Le petit appartement
au sixième étage dans la prairie
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(Texte publié dans le magazine Place aux sens N°5 - juillet 2002)
Jean-Jacques Nuel
Exceptionnellement, je me réveillai tard. Ma chérie était là, quasi nue, dans le contre-jour de la fenêtre, occupée à se couper les ongles des pieds. Je me frottai les yeux et m’ébrouai sur toute la largeur du lit.
- L’heure n’est peut-être pas propice aux questions, risquai-je, à peine émergé du sommeil, mais l’une d’entre elles me brûle les lèvres. Que penses-tu de ce monde ?
- La question est un peu abrupte, à jeun, dit-elle sans se retourner.
Je ne pouvais lui donner tort. Il est un temps pour chaque chose. L’heure n’était pas à broder du Schopenhauer alors que nous n’avions pas encore pris notre café ni a fortiori nos croissants et nos tartines. Pourquoi, à peine réveillé, avais-je balbutié une idée aussi saugrenue ? L’avais-je exportée d’un rêve dont le souvenir s’était perdu ? Mais j’avais l’air d’y tenir, je continuai malgré moi :
- Que penses-tu de cette société de merde ?
- Que c’est une société de merde, admit-elle dans un réflexe impeccable de miroir mental.
Cela faisait un certain temps que nous étions d’accord sur le constat. Depuis notre rencontre, qui remontait déjà à plus de trois ans. Nous ne nous sentions pas en phase avec notre époque, c’est le moins que l’on puisse dire. Et le spectacle occasionnel de la télé nous renforçait dans notre dégoût du réel.
- Ces idoles vulgaires, ces valeurs superficielles, ces œuvres nulles… détaillai-je, pour bien enfoncer le clou.
- Mon chéri, c’est bien triste, mais tu as raison.
Ma douce amie partage mes idées. Ou elle n’est pas contrariante. Quoi qu’il en soit, c’est une perle. Comment ai-je pu trouver une perle pareille ? Et comment peut-elle accepter de vivre avec moi ? Entre mes frasques et mes imprécations, d’esclandres en vitupérations, je suis un être impossible. Pour me supporter, il faut avoir fait bac plus sept en études de psychologie. Ou être d’une patience d’ange irrationnelle et innée. Comme je pensais cela, elle vint vers moi, sourit et m’embrassa.
Nous passâmes la matinée à autre chose mais l’idée, sans rien demander à personne, faisait tranquillement son chemin. En début d’après-midi, après avoir revu une vieille série américaine à la télé, j’eus l’illumination :
- Voilà ce que nous allons faire, lançai-je, profitant d’un regain d’énergie intellectuelle et d’une accalmie entre deux coïts. Ce monde est à chier ; en plus il est violent. Nous allons en faire abstraction et en recréer un autre, d’où les méchants seront absents.
Et je me mis à psalmodier, comme au théâtre de Guignol :
Plus jamais de cons, non non non non non !
Rien que des gentils, oui oui oui oui oui !
- Qui plus est, repris-je, j’ai trouvé le siège social de l’utopie. Ce sera ici même, dans ces murs. Et je viens d’en trouver aussi la raison sociale : ce lieu s’appellera le petit appartement au sixième étage dans la prairie.
Et c’est ainsi que naquit ce projet fondamental. Notre nid d’amour étant précisément situé au sixième (avec ascenseur), l’appellation n’avait rien d’original. J’eus envie d’aller accrocher une pancarte sur la porte de l’appartement, annonçant notre phalanstère aux visiteurs. Mais j’imaginai la tête des voisins de palier, et de toute façon, c’était prématuré. Après cette déclaration d’intention, il restait à réaliser l’essentiel : peupler notre appartement, sélectionnant les bons, rejetant les méchants. Qui allions-nous inviter ? On n’avait pas le droit à l’erreur. Dieu lui-même s’était fourvoyé, ce qui montre la difficulté de l’entreprise. Il nous fallait des individus fiables et d’une bonté chimiquement pure.
- Qui sera le premier citoyen du monde ?
Je pensai à mon ami Laurent et le proposai aux voix. Je la vis faire la moue.
- Tu crois ?
