Frédéric Gerchambeau
Je suis assis sur
mon banc. Car d'aussi loin que je puisse me souvenir dans le tréfonds de mon
passé, aussi loin que ma mémoire puisse me porter en arrière, ce banc a toujours
été mon banc. Je suis en effet le seul à m'y asseoir. Je l'ai toujours été.
Peut-être ce banc a-t-il été mis là pour moi ? J'aime parfois à le penser, mais
en fait, bien sûr, je n'en sais rien. Au fond de moi, j'opterais plutôt pour
l'idée que ce banc étant situé entre une bouche de métro et un quartier de
bureaux, les gens ne font que passer devant sans jamais avoir le temps ou le
loisir de s'y asseoir.
Je n'en sais rien. N'empêche que ce matin personne n'y est assis. Comme tous les
matins.
Personne n'y parle, personne ne s'y embrasse ou personne n'y tourne les pages de
son journal.
J'y suis seul, comme tous les jours...
Huit heures viennent de sonner à l'église située de l'autre côté de la place où
se trouve mon banc. C'est l'heure où je me mets à l'écoute du monde et où je me
laisse aller en rêveries. Voguez pensées sur l'océan de mon âme, voyagez pour
moi, je vous souhaite bon vent de mon banc pendant que vous quittez l'enveloppe
triste et banale de la réalité.
Mais aujourd'hui mes pensées ne s'envolent pas. Elles préfèrent remonter le
temps.
Ce banc ayant toujours été d'une façon presque naturelle mon lieu de
rendez-vous, je me remémore peu à peu tous les rendez-vous que j'ai pu y prendre
tout au long des ans.
Le plus émouvant a sûrement été celui où j'ai attendu pour la première fois
Christine.
J'étais convaincu qu'elle ne viendrait pas. Trop gentille, trop intelligente et
trop courtisée certainement aussi. Comment aurait-elle pu m'aimer moi ? C'était
impossible. C'était couru d'avance. Elle ne viendrait pas. Pourtant ce soir-là,
quand, moi dans mes pensées, j'ai senti flotter son parfum favori, j'aurais
voulu fondre en larmes. Trop d'amour en moi et trop d'émotion pour mon seul
coeur. Mais je n'ai pas pleuré. Elle a dû pourtant voir sur mon visage tout le
trouble que je m'efforçais de retenir en moi, car elle s'est doucement approchée
de moi et s'asseyant jusqu'à avoir sa tête à la hauteur de la mienne, elle a
posé sur mes lèvres le baiser le plus doux qu'un homme ait pu jamais recevoir
d'une femme.
- Pourquoi moi ? lui demandai-je un peu bêtement, un peu perdu.
- Parce que tu es différent, me répondit-elle d'une voix chaude et claire.
Je n'eus pas l'occasion d'approfondir mon questionnement. Un deuxième baiser
vint mettre une fin radicale à toute discussion.
Mais j'ai eu d'autres rendez-vous, et des bien plus pénibles que celui-là.
Un dimanche, j'avais donné rendez-vous en lieu et place de mon banc à Yvon pour
le début de l'après-midi. Nous devions aller faire quelques pas dans la forêt
voisine avec son épouse Alexia.
Cet après-midi-là, elle vint seule. Au silence qui suivit son bonjour, je sus
que quelque chose de grave était arrivé. J'espérais encore que le grave ne fut
pas le pire. Malheureusement, un camion avait croisé la vie d'Yvon à un
carrefour, forçant son âme à aller cheminer sur un autre asphalte, sur une autre
route...
Oh oui, j'en ai eu des rendez-vous sur ce banc !
Et puis, il y a ceux qui arrivent toujours en retard. Comme Rémy. La seule fois
où il est venu à l'heure à un de nos rendez-vous, c'est parce que son fils
s'était trompé dans un changement d'heure. Il avait avancé le réveil d'une heure
au lieu de le retarder d'autant. Un distrayant copain que mon Rémy ! Bien sûr,
depuis ce jour totalement hors du temps, il s'est de nouveau fait un devoir de
ne jamais plus arriver à l'heure. Pas grave, j'ai choisi désormais de fixer mes
rendez-vous avec lui une heure plus tôt que de normal !
