L'autre      

(Texte primé à Riantec - 2000)

 

Jean-Paul Didierlaurent

      

Maria arrêta le réveil avant qu’il ne sonne. Les aiguilles affichaient six heures. Elle se glissa doucement hors des draps, sans heurts. Elle ne voulait surtout pas réveiller Bruno. Elle adorait par-dessus tout cet instant où elle pouvait contempler son homme en plein sommeil. L’aube naissante diffusait au travers des persiennes une douce lumière qui donnait à la chambre un aspect irréel. Le papier peint aux couleurs défraîchies semblait nimbé d’un voile doré, les formes vives et disgracieuses du mobilier bon marché s’estompaient dans la pénombre. Jusqu’au lustre fatigué qui se couvrait d’une parure aux reflets chatoyants. Maria savourait ce moment magique, instant suspendu en un équilibre parfait entre les ténèbres insondables de la nuit et la clarté acérée du jour. Et c’est à ce moment-là que Bruno lui semblait le plus beau. Non pas qu’elle ne l’aimât point à la lumière d’un soleil éclatant ni dans le noir profond d’une nuit sans lune, mais en cet instant précis, il ressemblait tellement à l’autre, cet autre qu’elle avait tant aimé et qui l’avait enlacée dans ses bras lors de centaines de petits matins comme celui-ci. Elle ravala la boule de mélancolie qui montait dans sa gorge et admira la tignasse bouclée de l’homme endormi, sombre comme les ailes d’un corbeau et qui contrastait avec la blancheur laiteuse de l’oreiller. Malgré la quarantaine, son visage conservait encore la beauté de l’adolescence. Ses paupières closes tressaillaient par instant. Comme elle aurait aimé partager ses rêves, chevaucher avec lui ses chimères nocturnes qui l’emportaient loin d’elle. Parfois, il s’agitait dans son sommeil, la bouche grande ouverte sur un cri muet, le front luisant de sueur. Elle le berçait alors tendrement, jusqu’à ce que les battements de son cœur s’apaisent enfin. Avant de gagner la cuisine, elle admira une dernière fois le torse puissant de Bruno qui se gonflait au rythme de sa respiration régulière. Les draps ondoyaient comme une mer sous l’effet de la houle. Un bref instant, l’illusion fut parfaite. C’était l’autre qui dormait là, l’autre qui allait bientôt glisser ses longues jambes hors du lit pour venir à elle, les bras grands ouverts, et étreindre son corps, caresser son cou de ses lèvres brûlantes. Il la soulèverait du sol pour la porter sur la couche où il lui ferait l’amour comme seul il savait le faire. Habituellement, Maria fermait les yeux et se faisait violence pour l’oublier, pour le renvoyer vers ce passé d’où il ne cessait jamais de revenir. Mais pas aujourd’hui, pas en ce jour d’anniversaire. C’était son jour, comme tous les ans depuis quatorze longues années. La seule journée où elle succombait à ses souvenirs et se laissait envahir par l’image de l’autre.

 

