, si égaré. Dans six mois, à mon retour du Japon, sera-t-il encore dans cette chambre, ciseau en main, à la poursuite de l’instant perdu ? La culpabilité me pétrifie. J’aurais dû choisir un job de proximité plutôt que de me lancer dans l’aventure marine et mettre mon expérience passée au service de la recherche. Pour la sauvegarde des baleines, psy oblige…
Il me fixe en agitant à bout de bras son dernier-né désarticulé. Le stylet chute. Il me décoche un sourire tremblé :
- Pinocchio ?
Oh ! Comme je voudrais que la fée bleue ait raté son coup… de baguette.

    
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