Il faut aussi que je vous raconte un rendez-vous plus étrange.
En fait, je n'avais rendez-vous avec personne ce jour-là, mais quelqu'un s'est
convaincu pendant plus d'un bon quart d'heure que j'étais celui avec qui il
avait rendez-vous. La méprise était certes possible puisqu'il n'avait jamais
rencontré auparavant la personne en question. Cependant, même aujourd'hui
encore, je ne m'explique pas bien comment il a pu me confondre, moi, avec la
personne avec laquelle il avait rendez-vous. Après tout, comme m'avait dit
Christine, ne suis-je pas... différent ? Finalement, lui et moi, nous avons
parlé presque tout le reste de la journée en déambulant lentement dans les
petites rues de la ville, moi racontant ma tranquille retraite de petit employé
de bureau et lui me contant ses pérégrinations incessantes de par le vaste monde
en tant qu'homme d'affaires.
Je lance mes pensées vers de nouvelles contrées. Mon corps, lui, n'a jamais
beaucoup parcouru de pays. C'est que mes amis sont ici et ma Christine aussi. Ma
fidèle Christine, ma très douce Christine, la femme de ma vie et de mes nuits...
Planez pensées, étendez vos ailes partout où mon enveloppe charnelle ne me
portera jamais...
Je sens une brise légère caresser la peau de mon visage. D'où viens-tu souffle
d'air ? Quelle région du monde t'a vu naître et quels sont les pays que tu as
rafraîchi de ton long soupir ?
Et toi, rayon de soleil, combien de temps as-tu mis pour venir jusqu'à moi
réchauffer les doigts de mes mains ?
Quelque chose vient briser le cours de mon paisible matin. Un cri. Un appel.
- Au voleur ! Au voleur ! Arrêtez-le !
Derrière-moi, j'entends un halètement et des pas rapides.
Je me lève d'un bond.
C'est le choc.
Avant même d'avoir le temps de comprendre quoi que ce soit, je me retrouve par
terre à plat-ventre.
Au dessus de moi, ça bagarre sec !
Enfin, le voleur est maîtrisé et est emmené sans trop de ménagement.
Pendant que je me relève, un peu étourdi, quelqu'un m'exprime sa gratitude.
- Merci, monsieur, vous avez sauvé le cadeau que j'allais offrir à ma vieille
mère. Maudits gamins qui volent jusqu'aux cadeaux que l'on tient dans les mains
!
Moi, encore sonné, je regagne à petits gestes mon banc...
J'ai sauvé un
cadeau. Me voilà le héros très éphémère de ce court instant dans ce très local
espace. Mais quelque chose me gêne soudain. A bien y réfléchir, que volait ce
gamin ? De quoi s'acheter encore un peu d'attachement à une camisole chimique
travestie sous le couvert d'une fausse évasion, ou le rêve de pouvoir enfin
offrir à sa propre mère le cadeau qu'elle n'a encore jamais pu recevoir des
mains de son fils ? Je ne sais pas, je n'en sais rien. Je n'ai pas raisonné,
j'ai fait de mon corps une barrière. J'espère juste que le destin a fait de moi
l'instrument du bien. Mais tout de même, cela ne se fait pas de voler, on ne
doit pas voler, et surtout pas un cadeau. C'est sacré un cadeau...
Bientôt mes pensées retrouvent leur flot et de nouveau j'explore ces territoires
que mes pieds ne fouleront jamais.
De temps à autre le jupon d'une jeune femme effleure mes genoux ou parfois ce
sont les poils d'un chien qui frôlent le derme de mes mains...
Mais je reste ferme à la barre du navire invincible de mon odyssée intérieure.
Je continue tranquillement mon silencieux voyage immobile...
Neuf heures viennent de sonner. Christine ne devrait plus tarder maintenant à
venir me chercher pour notre balade habituelle à travers la ville.
Tiens, je sens déjà son parfum...
- Alors mon chéri, prêt à voyager autrement que dans ta tête ?
Elle me prend délicatement par la main.
Je me lève et reçois un baiser.
Pour un peu, j'en oublierais ma canne blanche.
©
2002 —
Frédéric Gerchambeau – Tous droits réservés.