Après avoir bu rapidement un café, Maria se rendit dans la salle de bain. L’image que lui renvoya le miroir était celle d’une femme usée, une femme entre deux âges, plus vraiment jeune, pas encore vieille. Son visage avait au fil des ans perdu de son éclat. Sa beauté passée s’était estompée sous les assauts de l’amertume, comme gommée derrière le masque triste qui figeait ses traits. La mélancolie qui hantait son regard avait terni le bleu de ses yeux. Sa poitrine s’était peu à peu alourdie avec le temps et ses seins autrefois fermes pendaient comme deux fruits trop mûrs. Ses jambes étaient devenues robustes mais avaient pris l’apparence de poteaux disgracieux. Maria ouvrit la porte du petit placard et saisit la trousse de maquillage qu’elle avait remisée là un an auparavant. L’autre lui avait souvent reproché de ne pas mettre suffisamment son visage en valeur. Il lui avait appris comment rehausser le bleu de ses yeux d’un coup de fard à paupières, comment souligner la courbe sensuelle de sa bouche d’une passe de rouge à lèvres. Le tube tremblait dans la main de Maria. Elle se sentait dans la peau d’une jeune fille, nerveuse à l’approche d’un premier rendez-vous. Durant de longues minutes, elle brossa ses cheveux, les tira en arrière pour les emprisonner en un chignon serré qui dévoilait sa nuque comme l’autre l’aurait aimé. Elle enfila sa plus belle robe fleurie, celle-là même qu’il lui avait offerte. Elle s’admira une dernière fois dans le miroir, avec la désagréable impression de contempler une folle travestie en putain bon marché pour le bon plaisir d’un fantôme. D’un coup de chiffon, elle ôta la poussière qui recouvrait le cuir verni de ses chaussures. Des chaussures à talons aiguilles qui sommeillaient depuis un an dans la pénombre du cagibi. Après des premiers pas heurtés, sa démarche redevint peu à peu chaloupée et gracieuse, comme au temps du bonheur, lorsqu’elle descendait l’avenue au bras de l’autre. Pour la énième fois, elle vérifia le contenu de son sac. Tout était là. La photo dans son cadre doré, le petit bouquet de fleurs. Avant de quitter l’appartement, elle entrebâilla la porte de la chambre. Bruno dormait d’un sommeil profond. Deux heures. Elle avait deux heures devant elle à sacrifier pour l’autre, deux petites heures qu’elle s’octroyait une fois l’an, loin de la monotonie étouffantes des jours ordinaires. Avec toujours cette même sensation, ce sentiment étrange de s’enfermer à l’intérieur d’une grosse bulle de souvenirs.

 

L’air frais du dehors lui caressa le visage. Le ciel, vierge de tout nuage, annonçait une belle journée. Le bus de la ligne 4 vint s’échouer à ses pieds comme une grosse baleine et les soufflets de ses portes s’ouvrirent dans un chuintement tels des ouies géantes. Maria s’engouffra dans la panse ventrue et tiède de l’autobus et remonta la travée centrale pour prendre place à l’arrière. Elle croisa des visages fatigués, fendus de sourires las, des regards ensablés qui ne la voyaient pas, perdus dans les brumes du réveil. L’épaule droite confortablement calée contre la vitre, elle contempla la forêt de têtes qui s’étendait devant elle, des têtes brinquebalées au rythme des secousses, soumises et enchaînées dans un même ballet au synchronisme parfait. Maria serra son sac contre sa poitrine et se sentit vivante, plus vivante que jamais. Le bus traversa la vieille ville, serpentant au gré des ruelles étroites. Quelques rideaux de fer encore baissés paressaient sous les premiers rayons du soleil levant. Une balayeuse municipale, gros escargot vert et blanc, glissait le long des trottoirs en laissant sur son passage un sillon luisant. Engoncé entre une agence bancaire et une quincaillerie, le petit cinéma de quartier exposait timidement un fronton fatigué, encadré de néons sales. Sur l’affiche délavée, un acteur et une actrice d’un autre âge mêlaient leurs bouches en un baiser éternel. Maria imagina la salle obscure plongée dans le sommeil, les fauteuils recroquevillés sur eux mêmes, velours contre velours. Elle se souvint de ces dimanches après-midi pluvieux, lorsque l’autre l’emmenait au cinéma. Bras dessus, bras dessous, ils s’engouffraient dans ce cocon douillet à l’atmosphère feutrée, laissant derrière eux les grandes portes battantes se refermer sur la grisaille du dehors. Avec cette impression à la fois étrange et agréable d’être aspirés dans une quatrième dimension, hors du temps, de plonger main dans la main sous la surface mouvante du grand écran, ballottés au gré de leurs émotions, voguant au rythme de la musique que vomissait les hauts parleurs. Parfois,  les yeux de Maria quittaient la toile pour venir se poser sur le visage de l’autre, à la dérobée, picorant sur sa peau ces instants magiques où il ressemblait à un enfant émerveillé.

