Bal sauvage

Fabienne Rivayran

 



-Je n’irai pas au bal.
-Et pourquoi ça, mademoiselle ?
-Parce que !
-Ce n’est pas une réponse !
-Parce que je ne veux pas mettre cette affreuse robe à froufrou.
Et Blandine jette un regard noir à la robe étalée sur le lit. Une robe à froufrou, d’un joli bleu de porcelaine, rehaussé de dentelles blanches, mousseuses à souhait.
-Tu seras pourtant ravissante dans cette robe-là et tu feras sensation pour ton premier bal.
Justement, Blandine ne veut pas entendre parler de ce premier bal. Quelle idée saugrenue !
Pourquoi danserait-elle sanglée dans cette robe de petite fille modèle ? Pourquoi danserait-elle sur un parquet ciré, les pieds comprimés dans de méchantes bottines ? Et pourquoi devrait-elle supporter la présence insistante de cavaliers maladroits, davantage préoccupés de la tenue de leur plastron que du plaisir de leur partenaire ?
-Non, je n’irai pas !
Elle n’ira pas affronter les regards curieux de la foule sifflante :
« C’est la petite comtesse ! »
« Il est temps qu’elle se conduise en jeune fille civilisée ! »
« Voyez, elle sait à peine danser ! »
« Et ce regard effronté, gageons qu’elle finira par le baisser ! »
Pourquoi devrait-elle se conduire selon leurs codes et leurs coutumes ? Pourquoi devrait-elle adoucir son visage d’un regard soumis ?
Non, non, et non ! Si l’encre de ses yeux en effraie certains, qu’ils baissent donc le regard, eux, sur leurs pieds bien chaussés !
Tout ce que veut Blandine, c’est repartir à l’instant dans la forêt.
Garder sa robe de coton fade et rêche pour s’échapper sous la futaie.
Sentir sous ses pieds nus la fraîcheur des fougères et des souches moussues.
Et danser ! Danser avec le vent, danser avec les ombres, danser avec le soleil. Accepter la caresse de ses rayons, le souffle de l’air dans son cou.
Et rire ! Rire de plaisir ! De plaisir et d’amour !
Car cet amour-là, Blandine ne le craint pas. Cet amour pur qui jaillit du sol sous ses pieds, qui remonte le long de ses jambes et de son dos en impulsions vibratoires !
Cet amour pur, qui descend des nuages et inonde sa gorge, son ventre, ses bras, en ondes chaleureuses ! Cet amour-là, seul, peut apporter à Blandine bonheur et sérénité.
Au milieu de cette nature attentive et généreuse elle a su trouver compréhension et apaisement. Quand dans sa vie le chaos s’installait, quand la disparition de sa mère lui ôtait un morceau de son cœur, elle avait trouvé le seul refuge possible à l’ombre bienveillante des grands arbres. Au silence infaillible de leurs troncs elle avait usé ses larmes. Dans la tendresse de leur doux feuillage, avait forgé son berceau.
Et quand de cette blessure innommable elle avait pu faire une plaie apprivoisée, quoique toujours douloureuse, elle avait pu entendre le refrain joyeux de l’oiseau caché, elle avait pu éprouver la douceur des fougères aux crosses dorées, elle avait pu sourire, enfin, à la frimousse inquiète de l’écureuil surpris. Bientôt, elle connaissait par cœur chaque arbre du bosquet, elle escaladait à la force du poignet le grand chêne et le solide marronnier, elle goûtait sans crainte les baies du mûrier et les fruits du noisetier.
Et voilà qu’aujourd’hui on voulait la priver de son royaume. La contraindre, l’enfermer !
L’obliger à revêtir cette robe de poupée, lui faire prendre la pose parmi ces pantins assistés !
-Non, non et non !
Blandine s’agite, se débat sous la brosse, esquive le jupon d’organdi. Sur sa peau inquiète les bijoux s’affolent, s’emmêlent. Pourquoi ces chaînes à son cou ? Qui l’attache ? Elle suffoque, s’étouffe, arrache les perles qui roulent sous le lit. La bataille menée l’épuise mais elle ne plie pas, laissant la nourrice désemparée. Cheveux dépeignés, robe froissée, et le bal qui va commencer. Monsieur le comte va descendre, se fâcher, s’emporter. Allons ! allons ! ce n’est qu’un bal !
Blandine rage d’impuissance. Seize ans, rien à dire, obéir, se plier, s’effacer. Non !
Le cœur en feu, elle se jette contre la fenêtre, colle sa joue au froid de la vitre. Le doux balancement des grands arbres, dans l’ombre du parc, accroche son regard. Malgré le carreau fermé elle entend le bruissement des feuilles chuchotantes. Elle sait la fraîcheur du sous-bois à cette heure, la pénombre équivoque, avant-garde de la nuit. Elle respire la brume humide qui s’élève en pâles écharpes. La main sur la croisée, elle laisse son âme s’envoler. Invisible, elle s’abandonne au vent qui l’emporte au-dessus de la ramure, loin des griffes de la foule écrasante. Nul besoin de la robe- carcan pour surprendre les lucioles timides. La forêt se propose à son cœur tourmenté, elle invite dans un souffle à venir la trouver. Blandine écoute, paupières serrées. On l’appelle, on l’attend. Oublier les parures, s’affranchir des colliers et des bagues, échapper aux contraintes, réparer ses blessures. S’évader pour toujours des hauts murs imposés. Effacer les sermons, les menaces. Respirer, s’attendrir, se reprendre et sourire. Enfin vivre.
-Blandine !
L’appel coupant du père rompt la rêverie apaisante de la jeune fille. Elle se tourne, affronte le regard courroucé. La nourrice tente une explication, gémit, se reprend, pour finir par se taire, à bout de mot. Le duel qui oppose le père et la fille la dépasse. L’enfant s’est toujours montrée difficile mais au vu des circonstances, pauvre petite, que lui reprocher ? Quant à monsieur le comte, un homme seul face à cette fille désorientée mais si fière il ne faut pas s’étonner si…
Dos à la fenêtre, Blandine soutient le regard de son père mais ne sort pas de son silence. Elle attend la sentence, impassible. Elle sait qu’elle est allée trop loin dans sa révolte. Ce bal, ce premier bal, le comte y tient beaucoup. Tradition, honneur, respect, les enjeux sont importants. Les notables du pays guettent le moindre faux pas. Ils sont à l’affût du scandale. Monsieur le comte dépassé par une enfant rebelle, impossible à manier, impossible à marier !
-Blandine, j’exige que…
Blandine refuse toute exigence. Dans sa chair, le sel des mots active la plaie de son manque d’amour. De tout son cœur, de tout son ventre, elle s’arc- boute contre l’ordre établi, les convenances. Dans ses bras, dans ses jambes, une impatience de mouvement fait place à l’inertie qui avait suivi sa colère. Exiger, réclamer, imposer, elle n’en peut plus! Son premier bal, elle le vivra à sa manière, sans contrainte, entourée d’un amour infaillible.
D’un bond agile, elle esquive les bras de la nourrice et court, en chemise et pieds nus, retrouver sa forêt.

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