Vincent Garand
En quinze jours, l'humanité d'Occident a replongé,de quinze siècles, au fond. Et voici, comme aux anciens temps, les tourbillons de peuples, arrachés de leur sol, qui refluent devant l'invasion. Romain Rolland
L'immense tablée, impeccablement dressée avec ses verres et ses couverts si bien alignés, nous appellerait implacablement, à un moment ou à un autre, nous le savions bien lorsque nous la voyions. On l'avait recouverte d'une belle nappe fleurie, un bouquet de fleurs dans un vase de cristal y trônait avant d'être déplacé pour le déjeuner. Mais nous n'y pensions qu'un instant, en saluant oncle, tante ou grands-parents. Nous étions trop pressés de jouer avec nos cousines et nos cousins.
Quelquefois, par chance, notre tante nous faisait déjeuner à part, dans la cuisine. Lorsque cela se produisait, nous en étions ravis et, sans que nous le sachions, les adultes aussi. Cette fois-ci, ce ne fut pas le cas. Même si nous le souhaitions, jamais il ne nous vint à l'idée de demander ce traitement de faveur. Nos parents avaient terminé leur apéritif, peut-être devrais-je employer le pluriel, et il nous fallait abandonner la chambre de notre cousin pour les rejoindre et endurer l'un de ces interminables repas dominicaux. Résignés, nous primes place parmi eux. Je me retrouvais à côté de ma mère et de mon grand-père, presque au bout de la table. Cerné par un buffet gigantesque et une porte-fenêtre, je constatais avec impuissance qu'il me faudrait, pour m'échapper, déranger la moitié des commensaux. Mon père faisait face à ma grand-mère qui, avec la complicité de mon oncle, cernait mon cousin.
Des premiers quarts d'heure, je ne retins rien de leurs conversations. Sans doute avais-je échangé quelques regards complices avec mon frère puîné. Nous ne pensions probablement qu'à une chose : entendre ma tante proposer le dessert, avaler promptement une part de tarte ou de gâteau au chocolat et demander la permission, qui ne nous était jamais refusée en ces occasions, de quitter la table. Bientôt, pourtant, un petit événement advint et nous ôta, pour un moment, l'idée de jouer.
La discussion des adultes s'était soudainement animée et, sans m'y intéresser vraiment, j'en écoutais des bribes et compris que l'on parlait de la guerre, celle dont certains à notre table pouvaient témoigner directement. La simple évocation de ce cataclysme annonce, aux oreilles des enfants, la terreur et l'incompréhension. Si elle est si terrible, pourquoi ne l'arrête-t-on pas, pensais-je dans mon cerveau de garçonnet. Chacun évoquait des souvenirs personnels relevant plus de l'anecdote que de l'Histoire.
Mon père avait cinq ans lorsque le fléau, qui sourdait depuis de nombreuses années dans les entrailles de l'Europe, frappa aux portes de la France. Fuyant une vie sans doute trop difficile à Paris, mes aïeux partirent pour un village situé non loin d'Orléans. C'est là qu'il connut, alors qu'il n'avait pas dix ans, l'absurde imbécillité de la guerre. L'armistice approchait, ou venait peut-être d'être signé. L'armée coalisée reconquerrait partout des positions, la débâcle allemande jetait sur les routes des colonnes infinies d'hommes et d'engins mécaniques. Dans le même temps, des groupes de villageois, des partisans de la France libre rêvaient à leur revanche.
L'enfant tenait la main de sa mère qui le conduisait à l'école communale. Quelques pas les séparaient de l'établissement lorsqu'un homme vigoureux au visage rougeaud croisa leur chemin. Il semblait si bien la connaître qu'il lui adressa un salut déférent puis, d'un air altier, il lui narra son dernier exploit. Le garçon s'impatientait, silencieusement. Il lui tardait de rejoindre ses camarades, mais il n'était pas possible d'interrompre la conversation de deux adultes. Avec résignation, il écoutait distraitement le bonhomme jovial qui s'adressait à sa mère :
– On en a eu un ! Scanda-t-il fièrement.
– Un quoi, répondit-elle, un peu étonnée.
– Un boche, pardi ! Une saleté de boche qui traînait sur la voie de chemin de fer.
– Que faisait-il là ?
– Il marchait, le long de la voie. C't'ordure, il avançait tranquillement. C'est Jojo qui lui a fait son compte. Il l'a pas raté, c'fumier.
Elle s'excusa de devoir le quitter, la cloche de l'école résonnait.
Qu'en pensa-t-il sur le moment, lorsqu'il entendit ces propos ? La même chose que moi, à son âge, sans doute ? Comment imaginer ? Lorsqu'il raconta cette histoire, j'avais dix ans, l'âge qu'il avait alors. Parce qu’il nous faut des siècles pour mûrir un peu, je commettais probablement, à une génération de distance, la même erreur que lui. Nourris de films de guerre où les Allemands étaient invariablement les méchants et les Français résistants, les gentils, j'avais trouvé ça plutôt bien de tuer un Allemand. Mon père n'eut point besoin de films, il en avait vu passer de vrais sous ses fenêtres.
Pourquoi pleurait-il alors, tandis qu'il évoquait cette histoire qui me semblait bien banale ? Même sortis de sa bouche, ses mots semblaient tirés d'une scène d'un film de guerre des années soixante-dix. Ses yeux se mouillaient ; la gorge nouée, il exprimait tout son mépris pour ceux qui avaient assassiné cet homme. J'étais saisi d'étonnement et d'incompréhension. Avec tout le mal qu'ils nous avaient fait, cela me semblait justice. Comme j'étais incapable de comprendre alors. Il l'avait peut-être lui-même été quand sa mère ne fut pas saisie d'enthousiasme en écoutant les propos de l'homme rougeaud. Peut-être accapara-t-il une part de la fierté de ce justicier lorsque, rendu à l'école, il apprit à ses amis « qu'on avait tué un boche au village ».
Il continuait d'évoquer le souvenir de cet homme, errant sur la voie, espérant revoir son pays. Pourquoi était-il là, seul, loin de son armée en déroute ? Mon père lui-même l'ignorait. Mon imagination s'efforçait d'imager son récit. Nous ne pourrons jamais les comparer, mais je suis sûr que le même fantôme haillonneux et arpentant la rocaille hante nos esprits. Oublierai-je jamais ses larmes, sa voix étranglée à l'évocation de ce pauvre diable qui n'était qu'un homme dont le destin était une feuille emportée par une tempête ravageuse, assoiffée de millions de cadavres ? Entouré de mes enfants, je pense parfois à lui qui ne revit jamais les siens.
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2003 —
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