 

Le klaxon du bus tira Maria de ses rêveries. Au dehors, la fourmilière commençait à s’agiter. Les brasseries sortaient leurs terrasses, les étals des primeurs reprenaient possession de leurs bouts de trottoirs et le flot de voitures  envahissait la ville en un torrent impétueux dans lequel venait se noyer l’autocar. Le cœur de Maria s’accéléra lorsque ses yeux tombèrent sur le restaurant « Chez Nico ». Un beau sourire mélancolique vint éclairer tout son visage. « Nico, la pizzeria des accros. » Des fragments d’éclats de rire envahirent son esprit. Après avoir pris ensemble la dure décision d’arrêter de fumer, ils avaient mis l’argent du tabac de côté. Tous les jours, les pièces tombaient dans le pot émaillé posé sur le frigo. Ils avaient choisi de dépenser leur trésor de guerre en se payant une bonne bouffe une fois par mois. Leurs doigts avaient couru au petit bonheur la chance sur les pages jaunes de l’annuaire à la recherche d’un restaurant. « Chez Nico ». L’encart publicitaire leur avait sauté aux yeux. Pour d’anciens drogués à la nicotine, ce devait être celui-là et pas un autre. Ils avaient débarqué dans la petite pizzeria, les poches lestées de pièces de dix francs, heureux comme des gosses qui s’apprêtent à flamber leur argent de poche en dévalisant les rayons de friandises. Dans un décor vénitien à l’éclairage tamisé, ils s’étaient enivrés de chianti tout en ingurgitant de pleines assiettées de pâtes aux fruits de mer, yeux dans les yeux. Un rituel qui s’était répété mois après mois, sans que jamais ils ne se lassent des airs de mandolines qui tournaient en boucle sur le lecteur de cassette accroché au-dessus du four à bois. Maria détourna le regard. Tout cela n’existait plus. Elle contemplait les ruines d’un passé disparu, des façades de carton pâte derrière lesquelles s’agitait l’ombre d’un fantôme.

 

