Au fil des saisons, au fil des ans
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Blandine Bergeret
« Ouh, il fait froid aujourd’hui… », « Quelle chaleur ! » ou encore « Et cette
pluie qui n’arrête pas de tomber »… C’est ainsi. Lorsque les humains se
rencontrent, fatalement ils discutent de la pluie et du beau temps…. Il en a
entendu, des générations de mécontents se plaindre. Mais au fond, qu’est-ce
qu’ils en savent, eux qui passent finalement très peu de temps dehors. Qui mieux
que lui connaît les saisons ? Qu’il pleuve, qu’il vente, il est là, dehors. Il
supporte l’été, puis l’automne, où il se retrouve nu tel un nouveau-né et
ensuite, c’est au tour de l’hiver… Si quelqu’un ici peut parler des saisons,
c’est bien lui. Mais il ne peut qu’observer, constater, déplorer… Il subit tout,
tout le temps et en silence.
Pendant l’été, qui souffre et endure les canicules de plus en plus fréquentes ?
Personne ne pense à venir l’arroser alors qu’il s’assèche et se dessèche. Les
humains peuvent s’hydrater, se protéger, se ressourcer en changeant de place et
en se rendant vers des cieux plus cléments. Alors que lui, que peut-il faire si
ce n’est du bout de ses racines tenter de récupérer le peu d’humidité qui stagne
encore sous terre ? Et si, par le plus grand des bonheurs, il se met à pleuvoir,
la terre est tellement aride qu’elle n’arrive pas à conserver suffisamment le
précieux liquide pour qu’il puisse assouvir sa soif. Ses feuilles en pâtissent :
elles brunissent et se racornissent sous les rayons du soleil. Pas question
malheureusement de bouger, d’aller prendre l’air frais de la mer. Il a pris
racine ici et il y restera quoiqu’il arrive.
Après cette éprouvante période, l’arrière-saison fait son apparition. Afin de
compenser la perte à venir de ses attributs, l’automne le gratifie de mille
couleurs chatoyantes. Mais ce n’est qu’un leurre, car il finit toujours par lui
ravir ses feuilles, ses protections. A cette époque, elles se parent de jolies
couleurs, mais au final uniquement pour annoncer une chute inéluctable. Bien
sûr, qu’il est beau en automne : les rouge ocre se mêlent aux teintes orangées
puis aux jaune doré. Mais les marrons tristounets se substituent fatalement à
ces belles teintes chaudes et annoncent sa proche fin. Il commence à faire grise
mine… Un coup de vent et c’en est fini. Ses feuilles tombent pour recouvrir le
sol d’un tapis touffu et coloré. Elles meurent à ses pieds, parfois bousculées
par les enfants qui s’amusent à donner de grands coups de pied. Il aimerait bien
qu’on les lui laisse, cela réchaufferait ses racines et le nourrirait. Les gens
semblent ne pas apprécier cette substance noirâtre résultant de la décomposition
de ses feuilles. Ils s’évertuent à les ramasser à l’aide de fourches pour les
entreposer dans de grandes bennes. Tous les ans, cette séparation se renouvelle
et il y assiste, désemparé, car il sait que ce qui va suivre est encore bien
plus difficile.
« L’hiver et ce froid de canard », comme disent les hommes qu’il entend
converser en bas, à ses pieds. Mais l’hiver, eux sont au chaud. Ils se
calfeutrent, allument un bon feu… Ah ! Il ne faut pas penser à ça : des arbres,
comme lui, qui terminent leur vie en de malheureuses bûches pour être immolées
par les flammes. Les hommes passent des vêtements, dont les couches protectrices
les isolent de ce froid glacial et transperçant. Lui, à l’inverse des hommes, il
se découvre et à cette époque de l’année, il se retrouve nu comme un ver.
L’automne lui a ravi ses feuilles protectrices et il doit subir les gelées
matinales, les bourrasques de vent et la neige. Son seul manteau est cette
matière blanche, froide et humide, qui brille lorsque le soleil pointe le bout
de son nez. Tout contribue à le faire ployer, à le faire tomber, mais il
résiste. Parfois, des branches cèdent sous le poids de la neige ou deviennent
cassantes comme du verre à cause du gel qui a recouvert toute leur surface.
Alors qu’ils ne viennent pas se plaindre ! A côté de son calvaire, « ce froid de
canard », comme ils disent, n’est rien.
Comme si cela ne suffisait pas, au mois de décembre les hommes en remettent une
couche : ils le décorent, tel un sapin de Noël. Lui est un feuillu et il ne voit
vraiment pas l’intérêt de cette mascarade, si ce n’est de faire plaisir aux
enfants qui s’arrêtent à ses pieds pour le regarder. Son déguisement se
renouvelle tous les ans : une fois ce sont de gros paquets cadeaux, une autre
des guirlandes lumineuses ou, comme cette année, il est recouvert d’une kyrielle
de boules en verre. Même si cela ne l’enchante guère, cela signifie au moins
qu’il fait partie de leur vie.