Le problème était que Laurent ne viendrait pas seul. Pas question qu’il renonce à ses sept concubines. Et même s’il les recevait à tour de rôle, cela ferait un sacré remue-ménage dans l’appartement. Ma chérie n’aime pas ses mœurs ; elle le trouve trop polygame pour être honnête.
- Et ton ami Christophe ? suggéra-t-elle.
Penseur ascétique et grand lecteur devant l’Eternel, Christophe avait créé un périodique littéraire à diffusion confidentielle, La revue du quatorze juillet, dont il s’occupait seul depuis des années. Fasciné par Pessoa, il se voulait à l’instar du maître lisboète inventeur de personnages, qu’il obtenait par démembrement de lui-même. Il avait ainsi créé une équipe fictive, multipliant les collaborateurs, chroniqueurs et créateurs : René Lester, Xavier, Giorgio Tagliatelle, Alain Nizet, François Goret, Bernard l’ermite, Constantin... tous ces noms figurant dans l’ours n’étaient qu’une déclinaison de sa solitude, et une façon de la repeupler.
- Je n’ai pas le temps de rédiger cet article, m’expliquait-il un jour au téléphone, je suis débordé par le bouclage de la revue. Alors j’ai demandé à Xavier de l’écrire à ma place.
J’étais abasourdi de l’entendre affirmer cela avec tant de conviction. Je cherchai le recul dans sa voix, la moindre marque d’ironie ou de dérision. En vain. Il avait basculé dans l’irréel. La semaine précédente, assis en face de moi au Café Bartholdi, il m’avait tenu des propos voisins, les yeux dans les yeux, avec le même sérieux inquiétant. De vivre si longtemps seul entouré de ses créatures, il s’était mis à croire à la réalité de leur existence. Il vivait à plusieurs, répartissant le travail entre ses doubles, faisant les demandes et les réponses, comme un joueur d’échecs passant d’un bord à l’autre de la table pour pousser les pions adverses.
J’eus envie de l’inviter dans notre sanctuaire à l’abri de la bêtise et de la folie du monde. Mais j’hésitai. A qui adresser le carton d’invitation ? A Christophe ? A René Lester, à Xavier, à Giorgio Tagliatelle, à Alain Nizet, à François Goret, à Bernard l’ermite, à Constantin ? A tous, de peur d’en oublier un ? Et s’ils venaient tous, n’allions-nous pas être débordés ? Où les loger ? Et comment les gérer ?
Quand on allait reprocher à Christophe une dispute, un mot déplacé, il répondrait :
- Ce n’est pas moi, c’est René Lester qui a commencé !
Ou bien :
- Parle à Xavier, ma tête est malade !
Je voyais d’ici le bordel. Quelle cacophonie ! On ne s’entendrait plus dans l’appartement. Nous ne serions plus maîtres chez nous. J’exprimai mes réserves à ma bien-aimée, qui se rangea comme de coutume à mes arguments. Mais si notre comité de sélection continuait à se montrer aussi sévère, nous aurions du mal à retenir un candidat.
- Invite tes amis, lui suggérai-je.
- Lesquels ? Je n’en ai plus. Mes anciennes connaissances m’ont tourné le dos. Plus personne ne veut me parler depuis que j’ai tout quitté pour te rejoindre.
- Une preuve de plus de la méchanceté du monde !
J’avais d’autres amis, plus proches de nous, des couples réguliers et bien assortis, mais pourquoi auraient-ils quitté leurs vastes et confortables demeures où ils se sentaient à l’aise pour venir s’entasser dans nos soixante quatre mètres carrés ? Je commençais à entrevoir les limites de l’utopie. Après tout, Adam et Eve n’avaient été que deux dans l’Eden et après sur la terre pour créer un monde, et ils ne risquaient pas de consulter leur carnet d’adresses.
- Laissons tomber cette idée absurde. Il ne sert à rien de réformer le réel, lançai-je un peu sentencieusement, un sourire en coin. J’adore lancer des propos sérieux en feignant de ne pas me prendre au sérieux, c’est mon côté faux-cul de l’intellect.
- Tu as raison, approuva-t-elle encore, nous sommes assez nombreux, toi et moi.
- Oui, l’hôtel est complet !
- L’amour, ça ne se partage pas, conclut-elle alors en se serrant contre moi.
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