Ouvrir le bal avec Roxanne Guay   

René Goyette

 

 

J'attendais l'autobus, il faisait froid. J'allais au bal des finissants en pataphysique ; j'étais enfin diplômé. En plus, résultat du tirage au sort, j'allais ouvrir le bal avec Roxanne Guay.

Trois personnes attendaient près de moi : une vieille dame avec un chapeau genre crachoir inversé, un gars portant un long manteau gris, un chapeau qui lui donnait un air gangster, et une femme d'à peu près mon âge, aux longs cheveux châtains débordant de sa tuque.

Roxanne Guay, la plus brillante de la promotion, une beauté d'intelligence mais une personne difficile d'approche. Ouvrir le bal avec elle signifiait ce dont tous et toutes n'osaient rêver : être très près de Roxanne Guay.

L'autobus apparut soudain. Je montai, puis la vieille. Quand le type au trench-coat paya, le chauffeur hurla :

-Hé le grand, il te manque vingt-cinq cents !

Le gars sortit un revolver, le colla sur la tête du chauffeur et, en même temps que celui-ci criait «Non», il fit feu. La tête éclata, des morceaux en garnirent les fenêtres. L'homme descendit, courut, tourna au prochain carrefour. L'autobus se vida. Avant qu'un nouveau chauffeur arrive, qu'on nettoie, il valait mieux descendre. Je commençais à me demander si j'arriverais à temps pour ouvrir le bal avec Roxanne Guay.

Un autre véhicule s'arrêta. Le chauffeur demanda au premier passager ce qui s'était passé avec son confrère.

-Un gars lui a fait sauter la cervelle, lui dit une vieille dame.

L'autobus se retrouva vite surchargé. Un type était assis à mes côtés. Il portait un gros manteau à capuchon entouré de fourrure, un immense foulard qui, enroulé de plusieurs tours, lui donnait un grand cou. Une tuque de grosse laine rouge, surmontée d'un énorme pompon jaune, lui enveloppait le crâne. Il me dit :

-Vous n'avez pas froid en «toxédo»?
-Un peu oui.
-Vous étiez là quand le chauffeur s'est fait éclater la gueule ?
-Oui.
-Ça c'est du spectacle. Il y avait beaucoup de sang ?
-Oui.
-Vous êtes chanceux, c'est pas moi qui aurait de pareil spectacle gratuit. La dernière fois que ça m'est arrivé, c'est à mon travail. Je suis signaleur, vous savez le type qui marche à reculons en avant de la souffleuse à neige ?
-Oui.
-Bien c'était un enfant qui s'était fait une maison dans le banc de neige. La souffleuse l'a soufflé. Hi! Hi! Hi! C'était écœurant, les morceaux sortaient avec la neige. J'en ai vomi. Les gars ont bien ri, quoiqu'ils étaient jaloux de moi qui avais tout vu. La mère du petit avait dû avoir une intuition, car elle sortit presque sur l'entrefaite. Elle reconnut une botte.
Elle disait : «My god , Oh no, my god !»

Nous autres on s'est dit que c'était moins pire parce que c'était un enfant anglais. Il se mit à rire d'un gros rire gras. Je pensai comment ça devait être agréable de travailler avec ces gens. Son laïus me rappela celui des confrères de travail du temps où je travaillais pour une grosse compagnie de moto-neige. J'œuvrais avec l'équipe des banquettes. Muni d'une brocheuse à air comprimé, je fixais le cuir sur les sièges ; mes deux coéquipiers y mettaient le caoutchouc mousse et la petite portière du coffre à gant incorporé. Le travail consistait en une chaîne de montage, où chacun ajoutait sa pièce. Il suffisait du manque d'une pièce pour que la production complète soit arrêtée. Et nous, pendant ces jours parfois ces semaines, nous venions suer, assis à jouer aux cartes, aux dames, payés à attendre la pièce qui ferait repartir la «production».

-Monsieur, vous ne m'écoutez même pas.
-J'étais dans la lune.
-De toute façon, je ne pourrai pas vous dire la suite, je descends bientôt. C'est triste parce qu'il y avait encore plus de sang dans celle-là. Bonjour peut-être une autre fois.
-Bonjour là, bonjour.

Je pensai que c'était drôle comment certaines gens peuvent penser qu'elles sont intéressantes. C'est peut-être mon problème, j'ai trop peur d'importuner, de ne pas captiver. Être comme ce bonhomme, je pourrais parler à tout le monde, même à Roxanne Guay. Je casserais les oreilles de tous, tout en flattant mon ego de l'attention des gens.

Une femme, portant un enfant, s'assit auprès de moi. Le bébé me dévisagea. Il tendit le bras et m'enleva mon chapeau, il le lança en avant, en criant:
-Monsieur cul, monsieur caca, go caca, go pipi.