Le bus quitta le nid douillet du centre ville et déboucha sur les faubourgs. Les grandes barrières d’immeubles dessinaient des canyons aux parois hérissées d’antennes paraboliques. Sur le bord de l’avenue, une forêt de panneaux annonçaient la zone industrielle. Cinq minutes plus tard, Maria regagnait l’asphalte noir du trottoir. L’entrepôt se trouvait à trois cents mètres de là, gris et imposant. Avec en son sein, la machine. La machine qui cognait comme un cœur et faisait  trembler le sol à chacun de ses battements. Maria sentait les vibrations monter de par ses jambes. Arrivée devant la grille de l’entrée, elle n’eut pas à attendre longtemps. Le vieux gardien était déjà sorti de sa guérite et se précipitait à petits pas rapides pour lui ouvrir la porte. Son visage ne laissait paraître aucune trace de surprise. Maria sut qu’il l’attendait et guettait certainement son arrivée depuis l’aube. Il n’avait pas, lui non plus, oublié ce jour anniversaire. Lorsqu’elle franchit le portail, le gardien la salua, la figure fendue d’un sourire de connivence timide, triturant sa casquette de ses mains ridées. A l’intérieur du bâtiment, le bruit était assourdissant. « L’antre de la bête », pensa Maria. Le mastodonte d’acier trônait au centre de l’usine, majestueux. Des chariots élévateurs allaient et venaient en tous sens, tels des fourmis serviles autour de leur reine, déversant sans cesse dans la gueule sombre et béante de la machine des tonnes de papier. C’était un chassé-croisé continu de robots silencieux qui nourrissaient consciencieusement cette mère gloutonne. Elle avalait journellement des montagnes de livres. Ses énormes mâchoires d’acier claquaient, fer contre fer, déchiraient, broyaient les livres en mastiquant sans relâche, dans un bruit mécanique qui vous glaçait les os. Même les échines les plus nobles, les reliures les plus solides se retrouvaient brisées d’un seul coup de dents. Les vieux ouvrages exhalaient dans les airs un dernier souffle aux odeurs de grenier avant de disparaître en geignant dans les profondeurs acérées du gros ventre de métal, pilés comme de vulgaires biscuits sous la dentition d’un dinosaure. Quelques minutes plus tard, ils terminaient leur course, digérés et transformés en une pâte grisâtre, une bouillie épaisse et fumante qui tombait sans grâce dans les containers de stockage. Maria s’approcha lentement des barrières oranges qui délimitaient la fosse. Comme par magie, les employés s’éparpillèrent aux quatre coins de l’usine avant de disparaître. Certains quittèrent prestement le siège de leur élévateur et se dirigèrent vers le vestiaire, saluant au passage Maria d’un bref signe de la main. D’autres s’engouffrèrent en silence dans la salle de repos, tête baissée. Aucun d’eux n’avaient oublié. Le jour du drame était encore dans toutes les mémoires, malgré les années, et d’un accord tacite, ils abandonnaient les lieux un instant pour laisser Maria se recueillir en paix. Bientôt, le vaste hangar fut vide. Elle se retrouvait seule, créature minuscule au milieu de cette cathédrale de tôle où résonnaient les bruits de mastication de la machine. Toute seule face à ce monstre affamé qui claquait des mâchoires, mordant le vide rageusement. Maria plongea le regard dans l’énorme entonnoir d’acier poli d’où montaient des relents de papier moisi. A la base du cône, terrés dans les entrailles sombres, des dizaines de petits crocs s’agitaient frénétiquement en étincelant. De part et d’autre de la fosse, des buses minuscules diffusaient une bruine légère qui rabattait au sol les feuilles volages. Des morceaux de papier déchiquetés et gorgés d’eau pendouillaient çà et là, coincés dans les rouages comme de vulgaires peaux mortes. Maria revit le visage de l’autre. Il lui parlait rarement de son travail. « Mécanicien d’entretien ». Elle l’avait lu sur ses fiches de paie. Il ramenait chaque fin de semaine des bleus de travail tachés de cambouis qu’elle nettoyait pour le lundi suivant. L’usine était son sanctuaire. Et puis un jour, il l’avait emmenée visiter son lieu de travail. Ce fut la première et la dernière fois. Elle se souvint comme son visage s’était éclairé lorsqu’il lui avait décrit la machine, vantant l’extraordinaire complexité de son mécanisme. Ses yeux avaient brillé d’excitation, comme ceux d’un gosse quand il vous parle de son jouet préféré. Il avait saisi la main de Maria pour la plaquer sur la carapace de tôle.  « Tu sens ? ». Elle avait eu l’impression étrange de caresser un fauve endormi. Ca palpitait, ça respirait, ça ronronnait. Mais le plus inquiétant, elle s’en souviendrait toute sa vie, avait été cette sensation désagréable de se sentir observée par la machine, jaugée, auscultée, comme si, durant les quelques secondes qu’avait duré le contact avec la coque d’acier, cette chose monstrueuse avait tout su d’elle, de sa vie, de son amour pour l’autre. Un vent glacial lui avaient parcouru la colonne vertébrale, la faisant frissonner. Avec soulagement, Maria avait retiré la main, mais là encore avec le sentiment que c’était la machine et non elle qui avait pris la décision de rompre le contact. Elle aurait bien aimé quitter les lieux sur le champ, s’éloigner le plus vite possible de ce mastodonte qui lui donnait la chair de poule mais l’homme qu’elle aimait le plus au monde était tellement radieux en cet instant qu’elle n’avait pas osé le décevoir. « Ecoute ces ronronnements de contentement.  On dirait qu’elle mange avec plaisir. » Bien sûr, parfois, il lui arrivait de refuser d’avaler quoique ce soit, pas même le moindre livre de poche. Elle se lançait dans des séries de hoquets convulsifs, de rôts acides qu’elle lâchait dans les airs comme autant de reproches. Toute l’usine était à la merci de ces sautes d’humeur qui pouvaient paralyser la chaîne des heures durant. Des heures pendant lesquelles le papier s’entassait jusqu’au plafond. Il fallait alors la bichonner, nettoyer tous ses organes, la graisser pour qu’enfin elle se décide à repartir sans que l’on sache toujours bien pourquoi. C’était une maîtresse capricieuse et exigeante. Capricieuse, exigeante ET dangereuse, avait pensé Maria, sans bien comprendre d’où lui venait cette répulsion. Elle s’était sentie soulagée lorsqu’ils s’étaient éloignés en direction de la sortie. D’immenses sacs de plastiques transparents, bourrés de pâtes à papier, s’entassaient le long des murs. Maria avait pensé à de grosses déjections, des étrons humides issus des intestins de la machine et avait grimacé de dégoût. Son regard avait été attiré par une petite fleur rouge, une minuscule rosace écarlate qui, écrasée contre la fine paroi   de plastique, rayonnait au sein de toute cette blancheur. « Encore un qui est mort de gourmandise. » Devant l’expression interrogative de Maria, il s’était expliqué. Les rats. C’était le gros problème. Il y en avait toujours plus, malgré les pièges. Les bestioles étaient friandes de papiers et avaient jeté leur dévolu sur cet immense garde à manger qu’était l’usine. De temps à autre, il arrivait qu’un des rongeurs, plus curieux que ses congénères, se glisse pendant la nuit dans les entrailles du pilon et se retrouve emprisonné au fond de l’entonnoir. « Comme une mouche dans le cône odorant d’une plante carnivore. », avait-il dit sur un ton qui se voulait frivole. Maria avait imaginé sans mal la suite de l’histoire. Une nuit entière de course folle sur l’inox glissant,  le bruit lancinant des griffes minuscules qui crissent sur le métal, le cœur gorgé d’adrénaline qui pompe le sang frénétiquement. Et puis au fond du cerveau de l’animal, l’horrible certitude de la mort qui approche, marchant main dans la main avec le jour qui se lève et se matérialise enfin sous la forme d’un pouce qui vient s’écraser mollement sur le bouton vert de mise en marche. La machine devait aimer ça. Maria en était sûr. Une dernière fois, elle avait regardé la tache vermillon. Une gouttelette d’encre noir perlait en son centre. C’était un œil encore intact, un œil minuscule qui, par delà le fossé de la mort, la contemplait.