Avant l’entrée en vigueur du printemps, c’est le tour des giboulées. Il reste,
comme une âme en peine, sans bouger sous ces trombes d’eau qui n’en finissent
pas de tomber. Lui n’a rien pour se protéger, il ne peut que pleurer, alors
qu’eux disposent de parapluies, de chapeaux, d’imperméables. Souvent à cette
époque, les gens se plaignent : « Ah, si vous saviez ce que j’endure avec cette
pluie, toute mon arthrose s’en ressent ». Lui aussi n’est plus tout jeune et les
conditions climatiques de plus en plus en rudes ne font rien pour l’aider à
supporter les ans qui passent. Quand il pleut, il en pâtit également. Ses
branches le font souffrir, son écorce s’effrite, ses feuilles ploient sous les
gouttes de pluie. Cela dit, une bonne douche de temps à autre ne peut pas faire
de mal. Cela le revigore, le nettoie en profondeur.
Le vent aussi lui fait peur. Pas la petite brise matinale, non le vrai, le grand
: le Mistral, le plus violent de tous. Et quand il se met à souffler, cela dure
trois jours, sans interruption et sans répit pour lui. Ce vent s’engouffre dans
ses branchages, le fait vibrer, trembler, ployer… Son souffle est d’une telle
intensité, d’une telle vigueur qu’il essaye de se laisser bercer. Surtout ne pas
se raidir, ne pas résister… Quand les rafales cessent, il est constellé
d’immondices, de sacs plastiques, de papiers… C’est un peu comme s’il retrouvait
les siens. Ce petit bout de papier était certainement issu d'un bel arbre, fort et
vigoureux comme lui. Ne pas y penser…
Après ces moments difficiles, la renaissance ! C’est d’ailleurs la seule époque
de l’année où quelques hommes s’intéressent à lui. On vient vérifier ses
feuilles, l’état de son tronc... Parfois, il est attaqué par d’horribles
bestioles contre lesquelles il ne peut combattre seul : les pucerons et les
chenilles. Eux aussi, revigorés par l’arrivée des beaux jours, mettent un malin
plaisir à s’installer sur ses branches et à attendre le moindre petit bourgeon
pour le dévorer. C’est la loi de la nature, il le sait. Il est bien plus grand,
bien plus fort, mais face à cette communauté envahissante, il est impuissant.
C’est pourquoi la visite des hommes le réjouit. Ils vont bien constater que ces
myriades de petites bêtes essayent de le vider de sa substantifique moelle.
Grâce à la vaporisation de produits, les hommes vont éradiquer ces indésirables
colonies d’herbivores affamés. Au fil des années, les traitements sont devenus
de plus en plus agressifs, de plus en plus chimiques. C’est ce qu’ils appellent
l’évolution, le progrès. Un mal nécessaire !
Le printemps arrive et lui, revit. Mais les hommes, toujours égaux à eux-mêmes,
continuent de se plaindre : « Le pollen, vous comprenez, ça me fait éternuer… ».
Il se pare de bourgeons qui, bientôt, se transformeront en de magnifiques
fleurs, que les gens viendront certainement cueillir… Toute la nature se
réveille… Les coccinelles et les libellules pullulent, les araignées sortent
tout leur attirail et installent leurs toiles, les oiseaux font leur nid et
chantent la venue du printemps, les écureuils se remettent à sauter de branches
en branches et les abeilles repartent à la recherche de pollen pour la
production de leur savoureux nectar. Assurément, un beau spectacle ! Tout le
monde se met au balcon, même les râleurs d’en bas. Ils ressortent les vêtements
légers, viennent taper la balle, prenant son tronc pour un poteau de cage de
but. Les jeunes, en proie à la montée de sève, tout comme Dame nature, s’amusent
à laisser une empreinte de leur passage. Tel un tatoué, son tronc se pare de
messages d’amour : « Nicolas et Valentine, amour pour toujours », « Capucine et
Victor, unis pour la vie »… Ceux qui passaient frigorifiés et d’un pas pressé,
adoptent désormais une démarche plus alanguie, plus détendue. Ils marchent la
tête en l’air comme pour mieux observer le ciel bleu. Inévitablement, ils se
prennent les pieds dans ses racines, ce qui lui arrache des plaintes muettes.