La mère cria à l'enfant de se calmer. Mon chapeau revint, passé de main en main. Le bébé se mit à pleurer ; il essaya d'atteindre mon haut-de-forme mais la mère le retint et je m'écartai un peu. Le môme cria et pleura à s'époumoner. Les gens se retournaient de plus en plus.
-Monsieur méchant, go méchant, caca hou-hou-hou.

On semblait croire que j'avais frappé l'enfant. La mère se pencha pour ramasser son chapeau, que le petit diable venait de jeter par terre ; celui-ci en profita pour me cracher au visage. Je pris mon mouchoir, m'essuyai, et m'approchant je crachai à la face de l'enfant. La mère en devint folle, elle se mit à hurler :
-Il a violenté mon petit ! Au maniaque ! À l'aide !

La foule se jeta sur moi, on déchira mon complet, détruisit mon chapeau, me lança dehors. Dans la rue, je me demandai ce qui m'avait pris. Je marchai jusqu'au prochain arrêt, pour reprendre un autre bus.

Il y avait déjà quelques personnes qui attendaient en file. En m'installant au bout, je me revis, lors de mon voyage au Caire, en train d'attendre un autobus. Les Égyptiens ne connaissent pas la file indienne ; ils croient au succès de la foule qui s'agglutine au guichet des billets. Les experts bousculeurs, les grands bras et les grosses voix sont les premiers servis.

Naturellement les petites voix, les timides et petits bras, sont les derniers ou jamais servis. De plus les arrêts d'autobus sont variables ; de sorte que les chauffeurs se font un malin plaisir de faire courir les masses qui veulent remplir leur véhicule à deux fois sa capacité. Quand c'est plein, après le premier arrêt, le chauffeur ne s'occupe plus que de son volant, la cargaison varie avec les grappes qui se détachent et s'attachent aux portes, aux fenêtres. On s'accroche aux vêtements de ceux qui débordent du véhicule. C'est toujours drôle de voir les foules qui courent en arrière de chaque bus, espérant des places bientôt.

Finalement l'autobus arriva, tous montèrent en silence. J'étais suivi d'une fille vêtue de cuir noir. Son court manteau avait de longues franges aux bras. Elle resta debout près du chauffeur. Elle parlait très fort.
-Tu vas monter sur la rue Alexandre et tu ne t'arrêteras pas, sinon...

Quand la rockeuse se tourna, tous virent son poignard genre éventre-crocodile à lame de 10 pouces. Elle cria à la foule qui commençait à murmurer :
-Silence ! Je veux rien entendre. Compris ?

Un type, dont l'habillement ressemblait étrangement à celui de la détourneuse, cria d'en arrière :
-Est-ce qu'on peut fumer ?
-Oui, c'est ça, fumez, je veux que tout le monde fume. Si j'en vois un qui ne fume pas, je lui tranche la gorge. Compris?

Chacun se prit une cigarette. Les non-fumeurs, après une courte quête, se voyaient le tube de tabac au bec. La fille au couteau se tordait de rire, à voir la fumée s'accumuler et à entendre la toux qui se multipliait. Aux feux rouges, les gens frappaient dans la porte pour monter. À chaque fois la lame tranchante les pointait et ils disparaissaient en criant.

Étant assis en avant, la brigande ne manqua pas de remarquer mon costard tout déchiré. Pensant que j'étais pauvre, elle força un gros homme à échanger son manteau de fourrure contre ma loque sans valeur. Devant la moue de l'homme, elle l'obligea à rire aux éclats pendant dix minutes. Je pensai qu'une arme est comme une caméra ; vous pouvez faire faire n'importe quoi à n'importe qui, pour la vie ou l'orgueil. Arrivé sur la rue Alexandre, la pirate fit arrêter l'autobus. Avant de descendre elle dit :
-Allez tous au diable, larves de citoyens.

Le conducteur qui avait eu trop peur, ne put tenir plus longtemps, il perdit connaissance. Les voyageurs descendirent. Le bourgeois vint échanger mon vieux manteau pour sa peau d'ours ; de toute façon c'était trop chaud pour moi. C'est en remettant la guenille de coton noir, que je me rendis compte de l'allure que je pouvais avoir. De quoi donner pitié à une bandit.

 

* * *



J'entrai dans une boutique de vêtements seconde-main. Tous les employés étaient prosternés devant un téléviseur. Je compris en voyant, sur le comptoir, les produits «Bahou», le grand «Bahou» était à la télé. Je dénichai un complet à ma grandeur et d'une coupe relativement contemporaine. Il était moins chic que le smoking que j'avais loué mais cela suffirait pour ouvrir le bal avec Roxanne Guay. Je me plantai devant la caisse. À voir ces êtres endoctrinés jusqu'aux cheveux, me rappela l'école primaire. Le catéchisme, un petit livre assez épais. Il fallait l'apprendre par cœur.

