Apre est la bataille 

Alain Brun

 


Juin 1944. C'est écrit sur la pochette.
– Ici Londres, les français parlent aux français. Et voici maintenant quelques messages personnels :
Le speaker de la BBC s'éclaircit la voix. L'instant est solennel. Cette fois-ci, la liste des messages codés contient une perle, l'information qu'une partie du pays attend depuis bientôt cinq ans. Dans quelques minutes, FFI et FTP seront en alerte maximum. Les mitraillettes et les grenades sortiront enfin de leurs cachettes, et les bombes seront amorcées le long des voies ferrées.
– La Pompadour n'a plus d'essence. Je répète : la Pompadour n'a plus d'essence.
A Sainte-Mère-Eglise, au cœur du Cotentin, Jacques Pourtin est rivé devant son poste à galère. La réception n'est pas très bonne, mais en collant son oreille aussi près que possible du haut-parleur, il ne rate rien. Sur un petit carnet, il note scrupuleusement chaque message. Sans réellement comprendre l'intérêt stratégique que revêtissent ces petites phrases anodines, Jacques effectue sa mission avec sérieux et gravité.
A ses côtés, Victor Pourtin, son jeune frère, s'est installé devant la fenêtre. Pour augmenter son champ de vision, il est perché sur un escabeau bancal. S'il entend le moindre bruit, s'il perçoit une ombre ou une vague silhouette, il est chargé d'imiter le pigeon. Un rourou discret et Jacques change illico de station, avant d'éteindre la radio. Ensuite, il est prévu que les deux frangins se positionnent de part et d'autre d'une scie transversale et, dans un savant va-et-vient, se mettent à couper du bois.
Les nazis et leurs complices ne plaisantent pas avec les auditeurs de la BBC. Demandez donc à Gilbert Lemarié, ce partisan qui vivait dans le bourg du village, à deux pas de l'église ! La veille de Noël, il a vu débarquer chez lui une petite dizaine de miliciens. Ils ont allumé son poste de radio, lequel était encore branché sur la BBC. Furieux, ils ont passé le pauvre Gilbert à tabac, ont tout cassé, et sont repartis en mettant le feu. Dans les décombres, les gendarmes ont retrouvé un corps carbonisé, celui de Gilbert. La version officielle conclut à un feu de cheminée, mais personne n'est dupe.
Depuis le drame, les frères Pourtin sont devenus extrêmement prudents. Comme le répète Victor :
– On n'est pas à l'abri d'une dénonciation.
De l'autre côté du Channel, le speaker est loin d'imaginer que ses auditeurs risquent gros. La voix claire, il énonce distinctement la suite.
– Les jumelles sont myopes. Je répète : les jumelles sont myopes.
Jacques Pourtin s'interroge. Qui pond ces messages ? Sans doute un illuminé du genre intello, réformé pour pieds-plats, et qui fait le malin planqué dans un bureau londonien. Jamais un combattant digne de ce nom n'oserait encombrer les ondes avec ce genre de prose. Mais le pire reste à venir.
– Les sanglots longs des violons de l'automne bercent mon cœur d'une langueur monotone. Je répète : Les sanglots longs des violons de l'automne bercent mon cœur d'une langueur monotone.
– Alors là, c'est le pompon ! se dit Jacques. Les violons de l'automne ! Et pourquoi pas les flûtes de l'hiver ou les trompettes d'été ? Quand je vais donner la liste au Capitaine André, le chef de la section locale des FTP, il va encore se foutre de moi. Dis donc, Jacques, qu'il fera, tu forcerais pas un peu trop sur le calva avant d'écouter la radio ?
De son côté, Victor a des crampes. Sa position est instable sur son escabeau. Et puis surtout, il s'ennuie. Rien à l'horizon, pas même un chat qui miaulerait, ou un tir de DCA pour illuminer le ciel.
– Du nouveau, ce soir ? demande-t-il à son frère. C'est pour quand le débarquement ?
– Pas encore pour demain. Non, la routine, sauf que les messages sont de plus en plus étranges. Les voilà qui font dans la poésie maintenant. Si les Boches entendent ça, ils doivent bien se marrer. Bien joli s'ils ne prennent pas les alliés pour des gonzesses.
Côté londonien, c'est la débauche. Le speaker souhaite une bonne nuit à tous ses auditeurs et laisse la place aux Rosbifs. Jacques se cale prudemment sur Radio-Paris, avant d'éteindre le poste.
– Victor, c'est terminé pour aujourd'hui. Tu peux descendre de ton perchoir. Il fait quel temps dehors ? Toujours aussi pourri ?
– Tais-toi. J'ai entendu du bruit.
– Tu déconnes ? Je m'en doutais qu'on était surveillé. On fait quoi ?
Pas le temps de se sauver, qu'on tambourine à la porte. Les deux frangins se regardent, terrorisés. Et la scie qui n'est même pas en place. Où sont les bûches ? C'est la panique.
Les visiteurs se font plus insistants. Lequel des deux frangins va oser ouvrir ? La sentinelle ou l'auditeur ?
– Vas-y, Jacques, murmure Victor. Après tout, c'est toi qui écoutais Radio-Londres, moi, je ne faisais que surveiller !
La peur au ventre, l'aîné des frères Pourtin se dirige vers la porte.
– Et si on se barrait par derrière ? lance-t-il en dernier ressort, sans y croire vraiment.
– Ne dis pas n'importe quoi. Les nazis ont sans doute positionné des hommes tout autour du garage. Et puis, je te rappelle qu'il n'y a aucune ouverture derrière !