Quant à ceux qui, pendant l’hiver, se dépêchaient de sortir leur chien, ils
prennent dorénavant leur temps. Le maître comme le chien déversent sur lui un
immonde liquide jaunâtre pour marquer leur territoire… Chaque année, il y a
droit et il est depuis longtemps habitué à ce rituel. Mais, hormis ces petites
anecdotes, quel bonheur de le voir se parer à nouveau de petits bourgeons qui
bientôt écloront et qui, tels des papillons, entameront leur métamorphose. Ses
branches aussi vont se revêtir de cette belle couleur verte : tendre d’abord,
légèrement teintée de jaune, pour ensuite arborer un vert profond, un vert
soutenu. Ne dit-on pas que le vert symbolise la vie, la croissance et l’harmonie
? C’est la couleur, paraît-il, qui réconforte et détend. Lorsque les hommes
pensent au vert, ils imaginent des forêts, des montagnes, de l’herbe…
D’ailleurs, les hommes ne disent-ils pas que c’est la couleur de l’espoir ?
L’espoir, la renaissance, la résurrection… Uniquement des termes positifs qui
expriment ce qu’il ressent à cet instant présent, celui du printemps.
Il est résistant. Car malgré toutes ces épreuves du temps, il a vécu, survécu
et, du haut de son grand âge, il est fier d’être encore là parmi les hommes.
Bien rares sont ceux qui vivent aussi longtemps. Il est l’ancien, l’ancêtre de
ce quartier. Un centenaire, quel beau parcours ! Il en a vu des choses au cours
de ces dizaines d’années. Le quartier s’est transformé pour devenir ce qu’il ne
peut que déplorer : une vaste étendue de béton et de goudron. Il y a cent vingt
ans de cela, il était seul au beau milieu d’une grande clairière. Seul avec les
fleurs, de l’herbe à perte de vue et des animaux sauvages qui s’en donnaient à
cœur joie dans cet immense espace dédié à la nature. Alors, il dominait le
paysage à des kilomètres à la ronde. Il a vu arriver les premiers hommes, ceux
qui se sont installés autour de lui, comme s’il était le point de ralliement.
Les maisons ont poussé comme des champignons puis, elles aussi, ont disparu au
profit de grands immeubles, de routes, de voitures : la civilisation… synonyme
de pollution. Au fil des ans, l’air s’est raréfié. Il est devenu de plus en plus
oppressant, de plus en plus étouffant, chargé de matières nocives tant pour les
hommes que pour la nature.
Mais pour en revenir aux petits plaisirs de la vie, c’est le printemps et il
sait que l’élagage ne va pas tarder. Une fois le printemps installé, c’est trop
tard. Cela peut être dangereux pour lui, car les hommes risquent d’éliminer ses
bourgeons prêts à éclore. Ce n’est pas un moment de détente mais, paraît-il,
cela lui fait du bien. La taille contribue à sa fortification, à la montée de la
sève… elle lui redonne vigueur, accentue la force de la repousse et stimule sa
floraison. Il ne va pas se plaindre, pour une fois que l’on s’occupe de lui.
L’élagueur, cela fait vingt ans qu’il vient avec son échelle pour lui grimper
dessus. Quant il est bien installé, la coupe de printemps peut commencer. Tiens,
justement le voilà ! Cette année, il doit présenter un grand intérêt car ils
sont venus à plusieurs. Tout ce monde pour lui ! Quel honneur ! Cent vingt ans
qu’il a, forcément cela suscite de l’intérêt.
Drôle d’engin. Il n’en a jamais vu des comme ça. Et bruyant avec ça. A quoi cela
peut-il donc servir ? Ce n’est quand même pas pour lui ? On ne peut pas
l’éradiquer ainsi, pas après ce qu’il a vécu. Il est la mémoire du quartier, il
est l’ancien. Un peu de respect pour les aînés ! Il était là bien avant eux ! Il
les a vu naître, grandir, mûrir… et devenir des hommes. Tiens, celui-là, il
venait à la sortie de l’école se bécoter avec une fille du quartier. Quant à
lui, combien de fois ne l’a-t-il vu expliquer à ses enfants qu’un arbre, c’est
la vie. Il l’a oublié, son beau discours ? Et lui, le grand moustachu, s’il
croît qu’il ne l’a pas reconnu. A l’âge de trois ans, il faisait des comédies à
sa mère, qui se réfugiait près de son tronc pour lui faire la leçon : « Non, on
ne devait pas se comporter de cette façon… ». Il faisait moins le fier, à
l’époque !
Mais tout a une fin… Et pour lui, elle vient de se produire, malgré ses
revendications pour rester en vie. Et dans un grand bruit, il est tombé. Après
que les hommes se soient acharnés une heure durant à scier son tronc, il s’est
affalé, écroulé de tout son poids… Pas la peine de combattre, une fois encore il
n’a pu qu’observer, constater et déplorer.
Plus d’hiver à endurer, plus d’été à redouter, plus d’automne et de chute de ses
feuilles, plus de printemps ni de renaissance. Il finira très certainement, pour
le plus grand bonheur de certains, dans une cheminée ou dans une usine de pâte à
papier.
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2006 -
Blandine Bergeret
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