Question 127: Comment devons-nous honorer le Dimanche ?
Réponse : En priant et en ne travaillant pas.
Chaque question était numérotée, il fallait apprendre aussi les numéros.

L'émission du grand «Bahou» venait de se terminer, on vint me servir. Le patron, encore sous l'effet des émanations de son Dieu vivant, me demanda :
-Mon frère désire-t-il quelques produits «Bahou» ?
-Non merci, seulement cet habit.
-Bien, ce sera cinq dollars. Prenez ces échantillons et revenez nous voir, vous serez toujours le bienvenu.

Il me tendit un sachet de plastique, à travers duquel je vis quatre gros comprimés. Je les pris pour éviter des discussions inutiles. Une jeune fille vint m'ouvrir la porte.

Dehors, je me dirigeai vers l'arrêt d'autobus. On venait tout juste d'évacuer le chauffeur abasourdi. Un autre chauffeur tout neuf venait de prendre place. Il avait ouvert les fenêtres pour aérer. Les passagers détournés purent remonter sans frais. Tant mieux, car ça commençait à coûter cher. Je retournai m'asseoir à la même place et tout le monde sembla apprécier mon nouvel ensemble.

Un homme dans la cinquantaine entra en gueulant. Il cria quelques injures au chauffeur, qui l'ignora complètement. Naturellement il vint s'asseoir près de moi.
-Susurre me murmurait ma maman magique, me dit-il, comme si on se connaissait depuis toujours. Je suis Acadien moi, môssieur. Oui! Oui! de ceux qu'on a déportés, ceux de 1755, ceux dont les Anglais ont brûlé les maisons. Vous êtes un Anglais ?
-Non, je ne crois pas, lui dis-je.
-Tant mieux, dit-il en criant, les Anglais je saute dessus. Je suis un Acadien, on ne me tirera pas dans un bateau moi, môssieur. On ne me fouettera pas si je parle français.

À ce moment le conducteur, qui en avait assez, incita le type à baisser le ton. Celui-ci n'ayant pas du tout apprécié la remarque, bondit près du chauffeur en hurlant:
-Môssieur prend pour les Anglais ? Espèce de vendu. Malade ! Ils ont pendu ton père, ils ont vendu ta mère. Susurre me murmurait ma maman magique. Je suis un Acadien moi, môssieur. Me taire dans la lueur de nos fermes qui brûlent ? Me taire dans le tumulte de nos familles qu'on déporte ?

Au plaisir de tous, surtout de l'employé au volant, le débile descendit au prochain arrêt. On l'entendit au dehors qui criait :
-Susurre me murmurait ma maman magique, susurre en français. Susurre me murmurait ... maman ...gique...

Tous semblait apprécier le calme, les murmures normaux du véhicule public.

Je descendis au prochain arrêt pour faire correspondance avec un autre autobus. J'entrai dans l'abribus et, un peu fatigué, je m'assis à même le sol. Je fermai les yeux un moment et pensai à Roxanne Guay, elle devait commencer à s'impatienter dans sa grande robe.

J'ouvris les yeux mais soudain tout était noir excepté un point blanc au loin ; j'étais dans un tunnel obscur. Je décidai d'aller vers la lumière, puis je sortis du boyau. L'éclairage m'éblouissant, je ne pus voir ce qui m'attrapa. Je m'envolai dans les airs, emprisonné dans une poche. Des voix criaient de tous côtés. Mes pupilles se dilatant enfin, je perçus la nature du piège. J'étais dans un filet suspendu au-dessus d'une troupe d'aborigènes. Leurs corps nus étaient couverts de peinture jaune, verte et rouge. En un clin d'œil je fus liané et suspendu à une branche, comme un cochon qu'on va cuire. Un indigène à chaque bout de la branche, me transportèrent tandis que les autres me tournaient autour en piaillant dans une langue inconnue.

Après dix minutes d'évolution dans une jungle épaisse d'humidité, on arriva à un village. On me détacha et me grimpa sur une estrade, flanqué de gardes. Toute la population du village était assemblée et me scrutait en criaillant de joie. Quand on enleva mes vêtements, la foule sembla apprécier vivement mon corps. En me rendant ma tenue, on me poussa dans une grande cage sur la place publique. Dans la cage deux hommes d'affaires, en habit, étaient assis dans un coin, leur attaché-case sur les genoux. L'un d'eux se tourna vers moi et me dit :
-Nous aussi nous sommes assoupis dans l'abribus. Bienvenue on ne sait où et félicitations, je crois que vous venez de prendre une place de choix sur le menu de ce soir.
-Le menu de ce soir ? Vous voulez dire que...

