A quatre épingles
Patrick Essel
Cela a commencé par le cadre. Un décalage de quelques centimètres. Un coup sur
la droite. Un coup à gauche. Une fois au dessus. Une fois par dessous. Voilà
maintenant douze jours que ces incidents se répètent. Le matin je sors. Je vais
là ou là, comme tous les matins sans passer par trente six chemins. Quand je me
rends au travail je ne pense qu’à la tâche qui m’attend. Quand je vais au café,
je m’assoie dans un coin, à l’écart. Je suis un homme discret, peu enclin aux
démonstrations. J’habite un meublé de quelques mètres carrés bien tenus. A mon
retour, le soir, j’observe cette chose tout à fait particulière, le cadre n’est
pas exactement à sa place. Je ne constate pas d’autres anomalies que cet infime
espacement. Pas d’autres traces de dérangement. Pourtant quelque chose
d’extérieur est entré. Quelque chose qui n’a pas de raison d’être et qui
pourrait, si je n’y prenais garde, bouleverser une multitude d’autres choses.
Par exemple, une semaine après le début de cette affaire, c’était un vendredi,
j’ai dû interrompre mon travail pour répondre à un coup de téléphone urgent.
D’ordinaire on ne m’appelle jamais vu que mon métier ne requiert aucun contact
avec l’extérieur et qu’en dehors je ne fréquente personne. Je ne sais pas qui
était à l’autre bout. J’ai entendu un raclement de gorge et j’ai dit, je ne
comprends pas. On a raccroché. Je suis resté suspendu au combiné à chercher une
explication. Il y avait ce bruit tut … tut … tut … tut … tut … Au bout d’un
moment le chef est venu me dire il faudrait vous secouer un peu les puces mon
vieux. Le chef, c’était la première fois depuis mon entrée dans l’usine qu’il me
rappelait à l’ordre. En rentrant, ce soir là, j’étais plus fatigué qu’à
l’habitude et j’aurais bien voulu aller me coucher tout de suite après avoir
remis le cadre en place ; or voilà que je trouve mon lit à moitié défait.
Normalement, je ne sors jamais tant que tout n’est pas complètement en ordre
dans le studio. Je fais ça automatiquement, sans même y penser. Il ne m’est
jamais arrivé de m’absenter en laissant traîner quelque chose. Ceci étant, on
dit que cela peut arriver.
J’ai passé une très mauvaise nuit. Sans presque dormir. Au matin, le cadre avait
viré d’un bon décimètre sur le côté. Je ne discute pas cet état de fait.
J’observe simplement que de mon lit j’ai une vue sur tout le studio et que l’on
ne pourrait rien faire sans que je ne le voie. Quant à mes oreilles, elles
sursautent au moindre bruissement. Alors …
C’est en réajustant le cadre que j’ai entendu marmonner dans mon dos. Bien sûr
les cloisons du studio ne sont pas très épaisses, mais quand même. Ça disait tu
l’a vu ? Tu as vu sa tête ? Ma tête ! Heureusement, j’ai un miroir. Juste en
face du cadre. Je me suis planté devant et j’ai tout inspecté minutieusement.
D’abord les yeux, les yeux c’est toujours ce qu’on regarde en premier, n’est-ce
pas ? Les yeux n’avaient rien. Les cils, les sourcils, les paupières non plus.
J’ai lorgné sur la bouche, je l’ai ouverte, en grand, j’ai fait passer lentement
la langue sur les lèvres puis je l’ai rétractée, tout au fond pour bien voir
chaque portion de l’intérieur. Rien. J’ai sondé les rides une à une, celles de
la chance, celles du cœur et celles des fatalités. J’ai parcouru le nez,
écartant l’extrémité des narines avec l’ongle de l’index, puis le menton, le
front, les joues et les oreilles. Pour rien. Je n’ai rien remarqué. Pas un seul
point noir.
Dans mon dos ça a remis ça.