 

Le drame avait eu lieu le lendemain. Alors qu’elle épluchait des légumes dans sa cuisine en chantonnant, la sonnerie du téléphone avait déchiré le silence. Elle s’était dirigée vers l’appareil en s’essuyant les mains dans son tablier, toujours en chantonnant. Elle s’imaginait déjà entendre la voix de sa mère lui reprochant de ne pas être passée la voir ce dimanche ou celle enjouée de sa sœur aînée avec qui elle avait souvent de longues discussions complices. Au pire, peut-être une de ces voix mielleuses d’hôtesse commerciale vantant les mérites d’un quelconque régime minceur. Mais le ton grave avec lequel son correspondant lui avait demandé s’il était bien au domicile de Mademoiselle Maria Gravier l’avait aussitôt alarmée. C’était le responsable de l’usine qui, d’une voix effondrée, lui avait annoncé qu’il y avait eu un accident à l’entrepôt. Le monde s’était soudain arrêté de tourner. Une minute auparavant, elle préparait le repas pour l’homme qu’elle aimait et voilà que tout à coup, le château de cartes venait de s’écrouler. Plus rien n’avait de sens. Tout le temps qu’avait duré la conversation, elle avait gardé les yeux rivés sur le tas d’épluchures posé sur la table de la cuisine. A partir de ce jour, il n’y aurait plus dans son esprit que deux mondes, celui d’avant l’accident et celui d’après, avec au milieu, comme un symbole, ce petit tas d’épluchures anodin. Personne ne s’expliquait réellement ce qui s’était passé. Alors que tout avait fonctionné normalement depuis l’arrivée de l’équipe du matin, la machine s’était mise à hoqueter. Après plusieurs soubresauts de protestation, elle s’était finalement figée, le gosier rempli de papier. Suivant le protocole de sécurité habituel, son homme avait mis le pilon hors tension avant de contrôler les différents organes. Un quart d’heure plus tard, il avait détecté la panne au niveau du tableau de commande et avait procédé au remplacement de la pièce défectueuse. Comme cela se faisait régulièrement avant de remettre en service, il était descendu dans la fosse, le graisseur en main, pour lubrifier les articulations latérales de la mâchoire.  Les ouvriers présents autour de l’entonnoir à ce moment-là avaient tous vu le bouton vert de mise en marche clignoter deux ou trois fois avant de s’allumer définitivement. Il y avait eu en cet instant un moment de flottement pendant lequel l’horrible sifflement aigu des buses crachant leur pluie sur le mécanicien d’entretien avait couvert les exclamations de surprise des employés. Et puis le moteur avait toussoté avant de démarrer dans un bruit assourdissant. Les livres dans lesquels était enfoncé son homme jusqu’à mi-cuisses s’étaient agités. L’eau qui ruisselait sur les parois l’avait empêché de ressortir de la fosse. « Comme une vulgaire mouche dans le cône odorant d’une plante carnivore. » C’était ses propres paroles. Sous la surface mouvante, les dents avaient entamé leur horrible travail. Des centaines de couteaux acérés qui tailladaient la chair, des presses qui s’entrechoquaient en broyant les os. Il était tombé à genoux en hurlant de douleur, secoué tel un pantin fou à chaque nouveau claquement de mâchoires, bras et jambes emprisonnés dans cet étau qui l’aspirait peu à peu vers le fond. Les ouvriers s’étaient rué sur le bouton d’arrêt mais celui-ci avait refusé de s’enclencher. C’était finalement le graisseur qui, entraîné par son poids, avait bloqué le mécanisme en s’intercalant entre les lames.