L'homme en faisant signe que oui, ajouta :

-Ce sont des cannibales et votre généreuse bedonnance leur a mis le gras à la bouche.

Rentrant mon ventre, je me rhabillai dans un coin en demandant :
-Ne sommes-nous pas trop peu pour les nourrir tous ?
C'est à ce moment qu'intervint l'autre :
-Nous ne sommes que les hors-d'œuvre. Cette tribu, nommée les «Shuks», a des immenses réserves séchées. Nous sommes la viande fraîche.
-Il a raison. D'ailleurs nous étions onze arrivant du tunnel. Trois par jour furent mangés.

Je n'aurais jamais cru qu'on pourrait me dire avec un tel sang froid, que je serais mangé le soir même. Une délégation de guerriers vint avec le chef. Ils entrèrent dans la cage, nous ligotèrent les mains dans le dos. Le dirigeant dit, en français au plus gros des hommes d'affaires, qu'il était désolé mais que je venais de prendre sa place comme «Waïo» au repas du soir. Puis on nous poussa dans un dédale de rues encombrées d'affamés. Je demandai au gros homme d'affaires ce qu'était un «Waïo» ?

-Le «Waïo» est le met le plus prisé par les «Shuks». La victime, préalablement assaisonnée, puis réchauffée à la vapeur, est mangée vivante. Très souffrant mais un très grand honneur pour l'intéressé.

Le cortège s'arrêta dans un quartier qui sentait le fricot. On me confia à un Chinois qui, avec un sourire de bois, m'introduisit dans sa cuisine. En plein centre de la pièce, deux chaises nous reçurent. Me regardant droit dans les yeux le Chinois se mit à parler :
-Le principe ultime se résume en deux forces opposées mais complémentaires : la force de l'être et la force du non-être. Toutes les choses, les êtres, les dimensions ainsi que les événements sont classés dans l'un ou l'autre des deux groupes, et n'en sont que des combinaisons multiples et variées. Nous sommes en pleine polarisation de l'énergie cosmique primordiale... Je suis le grand cuisinier de la sagesse «shuk». En tant que «Waïo», vous avez droit à une chance de vivre. Si vous répondez correctement à cette question :
Quelle est l'interaction des deux polarités du grand principe «shuk» ?

Je me mis à penser, essayant d'imaginer une réponse qui, poussée par l'instinct de survie, s'énonça automatiquement ainsi :
-Tout se transforme, se transmute en son opposé. Rien n'est complètement immobile ni d'une stabilité absolue et permanente. Tout est en mouvement perpétuel parce que l'interaction des deux forces de l'être et du non-être est elle-même perpétuelle. Être et non-être se fondent l'un à l'autre continuellement.

Le Chinois resta quelques secondes songeur. Puis il dit gravement :
-Désolé «Waïo», vous vous êtes trompé. Dans la dernière phrase, le grand principe dit : «Être et non être se fondent l'un de l'autre» et non «l'un à l'autre». Le reste est rigoureusement exact mais vous avez perdu quand même. Vous faites un bon «Waïo».

 

* * *


Après avoir été épicé, arrosé de sauce, il me fit cuire un peu à la vapeur. Puis, encore en position de cochon sur la broche, on m'amena à la table d'honneur ; j'y fus déposé en plein milieu. Les convives, d'une impatience infantile, m'attaquèrent de leur couteau et fourchette. Je pensai que le Chinois m'avait sûrement rendu insensible par une drogue ou une sauce. Je conclus qu'on ne me mangerait la tête qu'en dernier. Ainsi je pourrais rester conscient et constater à quel point j'étais délicieux. Quand un couteau m'atteignit le cou, je sentis une douleur sourde. Ma tête était restée sensible. En plus à ce moment, les mangeurs se précipitèrent et chaque ustensile plongea dans une partie de mon crâne. Je ne pus retenir un horrible cri de souffrance.
-Monsieur ! Monsieur !

J'ouvris les yeux. J'étais assis au fond d'un abribus, deux policiers dans une auto-patrouille me regardaient. L'un d'eux me cria :
-Vous devez vider les lieux, le dernier autobus est passé.
Je me levai et sortis de la cabine. C'était la nuit, il pleuvait des grenouilles. J'avais raté ma soirée. Ouvrirais-je un jour un bal avec Roxanne Guay, cette beauté d'intelligence ? En m'éloignant je pensai que la vie était absurde. Les batraciens s'accumulaient au sol.

 

 © 1993 — René Goyette – Tous droits réservés.