Frédéric Lair
Ce matin-là se démarquait radicalement de tous les autres. Même les anniversaires ne généraient pas la même animation joyeuse, le même enthousiasme chaleureux.
La brume tamisait les premiers feux nacrés de l’aube en ce premier janvier… le seul jour de l’année où s’ouvraient quelque peu les cœurs.
Une effervescence inaccoutumée envahissait immédiatement notre logis. Passé le traditionnel échange de rapides baisers, de menus présents et de souhaits stéréotypés, chacun procédait bien vite à sa toilette puis, le déjeuner englouti à la hâte, nous entamions la traditionnelle procession de maison en maison, à travers le hameau.
Les premiers hivers de ma jeune existence ne consentaient aucune pitié au petit homme que j’étais. Ils enneigeaient la campagne de manière si uniforme, que disparaissaient les routes, les sentiers, les fossés. Bien souvent, il nous incombait de nous frayer un passage à grands coups de pelles à travers les congères, de manière à rejoindre le chemin fantôme qui traversait le hameau.
Emmitouflé des oreilles jusqu’aux bottes dans un long manteau bleu, moufles noires et casquette à rabats kaki, j’affrontais les meurtrissures de la bise comme un petit caporal soviétique peu rassuré.
Le protocole, établi de longue date, imposait une première halte chez Mimile. Premières galettes confectionnées la veille sur l’étuve aux longs bras nickelés, première « goutte » engloutie d’un trait par les hommes, une liqueur sucrée pour les femmes et l’enfant. De quoi nous réchauffer le corps avant l’étape suivante, que nous entamions dare-dare.
Nulle crainte de nous refroidir : quelques enjambées prestement parcourues nous amenaient déjà chez les Carette. Plus démonstratifs dans l’art du recevoir et du boire, ces derniers étalaient avec force « nom di Djou » une gamme spiritueuse digne des meilleurs cabaretiers. Espérer les quitter avant le troisième verre relevait de l’utopie… voire de la goujaterie envers leur hospitalité oppressante.
Tant pis… ! Une prochaine halte, écourtée avec diplomatie, comblerait quelque peu notre retard sur l’horaire imposé.
La dernière visite se bornait bien souvent à échanger un rapide « bonne année - au revoir »… L’heure sonnait de rentrer au bercail. Nous avions contenté quelques vieux, ménagé leur susceptibilité, distribué un peu d’humanité et respecté une tradition inflexible. Mais cette mise en jambes, somme toutes, bien plaisante constituait le prologue d’un périple bien plus aventureux…
Le cœur allégé par le miracle de l’alcool, mais les bras chargés de cadeaux, nous quittions notre blanc promontoire pour foncer en file indienne vers la ville visible dans le lointain.
Cà et là, une plaque verglacée dissimulée sous la neige croustillante hypothéquait nos chances d’arriver indemnes à bon port. Néanmoins, hormis quelques ébauches de pirouettes, le trio de rois mages rejoignait sans trop d’encombre la route encore sinueuse, mais désormais bien plate. Les empreintes récentes laissées par les voitures nous permettaient d’extraire la neige agglutinée au fond de nos bottes, et de hâter le pas.
Le dos meurtri par la crispation, éreintés par cette marche d’une heure, les pieds glacés malgré nos chaussons de laine, notre équipage atteignait enfin le pont surplombant la voie ferrée. Sur la droite, un large trottoir bordé de platanes tentaculaires et chauves nous amenait à la gare, terme de notre périple et escale ô combien méritée !
Les voyageurs s’agglutinaient autour d’un poêle en fonte nourri jusqu’à la gueule et installé au centre de la salle d’attente. J’avais bien soin de garder mes doigts raidis à bonne distance de ses parois rougies. J’y ressentais malgré tout les piqûres de milliers d’aiguilles de feu. Le visage rougeaud, les doigts bouffis et les pieds congelés, je m’éloignais encore davantage de ce brasier insoutenable. Mon père, pour sa part, continuait de frapper des pieds sur le carrelage. Une façon très personnelle de se réchauffer…
De temps à autre, des crépitements dans les haut-parleurs nous avertissaient de l’imminence d’un message, de l’arrivée ou du départ d’un train. La foule docile s’alignait alors le long du quai, arc-boutée face au vent, guettant le panache de fumée caractéristique et le long coup de sifflet strident de la locomotive. Effectivement, crevant le spectre blanc du paysage, l’énorme masse ténébreuse apparaissait bientôt dans un concert métallique de grincements sinistres et de claquements cadencés.
Les sabots d’acier crissaient à nous percer les tympans. Puis l’imposant monstre s’immobilisait devant nous.
Bravant la fumée âcre crachée à profusion par le mastodonte, les voyageurs escaladaient les uns après les autres un marchepied escarpé, diablement haut pour mes modestes jambes. Le machiniste lâchait-il soudain la vapeur ? Un nuage impalpable jaillissait alors des flancs de la machine, inondait les wagons et les quais, puis s’en allait s’évanouir au loin, dispersé par le vent.
La locomotive continuait d’éternuer durant de longues minutes que nous mettions à profit pour investir l’une des banquettes inconfortables en bois verni. Malgré la douleur des efforts consentis, je restais fasciné par cet engin turbulent que domptaient deux personnages patibulaires au faciès noirci de suie.
Tandis que s’achevait le remplissage de la chaudière, le chef du train parcourait la file de wagons en claquant les portières. Le départ était imminent. Déjà, la machine toussait de plus belle, crachant à tout vent ses nuages fuligineux. Quelques grincements insolites, des bruits de chaînes, puis le train s’ébranlait. La plainte aiguë des rails sous le charroi. Les éternuements précipités de la machine. Les claquements réguliers au passage des aiguillages..
Ces rythmes monotones conjugués à la chaleur oppressante du compartiment m’assoupissaient bien vite. Dans ma somnolence, je percevais à peine les ralentissements du convoi à l’approche des gares, le ballottement des voyageurs à l’entame d’une courbe, les coups de sifflet tapageurs à l’entrée d’un tunnel…
Au cours de son périple, le train s’engageait dans un bois. Le vacarme du monstre redoublait, répercuté par les arbres. J’adorais cet instant. Alors, j’effaçais la buée collée sur le vitrage et me penchais vers la fenêtre, vers cet écran fabuleux où défilaient, un peu floues malgré tout, les images merveilleuses d’arbres verglacés auréolés de givre.
Fascination de courte durée… La locomotive entrait en gare pour la dernière fois. A nouveau, je retrouvais le gel, la morsure du vent et la route enneigée. En gravissant l’allée qui nous menait à la route – et quelle route ! rien moins qu'une ancienne chaussée romaine ! – je m’arrêtais un court instant et regardais s’ébranler cet imposant cracheur de vapeur et de fumée.
Quelques hectomètres, à peine, nous séparaient du but. On devinait la fermette de marraine alignée sur la gauche, au-delà du Champ des Tombes. Le grillage vert aurait besoin d’une bonne couche de peinture au printemps prochain. Le petit parterre, avec ses vestiges de fleurs fanées et son étrange monticule ovale, ne payait pas de mine non plus. Néanmoins, l’accueil affectueux de marraine et le sourire amène de parrain effaçaient aussitôt cette impression de négligence et d’abandon.
Le fumet onctueux d’un lapin aux pruneaux nous flattait les narines. Et pendant que marraine servait la soupe aux pois, resurgissait du fond de ma mémoire le souvenir confus d’une étrange fête vécue ici même quelques années auparavant…
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2003
— Frédéric Lair –
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