 

Cela faisait maintenant quatorze ans que l’accident avait eu lieu mais la même haine habitait toujours Maria à l’encontre du pilon. L’enquête qui avait été menée les semaines suivantes avait conclu à un disfonctionnement électrique. Une panne rarissime et imprévisible, lui avait on dit. « Disfonctionnement mon œil », avait pensé Maria. Le circuit électrique n’y était pour rien, pas plus que le tableau de commande. La cause ne se trouvait pas dans un quelconque fil de cuivre dénudé ou un insignifiant petit contacteur défaillant. Oh, non. C’était Miss Machine qui avait fait son petit caprice, elle en était sûre. Miss Machine elle-même, qui avait voulu garder son homme pour elle toute seule, en sale maîtresse égoïste qu’elle était. Elle s’était mise en marche de par sa propre volonté. Comme un ogre qui, après avoir reniflé la chair fraîche, entame son repas. Pourquoi le drame avait-il eu lieu le lendemain même de sa visite à l’usine ? Comment expliquer la sensation de dangerosité que Maria avait ressentie lorsque sa main s’était posée sur la coque de tôle ? Toutes ces questions avaient trotté à maintes reprises dans sa tête, surnageant à la surface de son chagrin. Et de voir le pilon continuer tranquillement son travail ravivait à chaque fois sa douleur. Elle se sentait dans la peau d’une mère qui, une fois l’an, se rend au parloir de la prison pour montrer au meurtrier de son enfant qu’elle n’oublie pas, qu’elle n’oubliera jamais. Avec le même sentiment de révolte en trouvant à chaque fois le criminel en pleine forme physique et qui continue à manger, à dormir, à vivre tout simplement, même si c’est entre quatre murs. Maria contourna la fosse et s’agenouilla au pied de la grille de protection derrière laquelle rugissait le moteur. Des bouffées d’huile chaude vinrent caresser son visage. « Le souffle de l’enfer. », se dit-elle. Lentement, elle tira de son sac la photo dans son cadre doré et plaqua l’image face contre la grille. « Vois comme il est beau. Tu espérais me le voler, l’avaler comme un vulgaire rat pour t’approprier son âme, tu n’as réussi qu’à me le rendre pour la vie.» Le moteur s’élança dans une série de protestations rageuses. « Il se porte à merveille depuis que, grâce à toi, il n’a plus besoin de travailler. Je le soigne, je le nourris, je le lave. Je l’ai pour moi vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Et je l’aime comme jamais je ne l’ai aimé. » Plus bas, dans la fosse, les lames fendaient l’air en sifflant, les presses claquaient les unes contre les autres dans un tonnerre assourdissant. Maria retourna la photo. Bruno était debout, son Bruno d’avant, resplendissant dans la lumière. Et il la regardait de son sourire divin. « Contemple-le. Et souviens-toi de lui. » Elle accrocha le cadre à même la grille, déposa le bouquet de fleurs au pied du pilon et s’en retourna d’un pas vif avant que le masque de joie de vivre qui irradiait ses traits ne se déchire et dévoile sa souffrance. Dans son dos, la machine trépignait de rage et d’impuissance. Une dernière fois, elle se retourna et trouva la force de sourire.

 

De retour à la maison, elle se précipita dans la chambre. Bruno était réveillé et la toisait de son regard vide. D’un geste doux, elle fit glisser les draps. A la clarté du jour, il ressemblait à ces vieux tilleuls ébranchés qui étirent vers le ciel les restes noueux de leurs branches amputées. Ce n’était plus qu’un tronc, un tronc sans bras, sans jambes, avec posée dessus cette tête d’ange qui lui souriait par delà le brouillard de sa folie. Elle ne put contenir plus longtemps le torrent de larmes qui déferla sur ses joues. Elle le serra contre sa poitrine et le berça longtemps, oubliant un instant les moignons rosâtres qui s’agitaient dans la lumière.

   

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