Isabelle Verneuil
Dédiée à Yves Paccalet
La vieille femme monte péniblement l’escalier interminable qui grimpe et se
perd dans les hauteurs, dans les entrailles de la tour dévoreuse. Abri de
familles hagardes et d’hommes blafards et seuls. C’est l’heure d’aller
s’installer. Elle ne côtoie personne dans cet escalier décrépi. Ou plutôt non
crépi. Il n’est pas prévu que les gens s’en servent, de cet escalier, ou
seulement en cas de panne. Du coup, selon le principe que ce qui ne se voit pas
ne compte pas, c’est le strict minimum de l’idée d’escalier qui a été choisi et
réalisé. Elle, elle commence à bien connaître ces murs de béton triste et sans
fin. Ça fait des jours et des jours, des mois et des mois qu’elle s’y retrouve
tous les soirs. Tu feras ton exercice quotidien.
Elle arrive enfin sur le toit. A bout de souffle et les jambes qui flageolent.
Son asthme la reprend en débouchant sur le brouillard qui endort la ville dans
son linceul. Du haut de son mat, elle est la vigie crachotante et toussotante de
la cité de béton gris. C’est en toussant et en trébuchant qu’elle s’approche de
la cheminée contre laquelle elle cache son duvet. Elle veut être aux premières
loges. Elle a même fini par se prendre d’affection pour cet amas prétentieux de
tours, de glace et de verre qui a écrasé les toits moussus où les chats
faisaient la sarabande de leur pas élastique. Malgré tout, elle se sent un peu
en lien encore avec cette espèce décadente qui vit dans les tours. C’est son
côté midinette qu’elle n’a jamais perdu complètement. Dans une vie antérieure,
elle était éducatrice et croyait dur comme fer qu’avec douceur et fermeté on
pouvait redresser les jeunes arbres meurtris par la tempête. De là haut, elle ne
voit plus aucun arbre. C’était le temps d’avant, celui où les avenues étaient
tachetées de moirures de lumière, éclaboussées par le soleil qui jouaient dans
les feuillages. Maintenant, les arbres qui restent sont gris ou morts.
Il fait froid ce soir. Encore une nuit de survie indécise dans la main d’un
hiver sans état d’âme. La terre ne nous en veut pas, elle ne veut pas de nous.
La femme dans ses épaisseurs de vêtements troués frissonne. Dire que bientôt
elle ne trouvera plus un souffle d’air pour respirer dans la fournaise infernale
qui la guette avec le retour de l’été. Il n’y a pourtant pas si longtemps que
l’on attendait l’été avec le cœur léger et impatient… Quand elle était enfant,
elle avait aussi des journées de pure joie dans la neige étincelante et le froid
revigorant. Maintenant le froid est mordant, insupportable, extrémiste. Elle
commence à en avoir assez. Il lui tarde que ça se termine. La lutte n’est jamais
finale. Il faut remonter chaque soir ces étages infinis - jusqu’au bout de ta
logique tu iras… - et se retrouver là, devant la nuit piquetée de flocons de
lumière dans un gaspillage éhonté et suicidaire, regarder encore et encore le
symbole renouvelé de l’absurdité de ses congénères.
Dans une vie antérieure elle était écolo, une pure et dure. Qui allait à
bicyclette et achetait bio. Qui prêchait et espérait. Dans une vie antérieure.
La logique implacable l’a menée jusqu’à ce soir devant la ville en sursis. Elle
reprend péniblement son souffle. Son développement n’a pas été durable. Les mots
sont contradictoires. Dans la douleur tu comprendras.
Elle essaie de ne plus penser. C’est trop douloureux l’espérance. C’est
insupportable la désespérance. Ce cyclone de pensées qui s’enroule et se tord,
de plus en plus violent, de plus en plus déterminé. Les ours blancs et les
virus, les forêts et le coton, les biocarburants et les OGM, la folie des hommes
et l’incompréhension des enfants, l’égoïsme des uns, l’inconscience des autres,
les émeutes de la faim et les réfugiés climatiques, le terrorisme et la guerre
nucléaire, la fin du pétrole et les mers qui se meurent, les typhons et la mer
qui monte… La croissance de destruction massive. Le sexe, l’argent et la
violence comme uniques moteurs. Le suicide programmé d’une espèce devenue
génétiquement déformée. Nourrie aux idées de grandeur et à l’individualisme.
Nous d’abord, après nous le déluge. Pire encore. Moi d’abord, après moi le
déluge. Arrosée aux pesticides du profit et de la consommation. Boostée au
sentiment grisant d’appartenir à l’espèce supérieure. Créatrice de parachutes
dorés et de mammouths à dégraisser. Poussée par l’instinct destructeur de se
reproduire à l’infini, comme les autres animaux, pire que les autres animaux :
les autres espèces sont plus sages et réservent leur expansion pour les moments
favorables. Conditionnée à s’entretuer et se haïr au nom de ses idéologies de
partage ou de ses religions d’amour.
Dans une vie antérieure elle était prof. Elle voulait apprendre aux enfants à
réfléchir, comprendre et communiquer. Comprendre, apprendre, décider. Etre.
Avoir en bonus ou en partage. Elle y croyait. Tu boiras la désillusion jusqu’à
la lie.
Elle s’enroule dans son duvet. Elle va se blottir dans l’encoignure de la
cheminée. Un peu de chaleur perdue la sauvera cette nuit encore.
Dans une vie antérieure, elle était scientifique. Elle croyait noir comme
charbon que la science inventerait des solutions. Le progrès était son horizon.
Elle était orgueilleuse et passionnée, travailleuse acharnée et mythomane. Tu
paieras pour ton inconscience.
Dans une autre vie, elle était médecin et se battait pied à pied contre
l’infection, l’épidémie ou le virus mutant. Mais le mal ne peut pas être pris à
la racine, il est la racine. Et sa patiente est l’humanité, malade, folle,
insignifiante et méprisable. Tu aimeras ton prochain comme toi-même mais si tu
te dégoûtes, quelle est la voie ? Tu ne tueras point.
Ce n’est pas encore pour ce soir. Elle veut être aux premières loges quand la
terre explosera sous la folie des hommes. Quand la planète s’embrasera dans le
grand ras le bol de Gaia. Quand l’épidémie s’élancera comme le cheval du destin.
Quand la planète retournera au règne des bactéries ou des insectes. Bon
débarras. La jeune femme soupire. Elle espère bien faire partie de la première
vague. La suite sera trop insupportable. La mort tu accepteras car la mort est
dans la vie.
Elle s’appelle Cassandre. Ou Marie ou Myriam. Marthe ou Rachel. Naomi ou Jiao.
Ses cheveux sont blancs mais on dit que le souci peut les faire tourner en une
nuit. Que dire des inquiétudes polymorphes et obsessionnelles ?
Nous devrions écouter Cassandre.
Nous aurions dû écouter Cassandre.
©
Ceyrat, le 11 juin 2008
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