Cette fois, j’ai écarquillé les yeux de toutes mes forces et j’ai
consciencieusement malaxé la peau des sinus et celle des tympans pour bien
stimuler les pupilles.
Ça m’a pris dix bonnes minutes avant de trouver. C’était sur le profil droit !
La joue droite plus exactement ! Elle était truffée de petites alvéoles à moitié
bouchées. Des tas de petites cavités, minuscules, inconsistantes, dérisoires.
Avec une épingle, j’en ai vidé une au hasard. Pouah ! Ça empestait la pire odeur
de ma vie !
Mais voilà que depuis trois jours les trous se creusent et s’élargissent.
Certains ont grandi à tel point qu’ils s’agglomèrent aux autres et forment des
espèces de petits réduits. L’autre matin j’ai essayé d’en colmater quelques uns
en les bourrant de salive et en pressant du bout des doigts la peau tout autour
pour que ça reste bien dedans. J’ai une salive très épaisse, presque gélatineuse
et bon, cela aurait dû suffire. Et bien non ! Des bulles ont commencé à jaillir
de tous les côtés et je me suis mis à éternuer comme si j’avais un gros rhume.
J’ai du mal avec les rhumes. Très vite j’ai les narines pleines de boursouflures
et les yeux gros comme des oignons. Je me suis préparé un thé du pays. Bouillant
et très sucré. Pendant qu’il infusait, j’ai remis deux ou trois choses là où il
fallait. Dans mon dos ça disait, il ne pourra pas y changer grand chose, c’est
pas comme cela que ses affaires vont s’arranger, a-t-on jamais vu un pareil
bric-à-brac ?
Je me suis retourné brusquement, j’ai fais un pas, non deux, et j’ai crié,
écoutez maintenant … puis j’ai ravalé ma langue et répété bien plus bas
attendez, écoutez … écoutez voir … je n’ai rien dit d’autre. Rien. A cause du
cadre. En plus d’être tout de travers il était … je veux dire, il y avait cette
déchirure qui partait du côté droit et qui allait jusqu’au centre. Oui, il y
avait cela. Je suis resté planté devant, muet. Plus de bouche. Plus de langue.
Pas de mot. Pas d’idée. Pas de discussion. Pas même la force de dire non c’est
impossible, c’est incroyable, incroyable. J’ai senti un craquement dans ma tête,
pas un bourdonnement ou un grincement non, un vrai craquement. Je me suis tordu
en deux pour éviter que des débris ne s’entrechoquent. Et j’ai attendu comme ça,
tordu, complètement tordu.
Bien après, peut-être après cinq ou six heures d’immobilité, un peu de souffle
est revenu. Un peu de lumière et de formes aussi. J’ai mis des gants de ménage,
pris le balai et des chiffons, un grattoir et de la javel, de la colle, des
punaises et des sparadraps. J’ai nettoyé, raccommodé et redressé tout ce qui en
avait besoin. Ça m’a tenu jusqu’au soir. Jusqu’à ce que ça reprenne de l’autre
côté, plus insistant encore. Dis donc, il nous chambarde tout le vieux fêlé,
faudrait lui dire une bonne fois qu’il n’a plus rien à faire ici, ouste, qu’il
arrête de traîner dans nos pattes.
Et brusquement, il n’y a plus rien eu à voir. Le cadre s’était volatilisé. Le
miroir désagrégé. Moi-même, je n’y étais plus. Et il n’y avait rien à ma place.
Rien que le souvenir d’un lit défait, d’une saleté de fissure et le bruit de
leurs voix.
Je ne veux pas d’histoires. S’il le faut, je veux bien que l’on enlève toutes
ces humeurs qui traînent dans le studio. Je n’ai rien à faire de tout cela. S’il
le faut, je peux tout oublier.
Vous comprenez monsieur, moi je veux juste remettre les choses bien à leur place
et vivre en bonne entente.
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