Obéissant à son frère, Jacques ôte le verrou. Dehors, pas un seul type armé, seulement un môme d'une dizaine d'années, l'air songeur.
– Mamie s'impatiente, dit Jules. Si vous n'êtes pas revenu dans les cinq minutes, vous pourrez tirer un trait sur le repas du soir. La soupe est encore chaude, mais dépêchez-vous !
Ouf ! Fausse alerte, mais Victor est furieux.
– Tu diras à ton petit fils de ne plus venir nous déranger quand on est dans le garage. J'en ai encore les jambes qui flageolent. Mon cœur va me lâcher.
– Je n'ai pas encore eu le temps de l'informer. Sa mère nous l'a laissé, hier, en pension. Je n'allais pas refuser de l'héberger, ce pauvre gosse. Il est bien mieux ici qu'à Paris, surtout en ce moment. T'as vu comme il est pâle. D'après sa mère, il ne mange pas assez.
La soupe est à peine tiède quand les deux compères se mettent enfin à table. Germaine, la grand-mère de Jules, fait la gueule.
– C'est pas trop tôt. On peut savoir ce que vous magouillez tous les deux dans le garage. J'espère que vous ne jouez pas à des jeux dangereux. J'ai suffisamment à m'inquiéter pour Jules.
– Moins tu en sauras, répond Jacques, et mieux ce sera. D'ailleurs, à partir de maintenant, ne nous pose plus de questions. Il en va de l'avenir de notre pays.
Jules regarde son grand-père avec fascination. On dirait qu'il a tout deviné. Victor lui fait un clin d'œil et demande :
– Tu as donné à manger au chien ?
– Oui, tonton. J'aime bien Clebs. Il est gentil. Mais pourquoi vous le laissez dehors ?
– Pour qu'il donne l'alerte, au cas où.
Justement, Clebs se met à japper. Les frères Pourtin reposent leurs cuillers dans la soupe de carottes. Le bruit sourd d'un camion les décide à se lever.
– Merde, dit Jacques. Cette fois-ci, on y a droit. Germaine, emmène le petit à la cave, et grouille-toi.
– Non mais t'es pas bien ! Tu m'inquiètes Jacques, et toi aussi Victor. Depuis quelques temps, vous ne tournez pas bien rond. A quoi vous jouez tous les deux ? Trafic de gnôle ? Ça peut être dangereux le marché noir, je ne sais pas si vous êtes au courant.
– Emmène le petit qu'on te dit, insiste Jacques. C'est une question de vie ou de mort.
Germaine prend Jules par la main, et de mauvaise grâce, le conduit à l'abri.
En habitué des tours de garde, Victor jette un œil par la fenêtre. Le camion s'est garé dans la cour, et ça remue sec sous la bâche.
– Doit y avoir du monde, là-dessous !
Pour la deuxième fois de la soirée, on frappe à la porte. Jacques ouvre. En face de lui, un gaillard bâti comme Johnny Weissmuller.
– Alors, quoi de neuf ? demande le Capitaine André.
Jacques, soulagé, lui tend un petit papier sur lequel sont écrits les messages de Radio-Londres.
– Pourquoi t'es venu en personne, ce soir ? Y'a un problème ?
– Aucun, mais je passais dans le coin avec mon camion. J'emmène le taureau à mon gendre. C'est la saison des amours chez les normandes.
– Et ben, tu nous as foutu une de ces trouilles. On a cru qu'ils étaient venus nous chercher.
– Vous en faites pas. Depuis la mort de Gilbert Lemarié, on a fait le ménage dans le réseau. Personne ne vous dénoncera. Vous pouvez dormir tranquille.
Et le voilà qui s'en va, emportant avec lui un taureau d'une tonne et des messages ultrasecrets.
Entre temps, Germaine et son petit-fils sont sortis de la cave pour aller se réfugier dans le garage. Ou plus exactement, la mère Pourtin profite de l'agitation créée par la venue d'André pour aller inspecter le repaire des frangins.
– Ils font quoi tous les deux ? demande Jules. Ce soir, quand Clebs a aboyé, on aurait dit qu'ils avaient la trouille.
– Je vais en avoir le cœur net. Parole de Germaine, on va passer ce garage au peigne fin. Tu vas m'aider, Jules. On cherche des bouteilles de calva.
Pourtant, tout semble normal. La Renault Clio brille comme un sou neuf, la tondeuse et les vélos sont à leur place. Mais, comme le fait remarquer Jules, le poste de radio est bizarre.
– Regarde mamie. Ils ont acheté un radio-CD-mp3. Et ils ont toute une collection de compact-disc.
Germaine regarde attentivement. Mp quoi ?
– Les enregistrements de Radio-Londres en 10 volumes. Je m'attendais à quelque chose dans ce genre là. Papi et Victor agissent comme le faisait mon père pendant la guerre.
– Ils font un jeu de rôle. C'est plutôt marrant !
– Pas dans leur cas. Depuis que Gilbert, cet ancien maquisard décoré par De Gaulle, est mort brûlé dans sa maison, ils ont perdu la boule et sont entrés en résistance.
– A l'école, on vient d'apprendre le chant des Partisans. La maîtresse nous a dit que c'était des gens très courageux. Papi est un héros ? demande Jules.
– Soixante ans après la fin des hostilités, on n'est plus considéré comme tel, c'est beaucoup trop tard !
Le lendemain matin, Germaine apprit la mort du Capitaine André. Les gendarmes l'avaient retrouvé, dans son camion, ligoté et égorgé, son taureau abattu. Sur la bâche, des symboles néo nazis et une inscription explicite : MORT AUX FTP. Nous étions le 21 Avril 2002.
Trop tard ? Pas sûr.
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